Sur un air de 14-Juillet

Trois re­gards ori­gi­naux sur la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, et spé­cia­le­ment sur la prise de la Bas­tille. Sin­gu­lières et pro­fi­tables pro­jec­tions.

Lire - - Rentrée Littéraire - ÉRIC VUILLARD STÉ­PHANE AU­DE­GUY THIER­RY FRO­GER 14 Juillet par 208 p., Actes Sud, 19

lle a fait en­trer le peuple dans l’his­toire. C’est une ligne d’ho­ri­zon qui nour­rit notre ima­gi­naire, après avoir fon­dé notre mo­dèle de so­cié­té, et les livres la ra­con­te­ront tou­jours. Il n’en de­meure pas moins frap­pant qu’au même mo­ment pa­raissent des ou­vrages très dif­fé­rents au­tour du même air – révolution­naire, donc.

Dans 14 Juillet, Eric Vuillard montre la ré­volte de l’in­té­rieur, en com­men­çant par son point de dé­part : les ate­liers de JeanBap­tiste Ré­veillon à Pa­ris, non loin de la Bas­tille. Le 23 avril 1789, le pro­prié­taire de cette ma­nu­fac­ture royale de pa­piers peints vou­lut bais­ser de vingt à quinze sols par jour la paye de ses ou­vriers. C’était une se­maine avant les Etats gé­né­raux, la fa­mine sé­vis­sait en France, mais à Ver­sailles Louis XVI et Ne­cker spé­cu­laient sur la dette. Pour l’au­teur, la Ré­vo­lu­tion a dé­bu­té le 28 avril, quand les ou­vriers pillèrent les ate­liers Ré­veillon, et que les gen­darmes ti­rèrent à vo­lon­té et firent trois cents morts. Alors, Vuillard croque le mou­ve­ment à pleines dents, écrit « la re­vanche de la sueur sur la treille, la re­vanche du trin­glot sur les anges jouf­flus », condense les faits pour faire vivre les évé­ne­ments entre avril et juillet, uti­lise un « on » mys­té­rieux sou­vent, glisse un « je » sub­jec­tif et ré­vol­té par­fois. Avec lui, on court dans tous les sens, on sent mon­ter la co­lère comme la foi ré­pu­bli­caine, pour par­ve­nir à une épure nar­ra­tive : « Les fausses épées de­vinrent de vrais bâ­tons. La réa­li­té dé­pouilla la fic­tion. Tout de­vint vrai. » Fable ma­gné­tique, ce 14 Juillet de 2016 est un texte qui sus­pend le temps. De la lit­té­ra­ture pure et en armes.

A ce souffle in­té­rieur ré­pond le ré­cit sur deux rives de Sté­phane Au­de­guy : His­toire du lion Per­sonne est pour sa part une fic­tion, dont les mou­ve­ments vont de l’Afrique à Pa­ris. Ses hé­ros sont des hommes, mais aus­si deux bêtes : le chien Her­cule et le lion Per­sonne. Ce der­nier était un lion­ceau quand, en 1786, il croi­sa la route du jeune Ya­cine, 13 ans, se ren­dant à pied au comp­toir fran­çais de Saint-Louis pour se faire em­bau­cher chez Jean-Ga­briel Pel­le­tan de Cam­plong, di­rec­teur de la Com­pa­gnie royale du Sé­né­gal (per­son­nage réel, il fut un com­pa­gnon loin­tain des Lu­mières, un en­ne­mi ju­ré de l’es­cla­va­gisme). Adop­té par Ya­cine puis par Pel­le­tan, l’ani­mal est alors aus­si re­je­té que le no­table, aux moeurs dé­voyées pour l’époque. Di­rec­tion la Nor­man­die, Ver­sailles, puis la mé­na­ge­rie de Pa­ris, alors que gronde la ré­vo­lu­tion. La­quelle, ayant af­fir­mé l’éga­li­té entre les hommes pose aus­si la ques­tion des re­la­tions avec les ani­maux. C’est la Conven­tion qui, gui­dée par les scien­ti­fiques des Lu­mières, inau­gu­re­ra la mé­na­ge­rie du jar­din des Plantes et le Mu­séum na­tio­nal d’his­toire na­tu­relle à Pa­ris. C’est aus­si cette face de l’his­toire que re­trace ce ro­man ani­ma­lier et spi­ri­tuel, où l’on voit oeu­vrer quelques grands noms bien réels, avec des per­son­nages fic­tifs mar­quants. A tra­vers l’his­toire fort belle de ce lion, au nom trans­pa­rent et uni­ver­sel : Per­sonne. Pre­mier ro­man d’un homme qui pra­tique et en­seigne les arts plas­tiques, Sauve qui peut (la ré­vo­lu­tion) pose un re­gard contem­po­rain sur les évé­ne­ments de 1789. L’au­teur ima­gine un Jean-Luc Go­dard contac­té par Jack Lang en 1988 : la mis­sion du bi­cen­te­naire de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise lui com­mande un film dans le cadre des fes­ti­vi­tés de 1989. Comme le ci­né­ma de Go­dard lui-même, ce ro­man de Thier­ry Fro­ger porte sur les méandres de la créa­tion ar­tis­tique. Met­tant en scène le réa­li­sa­teur ob­sé­dé par le temps et par l’el­lipse, im­bri­quant des per­son­nages réels (la com­pagne du ci­néaste, ou en­core Jean-Pierre Léaud et les ac­trices Isa­belle Hup­pert et Ju­liette Bi­noche), in­cluant des notes et des plans de tour­nages fan­tas­més où il se « paye » son Go­dard de fic­tion, le livre en­tre­mêle trois tem­po­ra­li­tés, dont l’une traite de Ro­bes­pierre et Dan­ton. Ré­flexion sur la tra­gé­die de l’his­toire, ce ro­man porte un re­gard sin­gu­lier sur la ma­tière de l’his­toire elle-même, et ré­pond in­tel­li­gem­ment aux deux autres. Hu­bert Ar­tus

Les fausses épées de­vinrent de vrais bâ­tons. La réa­li­té dé­pouilla la fic­tion. Tout de­vint vrai Sté­phane Au­de­guy, Thier­ry Fro­ger, Eric Vuillard,

HHHH HHH His­toire du lion Per­sonne HHH Sauve qui peut (la ré­vo­lu­tion)

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