ÉPIC­TÈTE

Phi­lo­sophe et maître de sa­gesse, Epic­tète di­sait tra­vailler la pen­sée comme le char­pen­tier tra­vaille le bois ou le cor­don­nier le cuir, le pro­grès consis­tant moins à com­men­ter la doc­trine qu’à trans­for­mer sa propre li­ber­té.

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Entre Sé­nèque, pré­cep­teur puis conseiller de Né­ron, et l’em­pe­reur Marc Au­rèle, Epic­tète est une des trois fi­gures de proue du « stoï­cisme im­pé­rial » , re­vi­vis­cence dans l’Em­pire ro­main des deux pre­miers siècles d’une école phi­lo­so­phique prô­nant l’ac­cep­ta­tion du réel tel qu’il est et le contrôle de soi par l’exer­cice et par l’as­cèse. Comme un cer­tain nombre de phi­lo­sophes de ce temps, à com­men­cer par son maître Mu­so­nius Ru­fus, mais aus­si So­crate, in­car­na­tion pour Epic­tète de la ver­tu phi­lo­so­phique, le Ch­rist ou Boud­dha, Epic­tète n’a rien écrit. Nous ne sau­rions presque rien de lui, si­non peu­têtre qu’il fut un homme de faible consti­tu­tion, clau­di­quant et bar­bu, et un phi­lo­sophe ré­pu­té dé­li­vrant son en­sei­gne­ment dans une ville se­con­daire de l’Em­pire, si un haut fonc­tion­naire de l’ad­mi­nis­tra­tion ro­maine, ami in­time de l’em­pe­reur Ha­drien, Fla­vius Ar­ria­nus (85-après 160), Ar­rien donc, n’avait trans­crit une par­tie de l’en­sei­gne­ment oral de son maître sous le titre En­tre­tiens. Ar­rien af­firme ne pas avoir ré­écrits, ni même com­po­sés1 les huit livres des En­tre­tiens. Le ha­sard des trans­mis­sions fit que seuls les quatre pre­miers sont par­ve­nus jus­qu’à nous. Xé­no­phon de ce So­crate du stoï­cisme que fut Epic­tète, Ar­rien ré­di­gea aus­si sous le titre Ma­nuel l’oeuvre d’Epic­tète à vrai dire la plus connue, en fait un abré­gé des sen­tences les plus im­por­tantes des En­tre­tiens.

Iti­né­raire d’un es­clave phry­gien

De la vie d’Epic­tète, les sources an­ciennes sont avares en ren­sei­gne­ments. Il au­rait vu le jour es­clave, à Hié­ra­po­lis en Ph­ry­gie, au su­douest de la Tur­quie ac­tuelle. Son nom, dé­mar­qué de l’ad­jec­tif épik­tè­tos qui si­gni­fie « nou­vel­le­ment ac­quis » , « ti­ré du de­hors » ou « étran­ger », pour­rait ren­voyer à sa condi­tion d’es­clave. En fait, il était même es­clave d’un an­cien es­clave : son maître Epa­phro­dite, af­fran­chi de­ve­nu se­cré­taire de Né­ron, était sans doute ce­lui qui ai­da le fils d’Agrip­pine à se sui­ci­der. Si l’on en croit une cé­lèbre anec­dote de Celse, phi­lo­sophe pla­to­ni­cien du IIe siècle, le pro­prié­taire d’Epic­tète n’au­rait pas été un maître bien sym­pa­thique : « Son maître lui tor­dait la jambe. [Epic­tète] lui dit sans s’émou­voir, avec un lé­ger sou­rire : “Tu vas la cas­ser.” Et, lors­qu’elle fut bri­sée : “Ne te l’avais-je pas dit, que tu al­lais la cas­ser?” Votre Dieu dans son sup­plice a-t-il dit quelque chose de tel2 ? » Il s’agis­sait pour Celse de mon­trer que l’en­du­rance du stoï­cien était su­pé­rieure à celle du Ch­rist. Une in­di­ca­tion, plus tar­dive en­core, de la Sou­da, l’en­cy­clo­pé­die by­zan­tine, al­lègue de son cô­té qu’Epic­tète au­rait été boi­teux de nais­sance et non à la suite d’un mau­vais trai­te­ment. Les deux vers « au­to­bio­gra­phiques » d’Epic­tète rap­por­tés par Au­lu-Gelle ne per­mettent pas de tran­cher la ques­tion : « Es­clave, Epic­tète es­tro­pié par le corps / et pauvre comme Iros, et pour­tant de­ve­nu cher aux im­mor­tels3. »

