Sou­ve­nirs de la ma­rée basse

Chan­tal THO­MAS

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Il est ici d’abord af­faire d’été et de lu­mière. D’une femme que le mau­vais temps n’ar­rête pas. A Nice, Chan­tal Tho­mas se baigne même quand il pleut. Son

nou­veau livre, Sou­ve­nirs de la ma­rée basse, s’avère un en­voû­tant patchwork. Un col­lage tou­chant de sou­ve­nirs et de sen­sa­tions. L’évo­ca­tion sub­tile d’êtres, de lieux et de mo­ments. L’écri­vaine se re­mé­more no­tam­ment sa mère qui, elle aus­si, ai­mait al­ler à l’eau. Ja­ckie était une « femme ou­blieuse » née à Ver­sailles, ville en­suite si im­por­tante dans l’oeuvre de sa fille. Avec ses pa­rents, Ja­ckie avait dé­cou­vert le charme d’Ar­ca­chon avec son bon air bé­né­fique aux pou­mons. D’abord vil­lé­gia­ture es­ti­vale avant qu’elle ne s’y ins­talle à l’an­née, avec son ma­ri, Ar­mand, agent de liai­son ren­con­tré à 15 ans, qui s’en­ferme peu à peu dans une « ci­ta­delle de si­lence » et va mou­rir trop jeune en la lais­sant veuve. Chan­tal Tho­mas peint une mère au double vi­sage, obs­cur à la mai­son, lu­mi­neux dans l’eau. Une mère qui de­mande l’amour tout en le re­dou­tant et quitte la Côte d’Ar­gent pour s’ins­tal­ler sur la Côte d’Azur. Re­voi­ci une Chan­tal ga­mine. Lors­qu’elle ob­serve ses voi­sins, la fa­mille Le­çon, des gens qui « font tout comme il faut et tou­jours pa­reil ». Lors­qu’elle se lie d’ami­tié avec Lu­cile, avec qui elle va de l’avant sans se re­tour­ner. On li­ra aus­si ici des pages d’une grande beau­té sur le rap­port au temps pré­sent. Sur l’im­por­tance des sen­sa­tions, des dé­am­bu­la­tions. Sur ce qui se grave en vous à jamais. L’au­teure des Adieux à la reine em­mène éga­le­ment le lec­teur à New York, dans l’East Vil­lage. Où elle était une jeune pro­fes­seure qui fai­sait lire les Exer­cices de style de Que­neau à ses étu­diants. D’un équi­libre par­fait, ces Sou­ve­nirs de la ma­rée basse sonnent comme un vi­brant éloge de la trans­mis­sion et de la li­ber­té.

Rêve

Je me tiens en haut d’une dune. Au-des­sous de moi : la mer, verte, ex­tra­or­di­nai­re­ment claire, trans­pa­rente, une eau d’huître. Des zones d’un vert plus sou­te­nu et qui forment comme des ombres aux formes chan­geantes cor­res­pondent aux dif­fé­rences de ré­par­ti­tion du sable au fond du Bas­sin, à ses vagues. Cette eau ma­gni­fique, ir­ré­sis­tible, m’ap­pa­raît à tra­vers les sil­houettes noires, lé­gè­re­ment torses ou courbes, de pins. C’est un pay­sage très large. J’ai l’im­pres­sion que tout – la mer verte, la hau­teur de la dune, les pins – est plus grand que na­ture. Une image par­fai­te­ment fron­tale. Une image qui me dit : Voi­ci ce que tu as de­vant les yeux.

Dans le même rêve (mais, main­te­nant, je suis dans Ar­ca­chon, à l’en­trée de la je­tée d’Ey­rac, tout à cô­té d’un ma­nège qui tourne de­puis tou­jours), je dé­clare : « Où c’est le plus beau, c’est là où j’ha­bite. » Et, conte­nue dans ma phrase, il y a la vi­sion du tra­jet de plage entre cette je­tée et le pas­sage au bout de la rue que je pre­nais, enfant, pour al­ler na­ger.

