Klaus Vo­gel

et le sau­ve­tage des mi­grants en Mé­di­ter­ra­née

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Chaque mois, Lire donne la pa­role à un au­teur pour qu’il nous ouvre les portes de sa réa­li­té. Ce mois-ci : Klaus Vo­gel. Ca­pi­taine de la ma­rine mar­chande al­le­mande, il a tout lâ­ché pour créer SOS Mé­di­ter­ra­née, une as­so­cia­tion qui vient au se­cours des hommes, des femmes et des en­fants qui chaque jour se noient aux portes de l’Eu­rope. Grâce à l’aide de bé­né­voles et de ci­toyens en­ga­gés, son na­vire, l’Aqua­rius, a sau­vé des mil­liers de per­sonnes.

La si­tua­tion en Mé­di­ter­ra­née est aus­si dra­ma­tique au­jourd’hui que l’an­née der­nière et qu’il y a deux ans. Dans l’es­poir de trou­ver du tra­vail ou parce qu’ils ne peuvent plus vivre chez eux à cause de la guerre, 80 000 hommes, femmes et en­fants d’Afrique cen­trale et de l’Ouest af­fluent chaque an­née vers cet étau qu’est la Li­bye. Là-bas, la si­tua­tion est in­sup­por­table. Ils sont pié­gés, ter­ro­ri­sés, par­fois mis en es­cla­vage. Déses­pé­rés, ils tentent de s’en­fuir. Leur seule op­tion est de tra­ver­ser la Mé­di­ter­ra­née en ba­teau. Mais les em­bar­ca­tions de for­tune des pas­seurs sont en très mau­vais état. Beau­coup coulent après seule­ment quelques heures. Ceux qui at­teignent le large réa­lisent ra­pi­de­ment qu’ils vont mou­rir si per­sonne ne leur vient en aide. Il faut sa­voir qu’une fois en mer la qua­si-to­ta­li­té des ba­teaux ne tient pas plus de douze à qua­rante-huit heures. At­teindre l’autre rive est im­pos­sible. Sans se­cours, les mi­grants sont condam­nés à mou­rir. Avec les gardes-côtes ita­liens et d’autres ba­teaux, nous es­sayons de les sau­ver. Il est pour nous im­pen­sable de les lais­ser se noyer.

L’opé­ra­tion Mare Nos­trum, me­née par le gou­ver­ne­ment ita­lien à la suite du drame de Lam­pe­du­sa, a pris fin car elle coû­tait très cher et que l’Union eu­ro­péenne re­fu­sait de par­ti­ci­per aux frais. De­puis, ce sont ma­jo­ri­tai­re­ment des as­so­cia­tions de ci­vils et des or­ga­nismes pri­vés qui gèrent, comme ils le peuvent, l’aide en mer. Les be­soins sont tou­jours très forts. La guerre se pour­suit, les gens conti­nuent à fuir. L’opé­ra­tion Tri­ton, me­née par l’agence eu­ro­péenne Fron­tex, a sup­po­sé­ment pris le re­lais. Mais celle-ci manque cruel­le­ment de moyens et son pé­ri­mètre d’ac­tion se li­mite à seule­ment 30 milles nau­tiques des côtes ita­liennes. Or la plu­part des ba­teaux coulent bien avant d’avoir réus­si à at­teindre cette zone. Pour que l’aide soit ef­fi­cace, il convient d’être pré­sent au mi­lieu de la Mé­di­ter­ra­née, plus près des rives li­byennes. C’est quand j’ai com­pris que l’Eu­rope n’al­lait rien faire que j’ai dé­ci­dé d’agir en créant ce qui de­vien­dra l’as­so­cia­tion SOS Mé­di­ter­ra­née.

Notre ba­teau, l’Aqua­rius, qui me­sure 77 mètres de long, est pré­sent en mer. Chaque se­maine, il per­met de sau­ver entre 500 et 800 per­sonnes. L’ur­gence hu­ma­ni­taire est maxi­male. Nous sommes déses­pé­rés par la si­tua­tion de ces gens-là. Mais, en même temps, nous sommes sou­la­gés de pou­voir faire un pe­tit quelque chose en les ai­dant. Nous avons be­soin du sou­tien des membres de l’Union eu­ro­péenne et de leurs gou­ver­ne­ments. Il fau­drait que les Etats changent leur état d’es­prit et leur re­gard sur la si­tua­tion. Dans la me­sure où il n’est pas pos­sible d’em­pê­cher les gens de se ré­fu­gier en Li­bye, et qu’une fois en Li­bye ils sont pié­gés et montent sur ces ba­teaux, nous n’avons d’autre choix que de leur por­ter se­cours. L’Eu­rope doit of­fi­ciel­le­ment re­con­naître l’ur­gence hu­ma­ni­taire. En pa­ral­lèle, il est né­ces­saire qu’elle change sa po­li­tique in­ter­na­tio­nale pour que, à moyen et long termes, la pres­sion mi­gra­toire puisse bais­ser.

Notre so­cié­té est ca­pable de dé­pla­cer l’ar­gent et les mar­chan­dises en un temps qua­si-ins­tan­ta­né, ca­pable aus­si de trans­por­ter des car­gos d’un bout à l’autre de la pla­nète, en quelques se­maines et pour des sommes dé­ri­soires. Mais, pour ce qui est des êtres hu­mains, elle se montre im­puis­sante à ga­ran­tir à tous la li­ber­té de mou­ve­ment. Cette li­ber­té, ce droit, dé­pend d’un cer­ti­fi­cat de nais­sance. Ce­la ne peut pas conti­nuer. En­semble, nous de­vons tra­vailler à être plus ou­verts, plus res­pec­tueux des autres. Notre di­gni­té en dé­pend. »

L’Aqua­rius porte se­cours aux mi­grants au large des côtes li­byennes.

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