Par­tir, re­ve­nir

Une hé­roïne at­ta­chante qui doit af­fron­ter ses dé­mons en re­trou­vant un homme et ses en­fants.

Lire - - Roman Français - Ka­rine REYS­SET La Fille sur la pho­to par 304 p., Flam­ma­rion, 19

Le coup de té­lé­phone de Serge ré­sonne comme un ap­pel au se­cours, et c’est l’oc­ca­sion pour An­na de plon­ger dans un pas­sé qu’elle ten­tait d’ou­blier. Serge, le « grand » met­teur en scène, et An­na, la jeune fille hé­si­tante, c’était un peu l’union de la carpe et du la­pin. Mais ce couple bi­zar­re­ment as­sor­ti a te­nu dix ans, et les en­fants de Serge – qui avaient vu dé­fi­ler plus d’une belle-mère – pen­saient avoir trou­vé la bonne. Ga­rance sur­tout, la fra­gile, la plus jeune, celle qui se blot­tis­sait dans les bras d’An­na et lui confiait ses se­crets. Pas fa­cile de quit­ter un homme, plus dif­fi­cile en­core d’aban­don­ner une fa­mille dans la­quelle cha­cun a trou­vé sa place, confor­table comme un grand ca­na­pé près du feu.

Au fil des livres, Ka­rine Reys­set re­prend ses thèmes de pré­di­lec­tion, les re­touche, les af­fine, les dé­ploie. Son hé­roïne est une cou­ra­geuse qui s’ignore, une in­dé­pen­dante qui se laisse pié­ger dans des his­toires sen­ti­men­tales trop lourdes pour elle. Ka­rine Reys­set ne la mé­nage pas, consta­tant ses fai­blesses et ses ater­moie­ments, fuyante un jour, brave pe­tite chèvre de mon­sieur Se­guin le len­de­main. An­na ne se sent ja­mais à sa place, manque d’as­su­rance, et pour­tant c’est elle qui ose re­fu­ser le confort d’une vie tra­cée, lisse comme la mort.

La ro­man­cière a un ta­lent bou­le­ver­sant pour dé­crire les mo­ments in­cer­tains, avant la crise sen­ti­men­tale, le choc amou­reux, l’aban­don, les larmes et les cris. So­bre­ment, elle re­tient les mots trop ai­gui­sés pour ex­pri­mer le déses­poir d’une ga­mine qui ne se nour­rit plus. Elle la dé­crit de loin, en­dor­mie, anes­thé­siée, per­fu­sée, si pâle et frêle dans sa che­mise bleue d’hô­pi­tal. Une simple pro­me­nade au bord de l’océan, un dî­ner dans la cui­sine, un tra­jet noc­turne en voi­ture, le bruis­se­ment des vagues, et tout de­vient pal­pable, an­cré dans une époque, un lieu, un mi­lieu so­cial. Der­rière, il y a bien autre chose qu’un drame bour­geois et sen­ti­men­tal. On voit sur­gir la peur de ne ja­mais être à la hau­teur dans un monde qui s’ac­croche aux ap­pa­rences. An­na écrit, à l’ombre de la star de ci­né­ma, re­gar­dée de haut par les amis et les proches. Mais l’es­sen­tiel est en­core ailleurs, ca­ché dans un pla­card où, pe­tite fille, elle dé­cou­vrit les va­lises de sa mère, bien dé­ci­dée à par­tir dans la nuit. Le len­de­main ma­tin, les jours sui­vants, l’en­fant in­cré­dule at­ten­dit son re­tour, et main­te­nant c’est elle qui s’en va. Ch­ris­tine Fer­niot

Reys­set, Ka­rine

HH

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