A l’école du che­va­lier Mu­so­nius

Qu’Epa­phro­dite ait été ou non un mau­vais maître, il n’en lais­sa pas moins Epic­tète suivre l’en­sei­gne­ment de Caïus Mu­so­nius Ru­fus, che­va­lier ro­main qui pro­fes­sait un stoï­cisme ri­gou­reux. Epic­tète, ar­ri­vé très jeune à Rome, au­rait pu fré­quen­ter Mu­so­nius avant 65 ou plus sû­re­ment après 68. Mu­so­nius fai­sait en ef­fet par­tie des phi­lo­sophes exi­lés par Né­ron à cette date – ce der­nier, qui au pré­texte de la conju­ra­tion de Pi­son avait for­cé Sé­nèque à se sui­ci­der, s’en était aus­si pris à l’en­semble des phi­lo­sophes qui avaient le front de pro­fes­ser la né­ces­si­té d’ac­cor­der sa conduite à ses prin­cipes. Rap­pe­lé par Gal­ba après la mort de Né­ron en 68, puis un temps en

fa­veur au­près de Ves­pa­sien, Mu­so­nius fut vic­time d’une autre sé­rie d’ex­pul­sions pro­non­cées à l’en­contre des phi­lo­sophes entre 71 et 75, avant de re­ve­nir sous l’em­pe­reur Ti­tus. Quoi qu’il en soit, les En­tre­tiens d’Epic­tète font sou­vent al­lu­sion4 à ce pro­fes­seur qui en­sei­gnait en grec et fut cer­tai­ne­ment son seul maître. Ce n’était pas un men­tor très com­plai­sant. Alors qu’Epic­tète avait omis un dé­tail dans un rai­son­ne­ment lo­gique et se jus­ti­fiait en di­sant : « Ce n’est tout de même pas comme si j’avais brû­lé le Ca­pi­tole ! » Mu­so­nius lui ré­pon­dit du tac au tac : « Es­clave! [le che­va­lier rap­pelle à son dis­ciple sa condi­tion] dans le cas pré­sent, ce qui est omis, c’est le Ca­pi­tole5. » Le diable se cache aus­si dans les dé­tails ! Mu­so­nius, en di­rec­teur de conscience de ses étu­diants, sa­vait son­der les reins et les coeurs : « Il par­lait de telle fa­çon que cha­cun de nous, as­sis de­vant lui, croyait avoir été ac­cu­sé par quel­qu’un au­près de lui, tel­le­ment il s’at­ta­quait à ce que nous fai­sions, tel­le­ment il nous met­tait sous les yeux les dé­fauts de cha­cun de nous6. » C’est cer­tai­ne­ment de Mu­so­nius qu’Epic­tète a hé­ri­té sa ten­dance à la pré­di­ca­tion mo­rale et le tour pa­ré­né­tique de sa pen­sée.