Na­geuse du Grand Ca­nal

Eu­gé­nie, ma grand-mère, quand elle évo­quait ma mère jeune fille, re­ve­nait sur­tout sur deux faits. D’abord, la fa­çon dont, ob­sé­dée par le sport, Ja­ckie réussissai­t à s’amé­na­ger dans son lieu de tra­vail des es­paces dé­diés à sa pas­sion : fixant des barres pa­ral­lèles dans l’ar­rière-cou­loir d’un bu­reau d’avo­cat où elle fut – briè­ve­ment – em­ployée comme se­cré­taire, ou bien dé­rou­lant dans un coin un ta­pis de bain pour pra­ti­quer ses ab­do­mi­naux (elle tra­vaillait alors chez un no­taire). Ma grand-mère se rap­pe­lait aus­si cette fan­tai­sie qui avait pris sa fille, en plein juillet, de se je­ter dans le Grand Ca­nal à Ver­sailles et de com­men­cer à y na­ger, tran­quille, de son crawl élé­gant, ad­mi­ra­ble­ment scan­dé, ra­pide mais pas trop, de son crawl ré­gu­lier, et qui pou­vait la faire prendre, lors­qu’on la re­gar­dait ain­si à l’oeuvre dans l’eau, comme une force qui va. Mais qui, ce jour-là, ne put sans doute pas al­ler long­temps…

Ain­si, par­mi les per­son­nages qui, au gré de mes pro­me­nades et de mes lec­tures, peuplent le châ­teau de Ver­sailles et son jar­din, à cô­té de la fan­tasque du­chesse de Bour­gogne qui, dans les nuits d’été, re­lève à deux mains sa robe pour cou­rir pieds nus dans l’herbe du « ta­pis vert », de la prin­cesse Pa­la­tine sur­gis­sant au ga­lop d’une par­tie de chasse, de la pe­tite in­fante d’Es­pagne Marie Anne Vic­toire jouant à cache-cache der­rière les ri­deaux cra­moi­sis de la ga­le­rie des Glaces, de Marie-An­toi­nette, à quinze ans, se coif­fant d’un bon­net de four­rure pour une course de traî­neaux et, tout ex­ci­tée, sau­tillant de joie sur place, il y a aus­si ma mère. Elle a seize ou dix-sept ans. Ses pa­rents ont quit­té Ver­sailles et le 15, rue Sainte-Adé­laïde où elle est née, non loin de la grille d’en­trée dite « de la Reine ». Elle ha­bite avec eux à Vi­ro­flay, mais elle re­vient sou­vent à Ver­sailles, à bi­cy­clette, en pas­sant par les bois. Ce ma­tin-là, elle n’a pas clai­re­ment le pro­jet de se bai­gner dans le Grand Ca­nal, mais elle a tou­jours un maillot de bain avec elle, au cas où, et, quand elle ar­rive, en sueur, de­vant la sur­face mi­roi­tante où sombre une barque à de­mi noyée, trouve les berges vides bor­dées d’al­lées qui plus loin s’em­brous­saillent, elle a un mer­veilleux sen­ti­ment de li­ber­té. Uni­que­ment sen­sible au charme d’un parc en­sau­va­gé et nul­le­ment im­pres­sion­née par la gran­diose ar­chi­tec­ture de Pou­voir dont rayonne le pa­lais, elle en­lève che­mi­sette et jupe-cu­lotte, des­cend en maillot les quelques marches qui vont à l’eau et se jette. Ce n’est pas qu’elle se dise que c’est in­ter­dit et veuille se dé­pê­cher avant d’être stop­pée dans son élan. Non, elle ne per­çoit que l’ap­pel à na­ger qui émane de l’eau étin­ce­lante. D’ailleurs, le rè­gle­ment, tout rè­gle­ment, re­lève d’un ordre de réa­li­té in­exis­tant pour elle. Et dans le bos­quet du Bal où elle a fait ses pre­miers pas, à l’Oran­ge­rie où elle jouait au so­leil, au bord du bas­sin de Nep­tune où elle trem­pait la tête de ses pou­pées, par­tout dans le jar­din, elle se sent chez elle. Dans le Grand Ca­nal éga­le­ment.

