L’édito

Lire - - En Couverture - par Ju­lien Bis­son

LA LEC­TURE DES GRANDS AU­TEURS offre tou­jours un éclai­rage per­ti­nent sur le monde. Il y a quelques jours, je suis ain­si tom­bé sur ces lignes, gla­çantes : « Dans toutes les na­tions ou presque se ma­ni­festent les mêmes phé­no­mènes de forte et brusque ir­ri­ta­bi­li­té mal­gré une grande las­si­tude mo­rale, un manque d’op­ti­misme, une mé­fiance prête à s’éveiller en toute oc­ca­sion et la ner­vo­si­té, l’hu­meur cha­grine qui ré­sulte du sen­ti­ment d’in­sé­cu­ri­té. Pour se main­te­nir en équi­libre, les hu­mains doivent faire constam­ment un ef­fort psy­chique, de même que les Etats ne doivent pas re­lâ­cher leurs ef­forts en ma­tière d’éco­no­mie ; on ajoute foi aux mau­vaises nou­velles plus fa­ci­le­ment qu’à celles qui rendent l’es­poir, et les in­di­vi­dus au­tant que les Etats, plus qu’à d’autres époques du pas­sé, semblent prêts à se haïr. » Ce ta­bleau vous pa­raît-il fa­mi­lier? Il n’est pour­tant pas dres­sé par un observateu­r de notre temps. L’homme qui s’ex­prime ain­si avec in­quié­tude, c’est Ste­fan Zweig, dans une confé­rence don­née en 1932 et in­ti­tu­lée « La dés­in­toxi­ca­tion mo­rale de l’Eu­rope ». Un texte long­temps mé­con­nu en fran­çais et pu­blié dans Ap­pels aux Eu­ro­péens (Om­nia poche), for­mi­dable pe­tit ou­vrage tra­duit et pré­fa­cé par Jacques Le Ri­der.

L’ÉCRI­VAIN AU­TRI­CHIEN FUT-IL LE « DER­NIER DES EU­RO­PÉENS », comme nous avons choi­si de ti­trer – avec un brin de pro­vo­ca­tion – le dos­sier que nous lui consa­crons ce mois? Eu­ro­péen, il le fut en tout cas plei­ne­ment, re­te­nant même ce terme pour qua­li­fier ses souvenirs dans Le Monde d’hier. En­fant de Vienne la cos­mo­po­lite, Ste­fan Zweig n’était pas seule­ment le maître de la nou­velle psy­cho­lo­gique, le grand écri­vain des pas­sions des­truc­trices. Il fut éga­le­ment un ar­dent pro­mo­teur de l’idée eu­ro­péenne, qui rê­vait d’étendre le « mythe habs­bour­geois » à un conti­nent dé­chi­ré par les na­tio­na­lismes et la Grande Guerre. L’his­toire le dé­ce­vra : déses­pé­ré par la geste hit­lé­rienne et l’ef­fon­dre­ment des va­leurs qu’il dé­fen­dait, l’au­teur de La Confu­sion des sen­ti­ments choi­sit de se don­ner la mort en fé­vrier 1942, plu­tôt que de sur­vivre dans un monde dé­so­lé. Au­rait-il pour au­tant ap­plau­di l’uni­té eu­ro­péenne au­jourd’hui éta­blie ? Rien n’est moins cer­tain. Car l’Eu­rope de Zweig, ce n’est pas celle du trai­té de Rome, du char­bon et de l’acier. Ce n’est pas non plus celle du mar­ché com­mun et du pou­voir fi­nan­cier. L’in­té­gra­tion éco­no­mique, pour l’écri­vain, n’est qu’un leurre, un socle condam­né à s’ef­fri­ter en temps de crise et à rap­pe­ler au ga­lop les égoïsmes na­tio­naux. Quant à la ma­chine bu­reau­cra­tique, elle ne peut que sus­ci­ter l’in­dif­fé­rence, voire l’hos­ti­li­té, de po­pu­la­tions en quête d’iden­ti­té. Non, l’Eu­rope de Zweig est à cher­cher ailleurs, du cô­té de ses pairs, d’Erasme et de Mon­taigne, de Nietzsche et de Hu­go. Une Eu­rope de la culture, une Eu­rope des Eu­ro­péens, « apo­li­tique et su­pra­po­li­tique », qui cé­lé­bre­rait l’at­ta­che­ment au « pays na­tal com­mun se­lon son coeur ». Dans cette confé­rence, Zweig ne se berce pas seule­ment de grands mots : il pro­pose éga­le­ment des réa­li­sa­tions concrètes. La pre­mière de ses pré­co­ni­sa­tions? L’ins­tau­ra­tion d’échanges uni­ver­si­taires de six mois ou un an au sein de l’es­pace eu­ro­péen, afin de fa­vo­ri­ser les « ren­contres vrai­ment créa­trices que per­mettent le tra­vail en com­mun et la vé­ri­table ca­ma­ra­de­rie ». Huit dé­cen­nies plus tard, il n’est pas ano­din de consta­ter que le pro­gramme Eras­mus reste l’un des rares pro­jets eu­ro­péens en­core plé­bis­ci­tés… Zweig mi­lite aus­si pour la ré­vi­sion de l’en­sei­gne­ment de l’his­toire com­mune, l’ins­tau­ra­tion d’une ca­pi­tale eu­ro­péenne tour­nante, l’échange de fonc­tion­naires, la créa­tion d’un « or­gane de presse com­mun » ou la mul­ti­pli­ca­tion de col­loques pro­fes­sion­nels eu­ro­péens. L’ob­jec­tif : ci­men­ter, par la culture, l’iden­ti­té eu­ro­péenne, cette drôle d’idée qui n’a rien, concède-t-il, d’un « sen­ti­ment pre­mier », mais qui ne de­mande qu’à ger­mer dans l’« hu­mus des peuples ».

L’EU­ROPE DE ZWEIG EST-ELLE UNE UTO­PIE? Peut-être. Lui-même en était d’ailleurs cons­cient, com­pa­rant la construc­tion eu­ro­péenne à une tour de Ba­bel, sans cesse me­na­cée de des­truc­tion. Elle res­tait pour­tant dans son es­prit la seule op­tion qui vaille, contre les flam­bées na­tio­na­listes et la ten­ta­tion du re­pli sur soi. Idéa­liste et hu­ma­niste, l’écri­vain au­tri­chien sou­te­nait une Eu­rope bien éloi­gnée de la realpoliti­k de notre époque, faite de pe­tits com­pro­mis et de grandes tra­hi­sons. A l’heure où le pro­jet eu­ro­péen semble plus que ja­mais dans l’im­passe, où le scep­ti­cisme gran­dit et où les fron­tières phy­siques et men­tales s’élèvent à nou­veau entre les pays frères, il est plus que ja­mais temps de re­lire Ste­fan Zweig. Et, avec lui, d’« écou­ter à nou­veau la voix éter­nel­le­ment créa­trice de la rai­son ».

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