L’en­vers du rêve

Adou­bé par Ron Rash aux Etats-Unis, ce pre­mier ro­man évoque aus­si bien les frères Coen que le pur ré­cit pro­lé­ta­rien.

Lire - - Romans Étrangers - Tra­vis MUL­HAU­SER tra­duit de l’an­glais (Etats-Unis) par Sa­bine Porte, 352 p, Au­tre­ment, 21 Les Rues d’hier (Yes­ter­day’s Streets) par tra­duit de l’an­glais (EtatsU­nis) par Co­lin Rein­ge­wirtz, 624 p., Gal­li­mard, 24,50

es or­phe­lins sont bien obli­gés de trou­ver très tôt le sens de leur vie. Pre­nez Per­cy, cette ado­les­cente de 16 ans, qui n’a dé­jà plus de père et dont la mère a dis­pa­ru de­puis neuf jours : quand elle pense trou­ver cel­le­ci chez Shel­ton Pot­ter, mi­nable dea­ler lo­cal, elle tombe sur un chien mort, deux adultes shoo­tés et in­cons­cients, et… un bé­bé de quelques mois, en pleurs, en cris et cou­vert de neige. « Quand on est la fille de Car­let­ta James, les si­tua­tions de crise sont une constante », écri­telle, nar­ra­trice d’un livre aus­si em­bal­lant que son rythme, d’em­blée fra­cas­sant. Pre­nant avec elle le nour­ris­son (qui

Us’avère être une pe­tite fille, Jen­na) pour le me­ner à l’hô­pi­tal, elle se perd et s’em­bourbe dans la neige. La voi­là contrainte d’ap­pe­ler un homme en qui elle a peu confiance : l’ex-com­pa­gnon de sa mère. La course est en­ga­gée, car il faut mettre la fillette en sé­cu­ri­té et échap­per aux dé­glin­gués que Pot­ter a lan­cé à la pour­suite de Per­cy. Cette épo­pée à tra­vers les routes et les col­lines en­nei­gées du Mi­chi­gan de­vient le por­trait de la com­mu­nau­té lo­cale, des per­dants dont la plu­part vi­votent des pe­tits tra­fics de ma­ri­jua­na, de co­caïne et de mé­tham­phé­ta­mine. La mère de Per­cy, tou­jours in­trou­vable, est quelque part dans ce pa­nier cre­vé. Quand la jeune ado prend le bé­bé sous son aile, c’est une des­ti­née qui lui est pro­po­sée et qu’elle va sai­sir pour un ro­man d’ini­tia­tion bien plus ori­gi­nal que pré­vu, et plus émou- ne grande fresque fa­mi­liale peut se ré­su­mer, au fond, à une ver­sion dé­taillée d’un arbre gé­néa­lo­gique. Ou, plus exac­te­ment, à une ana­lyse des liens entre des in­di­vi­dus is­sus de gé­né­ra­tions dif­fé­rentes – ou de clans op­po­sés – ayant, à un mo­ment ou à un autre, un rapport à un nom. Les quelque six cents pages des Rues d’hier s’ouvrent d’ailleurs sur la re­pro­duc­tion d’un de ces sché­mas mon­trant les ori­gines et des­cen­dances de ses per­son­nages. C’est ain­si un de­mi-siècle d’his­toire qu’ex­plore Sil­via Ten­nen­baum, à tra­vers les affres de la grande en­tre­prise de tex­tile des Wer­theim.

En 1903, le pa­triarche, Mo­ritz, tient ain­si de main de maître cet éta­blis­se­ment fruc­tueux de Franc­fort, sym­bole d’une Al­le­magne éco­no­mi­que­ment pros­père. Les va­leurs de la fa­mille juive, où l’on te­nait à fê­ter Noël? La droi­ture, la bon­té, la cha­ri­té et l’éru­di­tion. Le vieil homme sait aus­si qu’il de­vra pas­ser la main un jour ou l’autre et pré­pare dé­jà la suc­ces­sion pour ses fils Na­than, Sieg­mund, Gott­fried, Ja­cob et, sur­tout, Eduard – dit Edu –, dan­dy es­thète re­ve­nu d’Amé­rique. Dix ans plus tard, Mo­ritz s’éteint dans son som­meil, et, mal­gré tout, la vie conti­nue – no­tam­ment pour les nom­breux pe­tit­sen­fants. Mais la Grande Guerre montre dé­jà ses pre­miers feux. Eduard par­ti­ra sur le front. Il en re­vien­dra, mais le pays, bri­sé par la dé­faite, a chan­gé. Ef­fet de la crise, l’an­ti­sé­mi­tisme

Lvant à me­sure qu’on en tourne les pages. A l’aide de dia­logues sa­vou­reux et de nom­breuses ré­fé­rences rock (Tal­king Heads, etc.), lor­gnant vers un uni­vers digne des frères Coen, Tra­vis Mul­hau­ser offre une vraie com­po­si­tion « poor white trash », comme cette classe ou­vrière blanche sur­prise d’avoir été elle aus­si dé­clas­sée. Sweet­girl rap­pelle aus­si bien Do­nald Ray Pol­lock que Da­niel Woo­drell (pour l’at­mo­sphère ru­rale et gla­çante), Sher­wood An­der­son ou Ers­kine Cald­well (pour la touche pro­lé­ta­rienne). Bien que si­tué dans un Mi­chi­gan bien réel, le ré­cit s’ins­crit dans le com­té ima­gi­naire de Cut­ler, dont l’au­teur ra­conte l’his­toire ( Gree­tings from Cut­ler Coun­ty, son re­cueil de nou­velles non tra­duit en France s’y dé­rou­lait dé­jà). Né en 1976, as­sis­tant so­cial de­ve­nu ro­man­cier, Mul­hau­ser ma­nie une plume et des idées à même de nous conter l’en­vers d’un rêve amé­ri­cain au­quel Per­cy n’avait, de toute fa­çon, ja­mais pen­sé. Elle a pré­fé­ré se construire une des­ti­née. Un pre­mier ro­man ner­veux, po­li­tique, dy­na­mique, et ter­ri­ble­ment tendre.

Hu­bert Ar­tus

Tra­vis Mul­hau­ser,

ram­pant ne tar­de­ra pas à mon­trer les crocs. Que faire face à ce­lui-ci ? Par­tir? Si oui, où? Que dé­ci­de­ront les Wer­theim et les Süss­kind – la fille, Ca­ro­line, a épou­sé Na­than et ils ont eu quatre en­fants ? Quel ave­nir pour eux ? Peut-on dé­cem­ment dire « je veux que nous soyons comme tout le monde » ?

Pa­ru ini­tia­le­ment en 1981 ( et res­té jus­qu’alors in­édit en France), Les Rues d’hier nous per­met de dé­cou­vrir Sil­via Ten­nen­baum, critique d’art d’ori­gine al­le­mande exi­lée aux Etats- Unis en 1938 ( elle avait alors 10 ans). Foi­son­nante – au risque de la sa­tu­ra­tion –, cette fresque brosse un très beau por­trait de la bour­geoi­sie juive al­le­mande, confron­tée à un mal dé­vo­rant. Pour au­tant, la ro­man­cière n’ou­blie pas de sin­gu­la­ri­ser ses nom­breux per­son­nages et de com­po­ser son ré­cit en grand feuille­ton dont les der­niers mots sonnent comme un aver­tis­se­ment lu­cide : « J’en­tends du ton­nerre […]. Ren­trons à la mai­son, nous se­rons à l’abri. » Bap­tiste Li­ger

Sil­via Ten­nen­baum,

HHHS­weet­girl HHH

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