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es Tra­chi­niennes, la moins connue des tra­gé­dies de So­phocle, s’ouvre sur une pa­role de Dé­ja­nire, l’épouse mal­heu­reuse d’Hé­ra­clès, énon­çant un lieu com­mun de la sa­gesse grecque : « On ne peut sa­voir, pour au­cun mor­tel, avant qu’il soit mort, si sa vie lui fut douce ou cruelle1. » A quoi font écho les der­niers vers d’ OE­dipe roi : « Nul mor­tel ne peut être dit heu­reux qu’il n’ait pas­sé le terme de son exis­tence sans avoir ren­con­tré la souf­france2. » Dans le cas de So­phocle, la ques­tion ne semble guère s’être po­sée : « Heu­reux So­phocle! Il est mort après une longue vie. Il a eu chance et ta­lent […], il a ob­te­nu une belle fin, sans ja­mais avoir su­bi un re­vers3 », lit-on dans un frag­ment d’une co­mé­die du poète Ph­ry­ni­chos, ré­di­gée peu après la mort de So­phocle. La vie du poète qui a chan­té les fi­gures poi­gnantes d’OE­dipe, d’An­ti­gone, d’Electre, d’Ajax, de Phi­loc­tète et de quelques autres en­core, au point qu’à le lire on pour­rait pen­ser que la souf­france tra­gique et la ma­nière de l’en­du­rer consti­tuaient le fond de la condi­tion hu­maine, au­rait ain­si été brillante, heu­reuse au­tant que la vie d’un mor­tel puisse l’être ; bref tout le contraire d’une tra­gé­die !

So­phocle à Co­lone

Cette vie fut ja­lon­née par tous les évé­ne­ments qui, au siècle de Pé­ri­clès, si­gnèrent la gran­deur puis le dé­clin d’Athènes. Il na­quit entre 497 et 494 av. J.-C., à Co­lone, non loin de l’acro­pole athé­nienne. Ce n’est pas un ha­sard si So­phocle y si­tua l’ac­tion de sa der­nière pièce, fai­sant en pas­sant l’éloge de sa ville na­tale : « Ce lieu est sa­cré. On ne peut s’y trom­per : il abonde en lau­riers, en oli­viers, en vignes, et sous • ce feuillage un monde ai­lé de ros­si­gnols fait en­tendre un concert de chants4. » Co­lone n’était ce­pen­dant pas qu’un pa­ra­dis bu­co­lique, on y ren­dait aus­si un culte aux in­quié­tantes Eri­nyes, et la ci­té abri­tait les Sem­nai, à la fois Vé­né­rables et Re­dou­tables. Le père de So­phocle, So­phi­los, au­rait été un riche fa­bri­cant de poi­gnards, d’autres sources le pré­sentent comme char­pen­tier ou for­ge­ron. A tout le moins, c’était un ar­ti­san. Les bio­graphes an­ciens plus tar­difs, ju­geant sans doute in­com­pa­tible avec le gé­nie et la gloire du poète une ori­gine par trop mo­deste, tinrent à faire de So­phocle le fils d’un riche pro­prié­taire d’es­claves. Quoi qu’il en soit, is­su de la classe moyenne ou ai­sée, So­phocle bé­né­fi­cia d’une so­lide édu­ca­tion dont on ne sait du reste pas grand-chose. Eschyle, de trente ans son aî­né, lui au­rait ap­pris l’art du tra­gé­dien. On sait qu’il fut pré­coce, tôt cou­ron­né pour ses ap­ti­tudes en gym- nas­tique et en mu­sique, deux dis­ci­plines es­sen­tielles dans la pai­deia du ci­toyen athé­nien. Sa beau­té et ses ta­lents de dan­seur lui va­lurent d’être choi­si pour faire par­tie du choeur des éphèbes qui cé­lé­bra la vic­toire de Sa­la­mine (480 av. J.-C.), peut- être même en fut- il l’exarque, au­tre­ment dit le chef de choeur. Il faut alors l’ima­gi­ner en­ton­nant en so­lo le péan en l’hon­neur de la vic­toire de Thé­mis­tocle sur les Perses. Par ses dons de poète s’ac­com­pa­gnant lui-même à la lyre, il au­rait ce jour-là conquis le coeur des Athé­niens. Vers 469-468 av. J.-C., ses pre­mières pièces lui per­mirent de ga­gner, de­vant Eschyle, sa pre­mière cou­ronne. Tou­te­fois, So­phocle ac­teur man­quait un peu de coffre. Est-ce la rai­son pour la­quelle, de­ve­nu dra­ma­turge et ne pou­vant in­ter­pré­ter le rôle du ré­ci­tant, il écar­ta l’au­teur de la dis­tri­bu­tion ? Quoi qu’il en soit, sa car­rière d’au­teur dra­ma­tique fut presque tou­jours cou-

Sta­tue de So­phocle dé­cou­verte en Ita­lie.

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