Ja­ckie ne s’est pas da­van­tage pré­oc­cu­pée des ré­ac­tions d’éven­tuels gardiens que des ob­jets qui, au fil des siècles, chu­tés par ha­sard ou sciem­ment je­tés, gisent au fond du ca­nal. Mé­daillons, ta­ba­tières, louis d’or, al­liances, épingles à cha­peaux, boucles de sou­liers, écri­toires, éven­tails ré­duits à leur ar­ma­ture, vais­selle d’ar­gent de dî­ner de chasse ex­pé­diée à l’eau par une ser­vante fa­ti­guée de sans cesse net­toyer, ré­cu­rer, faire briller… sta­tuettes pieuses gaie­ment ba­lan­cées par une no­vice li­ber­tine, por­trait de Mme de Main­te­non cri­blé d’épingles… Ces vé­tilles, d’ac­cord, je veux bien qu’elles passent in­aper­çues d’une jeune spor­tive du XXe siècle, mais des tré­sors d’en­ver­gure tels que les splen­dides gon­doles vé­ni­tiennes de Louis XIV en­fon­cées et pour­ries dans la vase et dont ne sub­sistent que les noires fi­gures de proue dres­sées vers la sur­face du ca­nal, com­ment les igno­rer? Eh bien si, elle les ignore. De même que les trem­blantes sil­houettes, l’informe as­sem­blée de mo­mies ef­fa­rées sou­dain réunies et qui se dressent à dif­fé­rents étages du châ­teau, se pressent aux fe­nêtres, si­dé­rées par l’ex­traor­di­naire du spec­tacle : une jeune fille sur une bi­cy­clette, une jeune fille qui se désha­bille ra­pi­de­ment, en plein air, et plonge. Une jeune fille qui nage ! Bien sûr, cer­tains ont dé­jà vu quel­qu’un na­ger et même peut-être savent na­ger. Des hommes. Pour les femmes, c’est évi­dem­ment ex­clu. Des femmes bien nées, bien éle­vées, ne nagent pas ! Ce­la sup­po­se­rait, en plus, un désha­billage com­pli­qué, d’une len­teur im­pos­sible. Na­ger ! L’idée seule! Quelle

fo­lie ! Ils sont de plus en plus nom­breux aux fe­nêtres. Les hommes par vieille ha­bi­tude li­ber­tine. Les femmes par ré­flexe soi-di­sant dé­vot. Elles brûlent d’in­di­gna­tion. En même temps – je le sais pour avoir re­vê­tu un 14 juillet, comme fi­gu­rante dans Les Adieux à la reine, le grand ha­bit de cour (une conscience de sa di­gni­té contre­ba­lan­cée par le poids de plu­sieurs ki­los de ve­lours, un cor­set qui vous scie la res­pi­ra­tion, la sueur qui n’ar­rête pas de cou­ler dans le dos, les ais­selles, entre les seins, les cuisses, se mêle à la crème du ma­quillage, et, sous la per­ruque, les pinces et bar­rettes qui tirent à la ra­cine des che­veux, blessent la peau du crâne, s’in­crustent) – elles don­ne­raient tout, elles qui n’ont plus rien à don­ner, pour être à la place de la bai­gneuse, pour faire, même en pas­sant, même pour une heure, par­tie d’un monde où elles se­raient libres d’al­ler et ve­nir sans es­corte, de sim­ple­ment, comme ça leur chante, suivre leur hu­meur. Il leur semble par­fois, quand, du­rant l’éter­ni­té stag­nante de leur mort ad­ve­nue, elles songent et se rap­pellent le temps vé­cu, qu’elles ne furent rien d’autre que les sup­ports de leurs pa­rures. Toute leur exis­tence leur re­vient ré­duite à une suite de séances de coiffure, ma­quillage, es­sayage, ha­billage et désha­billage. Il ne leur reste pas un mot, pas la moindre ré­plique des pa­po­tis échan­gés de­vant le mi­roir de leur toi­lette, et les sou­rires flat­teurs se sont es­tom­pés dans des nuages de poudre. Des man­ne­quins su­per­fé­ta­toires. Des élé­ments dé­co­ra­tifs. Elles n’exis­taient donc que pour leur beau­té? Ab­so­lu­ment pas. Elles va­laient d’abord pour la per­pé­tua­tion d’un nom et avaient le de­voir d’en­gen­drer des fils. Louées pour leurs agré­ments, chan­tées pour leurs qua­li­tés, elles n’étaient en fait que les rouages d’un pro­gramme de re­pro­duc­tion… On leur avait bien ré­pé­té que l’eau était mau­vaise, qu’il fal­lait s’en mé­fier, n’en user qu’avec par­ci­mo­nie, mais ça comme le reste ce n’était qu’un mensonge des hommes pour les gar­der pri­son­nières. En­trer dans l’eau, plon­ger, re­mon­ter, flot­ter, dé­ri­ver… Qu’est-ce que ça peut être, se disent-elles les yeux ri­vés sur la jeune fille aux al­lures de gar­çon, qu’éprou­ver une ca­resse qui s’in­si­nue par­tout en vous, une dou­ceur qui vous en­robe les reins avec la même at­ten­tion qu’elle vous lisse les cuisses et joue avec vos lèvres… Elles fixent du creux de leur or­bite la jeune fille dé­liée, la créa­ture qui, dans l’air comme dans l’eau, évo­lue lé­gère. L’en­vie ra­vage ce qu’il leur reste de traits.

