La po­li­tique en vo­lume

Lire - - En Couverture - PHI­LIPPE ALEXANDRE

Tous les au­teurs qui écrivent sur la France de Fran­çois Hol­lande, qu’ils soient po­li­tiques, jour­na­listes ou uni­ver­si­taires, se croi­raient désho­no­rés et peu cré­dibles s’ils ma­ni­fes­taient la moindre in­dul­gence. La jour­na­liste Fran­çoise Fres­soz est la der­nière en date de ces cri­tiques im­pi­toyables. Une phrase ré­sume son livre : « En Hol­lan­die, rien n’est li­sible, tout dé­rape, tout va trop loin comme une mau­vaise farce. » Il faut dire que mises bout à bout, dans l’ordre chro­no­lo­gique, les pé­ri­pé­ties du règne « hol­lan­dais » laissent au lec­teur le mieux dis­po­sé une dé­so­lante im­pres­sion d’échec, de ga­be­gie, d’ama­teu­risme. Le titre de l’ou­vrage, Le stage est fi­ni, ne cor­res­pond guère à la réa­li­té que nous avons sous les yeux : à une ving­taine de mois de la fin, le règne de ce­lui que l’an­cien mi­nistre Ar­naud Mon­te­bourg sur­nomme, d’après cet ou­vrage, « Pé­père » se traîne dans une lan­gueur épou­van­table. Les hommes qui nous gou­vernent semblent n’avoir rien vu, rien connu, rien ap­pris.

Fran­çoise Fres­soz ra­conte avec une es­pèce de ju­bi­la­tion et d’une encre acide la cas­cade de faux pas et de dé­sastres qui s’est abat­tue sur notre ai­mable pré­sident so­cia­liste. L’au­teure ex­plique, dès les pre­mières pages de son livre : « La gauche eu­ro­péenne a sol­dé une que­relle idéo­lo­gique qui al­lait lais­ser la France loin der­rière : le so­cial-li­bé­ra­lisme contre le vieux so­cia­lisme, Blair et Schrö­der contre Jos­pin et ses 35 heures. […] De là date le grand écart fran­co-al­le­mand. Après ce­la, Hol­lande pou­vait tou­jours ra­mer, il ne dis­po­sait pas de beau­coup d’armes pour re­mon­ter la pente. »

Le livre, bien en­le­vé, ra­conte les amours mal­heu­reuses du pré­sident, sans rien ajou­ter à cette pi­toyable his­toire trop connue : « Tout est dé­ci­dé­ment d’une lé­gè­re­té dé­con­cer­tante dans ce règne, hor­mis l’im­pla­cable ven­geance qui s’abat onze mois plus tard sur le mo­narque va­cillant. » Les re­la­tions de Fran­çois Hol­lande avec ses deux pre­miers mi­nistres sont de la même eau. En juillet 2013, l’af­faire Leo­nar­da avec la « pi­teuse » in­ter­ven­tion du chef de l’Etat n’est rien d’autre que la « mise à nu de tout ce qui ne fonc­tionne dé­jà plus dans le sys­tème hol­lan­dais : le mi­nistre de l’In­té­rieur (Valls) de­ve­nu plus puis­sant que le Pre­mier mi­nistre (Ay­rault), la gauche sens des­sus des­sous, le pre­mier se­cré­taire du PS (Dé­sir) qui ne tient plus ses troupes, le pré­sident de la Ré­pu­blique sous pres­sion sans que l’on sache pré­ci­sé­ment quelle est sa ligne. » Ar­rivent les élec­tions mu­ni­ci­pales et le « roi » ne peut que com­men­ter « son propre dé­sastre, sa propre im­puis­sance, et ce­la crée le ver­tige, le ver­tige du vide ». Nou­veau Pre­mier mi­nistre, Ma­nuel Valls n’est bien­tôt plus que l’ombre de lui-même. « Lui qui in­car­nait le mou­ve­ment fait du sur­place en­tra­vé par les pru­dences pré­si­den­tielles et

• par le jeu des­truc­teur des fron­deurs qui lui font tout payer en bloc. » En lui re­met­tant l’ordre du Mé­rite, récompense ri­tuelle des pre­miers mi­nistres après quelques mois en fonc­tion, le pré­sident lui lance cette flèche em­poi­son­née : « On peut réussir sa vie sans être pré­sident de la Ré­pu­blique. » Mais Fran­çois Hol­lande lui-même en sait-il quelque chose ?

En jan­vier 2015, sur­viennent les tra­giques évé­ne­ments qui vont per­mettre à Hol­lande – « au bout de 31 mois », note tout de même Fran­çoise Fres­soz – d’en­trer enfin dans l’ha­bit pré­si­den­tiel. C’est un « mo­ment ma­gique, un mo­ment ré­pu­bli­cain » illus­tré par l’ac­cueil ré­ser­vé au dis­cours de Valls à l’As­sem­blée na­tio­nale qui n’avait pas vu pa­reille scène d’union pa­trio­tique de­puis la vic­toire de 1918 ! Que fait Fran­çois Hol­lande ? On lui conseille de pro­fi­ter de ce consen­sus na­tio­nal ex­cep­tion­nel pour ar­rê­ter, avec la droite et le centre, avec l’ex­trême gauche et les éco­los, les cinq ou dix ré­formes in­dis­pen­sables au pays. Que fait le pré­sident ? Rien. Il n’en fait rien. « Le pays vient de pas­ser à cô­té d’une oc­ca­sion his­to­rique », écrit Fran­çoise Fres­soz avec un peu de rage au coeur.

Dé­pu­té éco­lo­giste dé­pi­té et désa­bu­sé, Fran­çois de Ru­gy se garde bien de ré­ser­ver au chef de l’Etat sem­blable trai­te­ment : c’est contre son propre par­ti qu’il se dé­chaîne, contre les « dé­rives d’or­ga­ni­sa­tion et de fonc­tion­ne­ment d’un mou­ve­ment qui peine à res­sem­bler à ses élec­teurs ». Et pour joindre le geste à la pa­role, ce qui est ex­cep­tion­nel chez les po­li­tiques, il claque la porte de son par­ti sans même at­tendre la sor­tie de son ou­vrage. Cette « grosse co­lère » (titre de la col­lec­tion dans la­quelle il pu­blie son livre) lui est ve­nue quand son par­ti a dé­guer­pi du gou­ver­ne­ment. Son ré­qui­si­toire est sé­vère mais écrit avec mo­dé­ra­tion, le maître mot de ce dé­pu­té re­belle par­mi les siens.

Ni élu ni jour­na­liste, Patrick Weil a consa­cré toute sa vie et sa car­rière à étu­dier les rap­ports de la France avec ses étran­gers. Son der­nier livre est ru­de­ment d’ac­tua­li­té. Il y dé­fi­nit le sens de notre ré­pu­blique qui, dit-il, n’est plus ca­tho­lique : elle est laïque. L’au­teur éta­blit doc­te­ment les quatre pi­liers de notre na­tio­na­li­té : le prin­cipe d’éga­li­té, la langue fran­çaise, la mé­moire de la Ré­vo­lu­tion et la laï­ci­té. L’ou­vrage se ter­mine sur un hom­mage aux im­mi­grés et à leurs des­cen­dants. Ce qui n’est peut-être pas dans l’air du temps. Ou peut-être trop…

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