L’édi­to

Lire - - En Couverture - DE FRAN­ÇOIS BUS­NEL

par Fran­çois Bus­nel

DE TOUTE CRISE NAÎT UN DES­TIN. Ce­lui de Jim Har­ri­son est tis­sé de gloires et de dé­faites, de re­bonds et de drames, de cou­ron­ne­ments et d’er­rances. Sur cet écri­vain de­ve­nu culte courent bien des anec­dotes. Cer­taines sont to­ta­le­ment farfelues. D’autres sont exa­gé­ré­ment vraies. Toutes ont contri­bué à for­ger sa lé­gende. Celle de « Poor Lit­tle Jim­my », comme on l’ap­pe­lait en­fant, de­ve­nu « Big Jim ». Mais la lé­gende fi­nit tou­jours par tra­ves­tir la réa­li­té. Lais­sons-la de cô­té, la lé­gende, et ar­rê­tons-nous sur ce qu’il est conve­nu de nom­mer la ma­té­ria­li­té des faits. Qui est vrai­ment Jim Har­ri­son ? Sans doute est-il plus fa­cile de sai­sir l’écri­vain que l’homme. Mais l’homme ? Vous le sa­vez bien, quand on tombe amou­reux d’une oeuvre, on a en­vie de tout connaître de son au­teur… Jim Har­ri­son trace une sil­houette ex­tra­or­di­naire dans le pay­sage lit­té­raire ac­tuel, mais il brouille les cartes. D’un cô­té, il vit tel un ours dans son res­sui, au fin fond de pro­vinces re­cu­lées du ter­ri­toire amé­ri­cain (hier la Pé­nin­sule Nord, au­jourd’hui le Mon­ta­na et l’Ari­zo­na) ; de l’autre, il s’au­to­rise de triom­phales vi­rées ba­chiques un peu par­tout dans le monde (avec, il l’avoue vo­lon­tiers, une cer­taine ten­dresse pour la France). Certes, tout pré­pa­rait Jim Har­ri­son à de­ve­nir un mythe lit­té­raire. Son phy­sique, d’abord : vi­sage bou­ca­né comme du cuir, l’oeil gauche qui part de tra­vers quand il vous re­garde, ci­ga­rette éter­nel­le­ment vis­sée aux lèvres… Ses ha­bi­tudes, en­suite : un coup de four­chette dé­cou­ra­geant, une ca­pa­ci­té à éclu­ser les grands crus qui dé­fie par­fois l’en­ten­de­ment… Son oeuvre, sur­tout : une tren­taine de livres ac­cla­més dans le monde en­tier (ro­mans, no­vel­las, poèmes), une cen­taine d’ar­ticles sur la nature ou la chasse, plus de vingt scé­na­rios pour les ca­dors de Hol­ly­wood… Et au mi­lieu, d’in­ou­bliables por­traits d’hommes et de femmes aux prises avec les pièges de la vie : Dal­va Nor­thridge, Tris­tan Lud­low, Nord­strom, Chien Brun, Da­vid Bur­kett… Et le pe­tit der­nier, l’ex-flic Sun­der­son.

Qui est Jim Har­ri­son, au juste? Plus fu­gi­tif, se­cret, indépendan­t que ce que l’on veut bien dire. « On m’a col­lé une éti­quette sur le dos et on a fa­bri­qué un per­son­nage, dit-il en al­lu­mant une ci­ga­rette. Ça a com­men­cé avec cette his­toire ab­surde d’école du Mon­ta­na, une im­bé­cil­li­té in­ven­tée par un jour­na­liste fran­çais dont tout le monde a ou­blié le nom, un type qui s’était spé­cia­li­sé dans le rac­cour­ci parce qu’il sa­vait bien que c’est ça qui marque l’ima­gi­na­tion du pu­blic et fait vendre des jour­naux. » Jim Har­ri­son n’ap­par­tient à au­cune école – et cer­tai­ne­ment pas à celle du Mon­ta­na, aus­si in­exis­tante que celle du « Sud » à la­quelle on vou­drait rat­ta­cher Faulk­ner. « Tiens, Faulk­ner, jus­te­ment. Crois-tu que Faulk­ner était vrai­ment le type que les bio­graphes qui l’ont croi­sé cinq minutes ont por­trai­tu­ré? Non. Ben, moi c’est pa­reil. Les bio­graphes aiment les com­por­te­ments ex­trêmes, ça leur donne un truc à mettre dans un bou­quin, mais les com­por­te­ments ex­trêmes servent seule­ment à confor­ter un mythe dé­plo­rable. » C’est dit : avec Jim Har­ri­son, il vaut mieux ne pas trop se fier aux ap­pa­rences. Lire at­ten­ti­ve­ment. Ne pas as­so­cier « retour en terre » et ode à la nature. Ses vé­ri­tables su­jets, ro­mans et poèmes confon­dus, sont la vio­lence et la sau­va­ge­rie, la ven­geance et la li­bi­do, la fo­lie et la fa­mille.

A 78 ans, Jim Har­ri­son illu­mine la ren­trée lit­té­raire avec un « faux po­lar » qui concentre toutes ses ob­ses­sions. Pé­chés ca­pi­taux est drôle, provocateu­r, puis­sant. Un nou­veau hé­ros (fa­çon de par­ler) dé­jà croi­sé dans un pré­cé­dent ro­man, Grand Maître, prend place dans la ga­laxie Har­ri­son à cô­té de ses trognes bri­sées. Il s’ap­pelle Sun­der­son, vient de tou­cher sa re­traite de flic, est pas­sion­né par l’his­toire de son pays et le pos­té­rieur des filles, s’in­quiète de la dis­pa­ri­tion pro­gres­sive de ses fan­tasmes, ne sup­porte plus la vue d’une femme bat­tue ou d’un ga­min dé­chi­que­té par un ac­ci­dent de voi­ture, pi­cole trop, pêche la truite dès qu’il le peut, tente d’écrire en co­piant les autres… Il y a tout, chez Jim Har­ri­son. Tout ce qui fait un im­mense écri­vain. Loin, très loin, de l’uni­vers asep­ti­sé des lettres contem­po­raines, du po­li­ti­que­ment cor­rect et des bonnes ma­nières. Là où la gé­né­ro­si­té et le coeur, seuls, trans­forment la boue en or. Il fête cette an­née ses cin­quante ans de car­rière – son pre­mier livre, Plain Song, est sor­ti en 1965 – et Lire cé­lèbre un de­mi-siècle de va­ga­bon­dages par­se­més de coups de gé­nie. En­trez dans la danse !

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