La fa­brique du dji­ha­disme

Da­vid THOM­SON, Ro­land GO­RI L’un, jour­na­liste, mène l’en­quête sur le re­tour des dji­ha­distes en France, tan­dis que l’autre, psy­chiatre et psy­cha­na­lyste, diag­nos­tique le ma­laise de ces in­di­vi­dus éga­rés en quête de sens.

Lire - - Société - Les Re­ve­nants : Ils étaient par­tis faire le ji­had, ils sont de re­tour en France

Ils sont par­tis faire le dji­had en Sy­rie. De­puis 2012, plus d’un mil­lier. Quelque sept cents jeunes sont tou­jours sur place. Deux cents ont choi­si de ren­trer. C’est bien là l’épi­neux pro­blème. Dans la plé­thore de livres qui pa­raissent sur le su­jet, il faut al­ler aux meilleurs. Com­ment le dis­cours fa­na­tique is­la­miste ar­rive à fon­der son em­prise sur les es­prits? Ni simple ma­ni­pu­la­tion ni « em­bri­ga­de­ment » ; il faut trai­ter, semble-t-il, le pro­blème en termes d’offre et de de­mande, de gain psy­chique pour le conver­ti. Le jour­na­liste Da­vid Thom­son a me­né l’en­quête. Des cen­taines d’heures d’en­tre­tiens avec ces Re­ve­nants. Ab­so­lu­ment fas­ci­nant. Il en ap­pelle à la simple lu­ci­di­té, à l’es­prit cri­tique : « Re­fu­sant d’ad­mettre cette réa­li­té d’un lien entre les textes de la tra­di­tion mu­sul­mane et le ji­ha­disme, le pa­ra­digme mé­dia­tique fran­çais pré­fère se ré­fu­gier dans la rhé­to­rique du “ce­la-n’a-rien-àvoir-avec-l’is­lam”. » Il suf­fit de tendre l’oreille. Le dji­ha­diste re­fu­sant le pre­mier tout amal­game entre l’is­lam ra­di­cal et la foi des tièdes. Tout est dit pour qui veut lire et en­tendre.

Zou­beir, 20 ans, est un re­pen­ti du dji­had. Is­su d’une fa­mille conser­va­trice mu­sul­mane ai­sée, plu­tôt bon élève, il rompt avec la so­cié­té de consom­ma­tion. A l’évi­dence, tout com­mence avec ce vide, ce sou­ci de soi vite sa­tu­ré. Dans les dé­dales de la « dji­ha­do­sphère », il va pui­ser ses rai­sons de vivre. Une no­to­rié­té lo­cale qui va s’am­pli­fier avec le dé­part pour la Sy­rie et les pre­miers sel­fies, la ka­lach à la main. Il y a le charme des hou­ris, les soixante-douze vierges pro­mises à tout mar­tyr, la fu­sion puis­sante en une com­mu­nau­té, à la mos­quée du coin puis sur le ter­rain de la lutte contre les

• mé­créants (mu­sul­mans tièdes, dé­mo­crates, croi­sés, juifs). Pour faire pal­pi­ter cette vi­sion ma­ni­chéenne du monde, la lec­ture lit­té­rale du Co­ran et la cha­ria ap­portent les ré­ponses toutes faites à toutes les si­tua­tions de l’exis­tence. Un kit de sur­vie pour la vie exal­tée. Sor­ti de pri­son, on lui pro­pose de faire de son ex­pé­rience un re­pous­soir, un contre­dis­cours dis­sua­sif de­vant des groupes de jeunes. Mais, au­jourd’hui, il n’ar­rive pas à dé­cro­cher. Si Marx a com­pa­ré la re­li­gion à l’opium du peuple, et Freud à un puis­sant nar­co­tique, alors pour­quoi lâ­cher la plé­ni­tude folle du fa­na­tisme pour l’ombre d’une vie or­di­naire à faire blê­mir? De ce point de vue, la dé­ra­di­ca­li­sa­tion qui fait les dé­lices des mis­sion­naires de la Ré­pu­blique, des pro­gres­sistes aveugles à leur propre cé­ci­té, est un échec qua­si to­tal. Il y a aus­si Ke­vin, l’en­fant de choeur, le pe­tit scout. A 14 ans, il se conver­tit à l’is­lam, plus as­si­mi­lable à ses yeux que les sub­ti­li­tés dog­ma­tiques. « C’était trop dif­fi­cile à com­prendre. Avec l’is­lam, les choses sont tel­le­ment claires et fa­ciles à com­prendre. Ça m’a énor­mé­ment at­ti­ré », ex­plique-t-il, avant de ren­con­trer, plus tard, sa femme sur Fa­ce­book et de suc­com­ber aux charmes de la po­ly­ga­mie en Sy­rie. C’est le re­cul de l’Etat is­la­mique (EI) qui le fait re­ve­nir en France. Les jeunes femmes ne sont pas en reste, qui partent à la re­cherche d’un prince char­mant, d’un genre par­ti­cu­lier. Chaque dji­ha­diste a un par­cours sin­gu­lier, mais tous re­jettent, se­lon l’au­teur, la ja­hi­liya, l’igno­rance pré­is­la­mique qui fut la leur, les alié­nant dans une so­cié­té ma­té­ria­liste.

C’est bien ce fa­meux désen­chan­te­ment du monde, de la va­cui­té de nos so­cié­tés que diag­nos­tique Ro­land Go­ri, psy­chiatre et psy­cha­na­lyste, qui a beau­coup tra­vaillé sur ces phé­no­mènes de ra­di­ca­li­sa­tion. L’in­di­vi­dua­lisme dé­mo­cra­tique et hé­do­niste, le triomphe sans ho­ri­zon de la tech­nique sont des poisons pour l’homme mo­derne qui ne vit que de la force de grandes fic­tions. C’est simple et vrai, ja­mais les sta­tis­tiques, un point de crois­sance en plus, ne don­ne­ront des rai­sons de vivre, d’es­pé­rer et de mou­rir. Et les bar­ba­ries mo­dernes ont pro­duit ces atroces ré­cits meur­triers, lutte de classes ou de races, jus­qu’à ce que, de fa­çon in­at­ten­due, l’is­la­misme, ré­veillé, prenne la re­lève en don­nant un sens à la vie plate des éga­rés. L’homme ne vit pas de no­tions abs­traites, de concepts et d’abs­trac­tions, il a le puis­sant be­soin de grandes mises en scène dans les­quelles il joue un rôle ac­tif. Le dji­had prê­ché par l’EI, c’est la mort et le sa­cri­fice, en der­nier res­sort. Cette ré­ponse dé­voyée, c’est ce que Go­ri nomme un « théo­fas­cisme ». Que de­vient le su­jet dans un « monde sans es­prit » ? Il faut fa­bri­quer de nou­velles fic­tions qui li­bèrent ho­ri­zon et pro­jets. « Vivre contre un mur, c’est la vie des chiens », di­sait dé­jà Ca­mus.

Alain Ru­bens

L’homme a le puis­sant be­soin de grandes mises en scène Go­ri, Da­vid Thom­son,

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