Le thé­ra­peute de Ni­co­po­lis

Af­fran­chi à une date qu’on ignore, pro­ba­ble­ment après la mort de Mu­so­nius (vers 81 ?), Epic­tète de­vint à son tour un maître. Après un nou­veau dé­cret (cette fois de l’em­pe­reur Do­mi­tien) ban­nis­sant de Rome tous les phi­lo­sophes ( en 94), Epic­tète dut s’exi­ler dans le port de Ni­co­po­lis, en Epire, d’où l’on tran­si­tait alors entre la Grèce et la pé­nin­sule ita­lienne. Là, il ou­vrit une école où s’af­fer­mit sa ré­pu­ta­tion. Il au­rait ain­si comp­té par­mi ses vi­si­teurs oc­ca­sion­nels l’em­pe­reur Ha­drien lui­même. Epic­tète y vé­cut dans une grande pau­vre­té le res­tant de ses jours. Si l’on en croit Sim­pli­cius, phi­lo­sophe néo­pla­to­ni­cien du VIe siècle qui avait lu une Vie d’Epic­tète ré­di­gée par Ar­rien, Epic - tète re­cueillit sur ses vieux jours un or­phe­lin et prit une femme pour s’en oc­cu­per. Comme il était phi­lo­sophe sur le mo­dèle de So­crate ou de Dio­gène le Cy­nique, son école te­nait da­van­tage de l’échoppe que d’une ins­ti­tu­tion sco­laire ri­che­ment do­tée telle que l’Aca­dé­mie ou le Ly­cée. La di­men­sion pra­tique et thé­ra­peu­tique de son en­sei­gne­ment y était es­sen­tielle. « Une école phi­lo­so­phique, hommes, est un ca­bi­net de mé­de­cin. En sor­tant, ce n’est pas du plai­sir, c’est de la dou­leur qu’il faut éprou­ver7. » Si des hommes jeunes quit­taient leur pays, leurs pa­rents, leurs amis, ce ne pou­vait pas être pour écou­ter un phra­seur ou un va­ni­teux vou­lant se faire mous­ser par son éru­di­tion, mais bien quel­qu’un qui, tel le mé­de­cin re­met­tant une « épaule dé­mise » à sa place, soi­gnant « une fis­tule » ou un « mal de tête » pou­vait cau­ser à ses pa­tients les souf­frances né­ces­saires à sa gué­ri­son. Epic­tète n’avait pas d’in­dul­gence pour ces phi­lo­sophes en pa­roles qui vont ru­mi­nant les doc­trines sans ja­mais son­ger à les ap­pli­quer en pra­tique. Il voyait son école comme « un dis­pen­saire de l’âme ». On ne connaît pas très bien la date de sa mort ( entre 125 et 130 ?). Mar­gue­rite Your­ce­nar ima­gine Ar­rien pas­sant deux ans de sa vie « dans la pe­tite chambre froide et nue où ago­ni­sait Epic­tète8 ».

La pa­role vi­vante d’Epic­tète?

Les En­tre­tiens et le Ma­nuel sont des textes des­ti­nés moins à en­sei­gner une doc­trine qu’à culti­ver cet « art de vivre [qui] a pour ma­tière la vie de cha­cun9 » qu’est pour Epic­tète la phi­lo-

so­phie. Ar­rien pré­tend avoir ré­di­gé les En­tre­tiens « afin de gar­der pour [lui] dans l’ave­nir des sou­ve­nirs de sa pen­sée et du lan­gage si libre où il s’ex­pri­mait10 ». De fait, l’Epic­tète des En­tre­tiens use d’un style simple, ef­fi­cace, acé­ré, par­lant un grec re­le­vant de la koi­nè po­pu­laire, tel qu’il s’était ré­pan­du dans l’en­semble de l’Em­pire ro­main et as­sez proche de la langue du Nou­veau Tes­tament. C’est le signe qu’Epic­tète vou­lait s’adres­ser au plus grand nombre. En­tre­tiens tra­duit d’ailleurs le grec dia­tri­bai, terme si­gni­fiant non pas « dia­tribes », mais « conver­sa­tions ». Par la suite, le terme ser­vit à dé­si­gner toutes sortes de com­po­si­tions lit­té­raires en re­la­tion avec l’en­sei­gne­ment – trai­tés de mo­rale, dis­ser­ta­tions, le­çons, pré­di­ca­tions po­pu­laires. Les dia­tribes d’Epic­tète se dis­tinguent ce­pen­dant des dia­logues que condui­sait So­crate par leur ca­rac­tère dog­ma­tique : on cherche moins à dé­cou­vrir une vé­ri­té qu’on ignore qu’on ne la pré­sup­pose. C’est aus­si le cas du Ma­nuel – en grec En­khei­ri­dion si­gni­fie « ce qui doit être en main » ( kheir) ; Sim­pli­cius, dans son com­men­taire du Ma­nuel d’Epic­tète évoque l’image de l’arme por­ta­tive, le « poi­gnard ». Le Ma­nuel est des­ti­né au dis­ciple pro­gres­sant sur le che­min de la sa­gesse afin qu’il ait tou­jours à por­tée de main « la for­mule ef­fi­cace qui [le] met­tra dans la dis­po­si­tion de vivre confor­mé­ment à l’en­sei­gne­ment d’Epic­tète11 ». Il ne s’agit pas seule­ment de four­nir aux dis­ciples un « Epic­tète por­ta­tif », mais, par ce conden­sé des pré­ceptes du maître, de mettre à leur dis­po­si­tion un re­cueil d’éva­lua­tions et de re­pré­sen­ta­tions phi­lo­so­phiques cor­rectes pour qu’ils les mé­ditent et tra­vaillent à se ré­for­mer. En ef­fet, « ceux qui re­çoivent sim­ple­ment les prin­cipes veulent les rendre im­mé­dia­te­ment, comme les es­to­macs ma­lades vo­missent les ali­ments. Di­gère- les d’abord et, en­suite, ne vo­mis pas ain­si […]. Mais, une fois les prin­cipes di­gé­rés, montre-nous un chan­ge­ment dans ta fa­cul­té di­rec­trice, comme un ath­lète montre les épaules qu’élar­gissent l’exer­cice et la nour­ri­ture12 ».

