1 Ni­na

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Elle fouilla le pre­mier ti­roir du ba­hut, en sor­tit un à un les ob­jets qui s’y trou­vaient, ses mains agi­tées d’un lé­ger trem­ble­ment qui n’était pas dû à l’air gla­cial pé­né­trant dans la pièce par les in­ter­stices de la fe­nêtre. Sur la table, elle dé­po­sa une brosse à che­veux, deux fac­tures im­payées, une en­ve­loppe dé­chi­que­tée, quelques bre­loques, un cen­drier en terre cuite fis­su­ré de part en part. Elle glis­sa la main au fond du ti­roir. Il n’y avait rien de ce qu’elle cher­chait. Elle re­mit le tout en vrac et en­tre­prit de pros­pec­ter dans les pla­cards de la cui­sine. Une fois pris les verres et les as­siettes, elle mon­ta sur une chaise, vit l’éta­gère nue. Elle souf­fla sur le bois. Une couche de pous­sière se sou­le­va et re­tom­ba aus­si­tôt. Dans son es­prit, ce fut comme si le temps se re­cou­vrait de cendres. Elle des­cen­dit de la chaise, al­la dans sa chambre, fouilla sous les draps, exa­mi­na sous le ma­te­las, ti­ra la pe­tite malle où elle ran­geait ses livres pour les pro­té­ger du froid et de l’hu­mi­di­té. C’était cette tren­taine des plus belles édi­tions des ro­mans russes et fran­çais qu’elle pos­sé­dait et qu’elle avait com­man­dées, ou­vrage après ou­vrage, à la Grande Li­brai­rie Fran­çaise de Var­so­vie et pour la­quelle elle avait dé­bour­sé au to­tal plu­sieurs cen­taines de zlo­tys. Le der­nier ou­vrage re­çu était le pre­mier tome d’une édi­tion de Guerre et paix. Elle avait aban­don­né de­puis long­temps l’idée d’ob­te­nir un jour le se­cond tome.

Elle sor­tit les livres par piles de trois ou quatre et eut un pin­ce­ment au coeur en contem­plant le fond de la malle vide. L’ar­gent n’était pas là non plus. Tout en re­met­tant les livres, elle cal­cu­lait dans son es­prit com­bien elle pour­rait en ti­rer si elle trou­vait ache­teur à Wil­no. Mais qui au­jourd’hui dans le ghet­to lui pro­po­se­rait une somme dé­cente pour ces ou­vrages pour les­quels elle s’était rui­née ? M. Pie­kiel­ny à qui elle s’était ou­verte de son in­ten­tion de vendre la col­lec­tion s’était mon­tré in­té­res­sé par Ma­dame Bo­va­ry, en hom­mage à son épouse dis­pa­rue et pré­nom­mée Em­ma. Elle lui avait dit :

« Vous pre­nez Ma­dame Bo­va­ry, pre­nez L’Édu­ca­tion sen­ti­men­tale ! On ne sé­pare pas les en­fants d’un même lit. »

Le pe­tit homme avait de­man­dé dans sa barbe si Em­ma Bo­va­ry était éga­le­ment l’hé­roïne de L’Édu­ca­tion sen­ti­men­tale, si c’en était la suite.

« Non, mon­sieur Pie­kiel­ny, ni la suite ni le pre­mier épi­sode. »

Le pe­tit homme avait pris un air triste de dé­cep­tion, avant que son vi­sage ne s’éclaire et qu’il de­mande :

« Et l’ar­gen­te­rie, ma­dame Ka­cew? Ma pro­po­si­tion tient tou­jours, vous sa­vez. » Ja­mais elle ne se sé­pa­re­rait de l’ar­gen­te­rie. Elle re­tour­na dans la pièce prin­ci­pale, s’as­sit sur la chaise, em­bras­sa l’es­pace vide du re­gard. Le di­van rose avait trou­vé pre­neur en pre­mier. Puis la console Louis XV. Les fau­teuils, l’ar­moire et le grand ta­pis avaient été em­por­tés par les huis­siers. La table, les chaises ain­si que le ba­hut étaient ju­gés ir­ré­cu­pé­rables.

Elle pous­sa un long sou­pir, plon­gea son vi­sage entre ses mains, puis elle écla­ta en san­glots – quand Ni­na pleu­rait, elle sem­blait ex­plo­rer toutes les res­sources de sa mé­lan­co­lie, cé­lé­brer en actes l’im­men­si­té de sa souf­france, elle pleu­rait comme les hommes pieux pleurent la des­truc­tion du Temple de Jé­ru­sa­lem, Kol Nidre et Kad­dish mê­lés dans un même et long san­glot.

Elle avait vé­cu en quelques an­nées une telle somme de drames qu’elle avait l’im­pres­sion d’avoir re­çu en hé­ri­tage tous les mal­heurs du monde.

Elle sor­tit un mou­choir de sa poche, es­suya ses pau­pières, al­la se pos­ter de­vant le mi­roir, se for­ça à sou­rire, re­prit la brosse dans le ti­roir et la pas­sa dans ses che­veux avec de lents mou­ve­ments de va-et-vient. On frap­pa à la porte. Elle s’éclair­cit la voix. — Entre, Ro­man. La porte en s’ou­vrant lais­sa dé­fer­ler la clar­té du jour. Le gar­çon vint dé­po­ser un bai­ser sur la joue de sa mère, re­cu­la d’un pas, s’at­tar­da sur son vi­sage et de­man­da à Ni­na si elle avait pleu­ré. Ni­na nia du mieux qu’elle pou­vait, puis, à nou­veau, elle fon­dit en larmes.

— Si j’avais pleu­ré, je te le di­rais, n’est-ce pas? ex­pli­qua-t-elle, des flots de larmes conti­nuant à se dé­ver­ser sur ses joues. Pour­quoi te men­ti­rais-je ? Est-ce qu’il y a une honte à pleu­rer? Il fit non de la tête. — Je te di­rais tout sim­ple­ment : oui, Ro­man, je pleure parce que je ne re­trouve plus la liasse de billets que j’étais cer­taine d’avoir ca­chée et que je ne sais pas com­ment nous al­lons nous en sor­tir sans cet ar­gent. Tu com­prends, n’est-ce pas? Il ap­prou­va d’un mou­ve­ment du men­ton. — Il n’y a pas de honte à pleu­rer, pas plus qu’il n’y a de honte à man­quer d’ar­gent, pour­sui­vit-elle des san­glots dans la voix.

Elle prit son fils entre ses bras, ser­ra sa joue contre la sienne, de­meu­ra un ins­tant im­mo­bile, les pau­pières à de­mi closes, res­pi­rant son odeur. Sa peine se dis­si­pa. Ses larmes ces­sèrent.

— Re­garde-moi dans quel état tu t’es mis, tes joues sont toutes mouillées ! s’ex­cla­ma-t-elle en ten­dant son mou­choir à son fils. Re­cule… voi­là, tu es par­fait !

Elle contem­pla Ro­man en si­lence, l’exa­mi­na sous toutes les cou­tures comme elle en avait l’ha­bi­tude lors­qu’il ren­trait de sa jour­née d’école. Elle re­dou­tait tou­jours qu’il ne couve quelque chose, avait la han­tise

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