POUSSIÈRES DE NÉANT

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eci n’est pas for­cé­ment une chro­nique op­ti­miste. Face aux dé­sastres en tout genre an­non­cés, Ste­phen Haw­king im­plore les mil­liar­daires de la Si­li­con Val­ley de trou­ver un moyen de quit­ter au plus vite cette fou­tue Terre. Di­rec­tion quelque trou per­du dans la Voie lac­tée pour les fu­tures gé­né­ra­tions d’heu­reux mi­grants. Ce clap de fin ne date pas d’hier, comme si les er­satz d’Ar­ma­ged­don se­couaient à in­ter­valles ré­gu­liers notre ci­vi­li­sa­tion.

Max Gal­lo dé­montre avec un ta­lent ha­bile et un sens du rac­cour­ci ro­ma­nesque ef­fi­cace com­ment se meurent les em­pires per­sua­dés d’être éter­nels, ou presque. Il se­rait fas­ti­dieux de re­trans­crire en quelques lignes l’état de dé­li­ques­cence dans le­quel se trou­vait au Ve siècle l’Em­pire romain, li­vrés aux Bar­bares, aux am­bi­tions sor­dides des uns et des autres. La Chute de l’Em­pire romain me­née au grand Gal­lo res­semble à un soap ope­ra san­gui­nolent avec tra­hi­sons en cas­cade, ren­ver­se­ments d’al­liances, meurtres d’al­côve, cou­che­ries tous azi­muts, in­cestes et j’en passe. Faut-il pour au­tant da­ter le gé­né­rique de fin de la des­ti­tu­tion en 476 de Ro­mu­lus Au­gus­tule, le der­nier em­pe­reur romain d’Oc­ci­dent ? Un peu trop net pour être vrai. Il existe au moins deux cent dix théo­ries sur cet ef­fri­te­ment fa­tal aux trou­blantes si­mi­li­tudes avec l’état de notre époque, comme le sug­gère Max Gal­lo.

Dans un pe­tit livre utile, Ebauches de ver­tige, ex­trait d’Ecar­tè­le­ment, Cio­ran, ce pim­pant pes­si­miste, rap­pelle com­bien « nos in­fir­mi­tés nous em­pêchent d’échap­per à nous-mêmes, de de­ve­nir autres, de chan­ger de peau, d’être ca­pables de mé­ta­mor­phose. Après chaque pas en avant, elles nous font faire un pas en ar­rière, de sorte que nous ne pou­vons pro­gres­ser en rien si­non en la connais­sance de notre in­utile iden­ti­té ». J’ap­prouve, comme au­rait ap­prou­vé Marc Au­rèle.

Il existe peu de livres aus­si beaux que les Contes d’Odes­sa d’Isaac Ba­bel, au­teur dont James Sal­ter af­fir­mait qu’il n’au­rait ja­mais écrit de la même ma­nière sans la fré­quen­ta­tion ré­gu­lière de cet ex­tra­or­di­naire écri­vain. Contes ? Dans le sens où un homme de culture et d’écri­ture ra­con­te­rait en les tra­ves­tis­sant à peine des his­toires vraies, pour la plu­part les siennes, mais gran­dies par une écri­ture au style taillé au cut­ter, où chaque mot est à sa place, chaque pen­sée au plus près de ce qu’il a en tête. Per­sua­dé avec la naï­ve­té du juste que la ré­vo­lu­tion al­lait ces­ser de faire de la Rus­sie un en­fer pour les Juifs, Isaac Ba­bel ten­te­ra toute sa trop brève exis­tence de tis­ser le lien im­pro­bable entre deux mondes qu’il sou­hai­te­rait ré­con­ci­liés. Il y a chez cet homme fu­sillé sur ordre de Sta­line en 1940 une ap­ti­tude rare à en­tre­voir la lu­mière dans la tra­gé­die du monde où dansent les poussières du néant. En fi­nal, le por­trait du poète Edouard Ba­grits­ki ap­pa­raît na­tu­rel­le­ment comme son épi­taphe avant l’heure, avec cette der­nière phrase, pré­mo­ni­toire : « Puis­set-il par­ve­nir à ce que ces crimes ab­surdes […] ne se re­pro­duisent plus. »

Max Gal­lo, Isaac Ba­bel,

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