Stoï­cien or­tho­doxe

Epic­tète était un stoï­cien or­tho­doxe, re­pre­nant à son compte l’es­sen­tiel de la doc­trine du Por­tique. Le monde, la réa­li­té phy­sique, est en­tiè­re­ment dé­ter­mi­né jusque dans le dé­tail des évé­ne­ments par un Dieu, • prin­cipe im­ma­nent, pro­vi­den­tiel et ac­tif qui im­prègne tel un souffle ig­né toute ma­tière, la­quelle est prin­cipe pas­sif. Ce Dieu, que les stoï­ciens iden­ti­fient au des­tin ou à la na­ture, est aus­si Lo­gos – « Rai­son di­vine ». Le monde se pré­sente ain­si comme un im­mense corps vi­vant dont le Lo­gos est l’âme, et le fa­meux lo­gos sper­ma­ti­kos (rai­son sé­mi­nale) en est la chaîne cau­sale. C’est avec « la pen­sée de cet ordre qu’il faut abor­der les le­çons, dans l’in­ten­tion non pas de chan­ger le fond des choses (ce­la ne nous est pas don­né […]), mais, les choses étant au­tour de nous comme elles sont par na­ture, de confor­mer nous-mêmes notre vo­lon­té aux évé­ne­ments13 » . C’est le se­cret du bon­heur du sage stoï­cien : « Ne de­mande pas que ce qui ar­rive se pro­duise comme tu dé­sires ; mais dé­sire que les choses se pro­duisent comme elles ar­rivent, et tu se­ras heu­reux14. »

« Ce qui dé­pend de nous »

Le fait que tout soit dé­ter­mi­né jusque dans son dé­tail par des causes ra­tion­nelles semble an­ni­hi­ler toute li­ber­té hu­maine. Tel n’est pas le point de vue d’Epic­tète. Si, sous l’angle cor­po­rel, cha­cun est en ef­fet « une in­fime par­tie de l’uni­vers […] par la rai­son, [il n’est] pas in­fé­rieur aux dieux, ni moins grand qu’eux ; la gran­deur de la rai­son ne [s’es­ti­mant] pas à la taille, ni à la hau­teur, mais aux ju­ge­ments15 ». Le Ma­nuel pose en ef­fet comme fon­da­men­tale la dis­tinc­tion entre « ce qui dé­pend de nous » et « ce qui n’en dé­pend pas », dis­tinc­tion em­prun­tée à Aris­tote qu’Epic­tète est le pre­mier à pla­cer au coeur de la doc­trine stoï­cienne. Seules dé­pendent de nous nos re­pré­sen­ta­tions, nos dé­si­rs, nos im­pul­sions, do­maines qui re­lèvent de notre in­té­rio­ri­té psy­chique et où peuvent s’exer­cer notre pou­voir et notre li­ber­té. Ne dé­pend pas de nous tout le reste, no­tam­ment les ri­chesses, la ré­pu­ta­tion, les évé­ne­ments que le des­tin nous ré­serve, notre corps même. Ce­la ne veut pas dire que nous ne puis­sions pas com­man­der à notre corps, ni par nos ac­tions et notre com­por­te­ment à notre for­tune ou à notre ré­pu­ta­tion. Par cette dé­fi­ni­tion ex­trê­me­ment res­tric­tive du do­maine des « choses » qui dé­pendent de nous, Epic­tète vise celles qui en dé­pendent en­tiè­re­ment et par na­ture. Le­ver le bras, s’as­seoir ou se mettre de­bout, faire une pro­me­nade après avoir trop bu, ce­la dé­pend certes le plus sou­vent de nous, mais ce­la n’en dé­pend pas tou­jours et en ce sens n’entre pas dans le do­maine strict de notre sou­ve­rai­ne­té.

Le bon usage de soi

Ce tra­vail de dis­cri­mi­na­tion de ce qui est ou non en notre pou­voir n’est pas don­né, il est tou­jours à faire. C’est là l’ob­jet de l’édu­ca­tion à la sa­gesse, car « être ins­truit, c’est ce­la même : com­prendre ce qui vous ap­par­tient en propre et ce qui vous est étran­ger16 ». A la dif­fé­rence des ani­maux qui sont gou­ver­nés par leurs im­pres­sions et qui se contentent de se nour­rir et de se re­pro­duire, l’homme, doué de rai­son, parce qu’il en a conscience peut ou non se ré­gler sur ses re­pré­sen­ta­tions. « Il suf­fit aux bêtes de man­ger et de boire, de se re­po­ser, de s’unir, d’ac­com­plir toutes les fonc­tions qu’on trouve chez les êtres sans rai­son ; mais pour nous, à qui [Dieu] a fait don de la fa­cul­té de conscience, ce­la ne suf­fit pas. » Ain­si Epic­tète dis­tingue soi­gneu­se­ment les re­pré­sen­ta­tions ( phan­ta­siai) ou im­pres­sions dans l’âme, qui ma­ni­festent à la par­tie di­rec­trice de l’âme les choses ex­té­rieures ou les idées, de l’« usage » que cette par­tie hé­gé­mo­nique de l’âme peut en faire. Cet usage concerne les trois « actes propres de l’âme : avoir des im­pul­sions et des ré­pul­sions, dé­si­rer et avoir de l’aver­sion, pré­pa­rer, pla­ni­fier, as­sen­tir17 ». L’im­pul­sion ( hor­mê) et la ré­pul­sion poussent le vi­vant à l’ac­tion, il faut qu’elles visent ce qui est conforme à la rai­son et aux conve­nances. Les dé­si­rs ( orexeis) et les aver­sions lui font re­cher­cher son bien et ce qui lui est utile. Quand ils s’ap­pliquent à des ob­jets ex­té­rieurs, ils font man­quer leur ob­jet à ceux qui de ce fait jugent mal du bon, de l’utile et de l’in­dif­fé­rent. L’as­sen­ti­ment en­fin, qui consiste à ac­quies­cer au vrai, à re­fu­ser le faux et à sus­pendre son juge-

« NE DE­MANDE PAS QUE CE QUI AR­RIVE SE PRO­DUISE COMME TU DÉ­SIRES; MAIS DÉ­SIRE QUE LES CHOSES SE PRO­DUISENT COMME ELLES AR­RIVENT, ET TU SE­RAS HEU­REUX »

ment de­vant l’in­cer­tain ou le dou­teux, per­met d’éva­luer ses re­pré­sen­ta­tions. Bref, il s’agit « de veiller en per­ma­nence sur ses re­pré­sen­ta­tions, comme on au­then­ti­fie une mon­naie18 ».

L’as­cèse et la conver­sion à soi

L’ap­port d’Epic­tète à la lo­gique ou à la dia­lec­tique, si im­por­tante pour les stoï­ciens, peut sem­bler maigre. Ce n’est pas qu’il l’ait eue en mau­vaise part – elle est in­dis­so­ciable de cet art de bien ju­ger qu’exige la sa­gesse19 –, mais elle n’est pas l’étude la plus ur­gente pour for­mer des phi­lo­sophes. Il y a même quelque dan­ger d’en­sei­gner la dia­lec­tique et l’art cri­tique à ce­lui qui n’est pas en­core sage. Elle vaut sur­tout par son as­pect pra­tique en tant qu’elle per­met « une maî­trise du dis­cours in­té­rieur20 ». Plus im­por­tante était donc l’as­cèse de la pen­sée im­pli­quant la pra­tique de la mé­di­ta­tion et de l’exa­men de conscience et qui se dou­blait de re­com­man­da­tions concrètes par­fois com­munes aux di­verses écoles phi­lo­so­phiques, tel l’exer­cice de marche ou le fait de s’ha­bi­tuer à la faim ou à la soif. L’un des prin­cipes de cette as­cèse consis­tait à se concen­trer sur le pré­sent et ain­si à se dé­li­vrer des pas­sions du pas­sé qui est fixé et de l’ave­nir qui n’est pas en­core. Pour vivre de fa­çon conve­nable et pour être heu­reux, il fau­drait vivre comme si c’était le pre­mier et comme si c’était le der­nier mo­ment. Ain­si, la mo­rale d’Epic­tète exige une conver­sion à soi ( epi­stro­phê eis heau­ton) : « Si tu veux quelque bien : tire-le de toi seul22. » Mais cette mo­rale n’im­plique au­cun re­pli sur soi. Epic­tète ne prêche pas le re­trait du monde et la ré­si­gna­tion dans le but d’at­teindre l’in­dif­fé­rence, l’im­pas­si­bi­li­té ( apa­théia), l’ab­sence de trouble – la fa­meuse ata­raxie ( ata­raxia) – ou l’ab­sence de crainte ( apho­bia). Le re­non­ce­ment, la pa­tience et le dé­ta­che­ment ne prennent leur sens plein que par rap­port à une mo­rale qui in­vite au contraire à se rendre dis­po­nible visà-vis des exi­gences de la si­tua­tion de cha­cun re­la­ti­ve­ment à lui-même et aux autres. Il faut faire ce qui est conve­nable, ac­com­plir les fa­meux ka­the­kon­ta, les of­fi­cia conformes à la na­ture d’un être, ce qu’on ap­pelle par­fois ses de­voirs. Ain­si, pour l’homme, est conve­nable de jouer plei­ne­ment le rôle que le des­tin lui a as­si- gné : « Sou­viens-toi que tu es ac­teur d’un rôle, tel qu’il plaît à l’au­teur de te le don­ner : court, s’il l’a vou­lu court ; long, s’il l’a vou­lu long ; s’il veut que tu joues un rôle de men­diant, joue-le naï­ve­ment ; ain­si d’un rôle de boi­teux, de ma­gis­trat, de simple par­ti­cu­lier. C’est ton fait de bien jouer le per­son­nage qui t’est don­né; mais de le choi­sir, c’est le fait d’un autre23. » Il s’agit de te­nir son poste de ma­nière digne, et la mort doit trou­ver le sage stoï­cien en train de faire ce qu’il doit et ce qu’il peut.

Epic­tète pour dis­po­ser au chris­tia­nisme?

Image de la com­plexi­té des rap­ports de la phi­lo­so­phie et de la pré­di­ca­tion chré­tienne nais­sante, les chré­tiens, qui ne pou­vaient ac­cep­ter l’idée stoï­cienne d’un Dieu im­ma­nent au monde, re­cy­clèrent le Ma­nuel. Ain­si, au dé­but du Ve siècle, saint Nil d’An­cyre, ami de saint Jean Ch­ry­so­stome (saint Jean Bouche d’or), en adap­ta le texte à l’usage de la vie mo­nas­tique met­tant le nom de Dieu au sin­gu­lier, rem­pla­çant le nom de So­crate par ce­lui de saint Paul et sup­pri­mant le cha­pitre 32 qui a trait à la di­vi­na­tion et un pas­sage du cha­pitre sui­vant (33, 8) qui in­vite no­tam­ment à ne pas im­por­tu­ner ceux qui usent des plai­sirs de l’amour en de­hors du ma­riage. Les sen­tences d’Epic­tète s’avé­rèrent ain­si com­pa­tibles avec l’idéal as­cé­tique du mo­na­chisme chré­tien. Bien plus tard, Nic­co­lo Pe­rot­ti, dans la pré­face dé­di­ca­toire de sa tra­duc­tion la­tine de l’En­chi­ri­dion d’Epic­tète (vers 1451) adres­sée au Pape Ni­co­las V, ren­dait ain­si hom­mage à Epic­tète : « La dif­fé­rence entre la phi­lo­so­phie d’Epic­tète et celle des autres re­pose, me semble-t-il, sur le fait que grâce aux ex­hor­ta­tions des autres nous sa­vons ce que c’est que la jus­tice, la vaillance, la mo­dé­ra­tion, alors que grâce aux ex­hor­ta­tions d’Epic­tète, nous sommes vaillants, justes et mo­dé­rés24. » Ce pri­mat de la phi­lo­so­phie pra­tique et l’am­bi­tion de trans­for­ma­tion com­plète de soi furent sans doute ce en quoi Epic­tète se dis­tingue de Sé­nèque, dont le stoï­cisme est en­ta­ché par le dé­sir de com­po­ser avec les at­traits du pou­voir, ou de Marc Au­rèle, for­te­ment tein­té du pes­si­misme et d’une forme de las­si­tude liés à la vie d’un homme qui a dû as­su­mer les écra­santes tâches du gou­ver­ne­ment de l’Em­pire.

Jean Mon­te­not

« SOU­VIENS-TOI QUE TU ES AC­TEUR D’UN RÔLE, TEL QU’IL PLAÎT À L’AU­TEUR DE TE LE DON­NER : COURT, S’IL L’A VOU­LU COURT; LONG, S’IL L’A VOU­LU LONG »

1. Lettre à Lu­cius Gel­lius, Les Stoï­ciens, La Pléiade, p. 807. 2. Ori­gène, Contre Celse VII, 53. 3. Nuits at­tiques II, 18. 4. En­tre­tiens I, 1, 27 ; 7, 32 ; 9, 29 ; III, 6, 10; 23, 29. 5. E. I, 7, 32, Les Stoï­ciens, La Pléiade, p. 827. 6. E. III, 23,29, La Pléiade, p. 1018. 7. E. III, 23,30, ibid. 8. Mar­gue­rite Your­ce­nar, Mé­moires d’Ha­drien, Plon, 1958, p. 168. 9. E. I, 15, 2. 10. Lettre à Lu­cius Gel­lius, Les Stoï­ciens, La Pléiade, p. 807. 11. Il­se­traut et Pierre Ha­dot, Ap­prendre à phi­lo­so­pher dans l’An­ti­qui­té, Le Livre de Poche, 2004, p. 24. 12. E. III, 21, 1-2, La Pléiade, p. 1000. 13. E. I, 12, 17, La Pléiade, p. 839. 14. Ma­nuel VIII, trad. Fran­çois Thu­rot, Ha­chette, 1889, p. 6. 15. E. I, 12, 26, La Pléiade, p. 840. 16. E. IV, 5, 7, La Pléiade, p. 1070. 17. E. IV, 11, 6. 18. Mi­chel Fou­cault, Le Sou­ci de soi, Gal­li­mard, p. 81. 19. E. I, 7 ; I, 17. 20. Pierre Ha­dot, Qu’est-ce que la phi­lo­so­phie an­tique? Fo­lio, p. 210. 21. E. I, 4, 18; III, 16, 13; III, 22, 39 ; III, 23, 37 ; III, 24, 106; Ma­nuel LI. 22. E. I, 29, 4. 23. Ma­nuel XVII, trad. Fran­çois Thu­rot, op. cit., p. 10. 24. Tra­duit par Ju­liusz Do­mans­ki, La Phi­lo­so­phie, théo­rie ou ma­nière de vivre? Cerf, 1996, p. 109.

Con­ver­sa­tion entre l’em­pe­reur Ha­drien et Epic­tète.

Le fo­rum ro­main, centre po­li­tique et re­li­gieux dans l’An­ti­qui­té.

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