La na­geuse du Grand Ca­nal s’ébat dans l’eu­pho­rie d’un bien-être im­mé­diat. Ce qui peut exis­ter au­tour, des­sous, ou au-des­sus d’elle, elle s’en sou­cie comme d’une guigne.

Elle n’est sen­sible qu’au dé­lice de l’eau contre sa peau, au vif de cette im­mer­sion qui, d’un coup, la re­vi­gore.

Et j’ai eu tort d’af­fir­mer qu’elle fut vite ar­rê­tée. À cause de la désaf­fec­tion de l’époque pour le châ­teau de Ver­sailles, de l’ab­sence de tou­ristes, d’une sur­veillance mi­nime, elle peut craw­ler dans le ca­nal royal un bon mo­ment avant qu’un vieux jar­di­nier ne la re­père. Le temps qu’il clau­dique jus­qu’au bord de l’eau, Ja­ckie est dé­jà sor­tie, elle s’est rha­billée, a en­four­ché sa bi­cy­clette. Avec la brise pro­duite par la vi­tesse, l’eau qui im­prègne son maillot et trempe ses vê­te­ments fait qu’elle conti­nue d’évo­luer dans un bain de fraî­cheur.

Là-bas, dans le châ­teau de­puis long­temps désha­bi­té, la foule des spectres s’est éva­nouie. Ils sont ren­trés dans leur Nuit. Ils ne peuvent même pas se dire ce qu’ils ont vu et qui les a si fort trou­blés. Il n’y a pas au pays des morts de mots nou­veaux. Le mot si gai de bi­cy­clette ou ce­lui, sen­suel et an­glais, de crawl n’existent pas.

Pre­mières va­cances

Les pa­rents de la na­geuse du Grand Ca­nal ont vé­cu cette ré­vo­lu­tion dans le ré­gime de leur exis­tence : la loi du 20 juin 1936 sur les congés payés. Par cette loi du Front po­pu­laire pre­nait fin la tra­di­tion sé­cu­laire d’une so­cié­té di­vi­sée en deux : une mi­no­ri­té riche oi­sive et une im­mense ma­jo­ri­té, plus ou moins mi­sé­reuse, at­te­lée à tra­vailler du ma­tin au soir et de l’en­fance à la mort – une vie pas très dif­fé­rente en somme de celle de la do­mes­ti­ci­té de l’An­cien Ré­gime. Je me rap­pelle que, lorsque j’ha­bi­tais une chambre de bonne ave­nue de La Bour­don­nais, le pro­prié­taire de l’im­meuble, un vieillard ca­co­chyme, mais tou­jours en état d’at­teindre son sep­tième étage, par­cou­rait tôt le di­manche ma­tin le cou­loir pour s’as­su­rer que ses ser­vi­teurs n’ou­bliaient pas l’heure de leur­messe, la­quelle se di­sait chaque jour et pas seule­ment le di­manche à six heures du ma­tin, en un ser­vice spé­cia­le­ment ré­ser­vé à la do­mes­ti­ci­té. Il ne frap­pait pas chez moi, mais il ra­len­tis­sait de­vant ma porte, en­ten­dait que j’étais dé­jà le­vée et dé­jà à feuille­ter mes pe­tits livres du mar­quis de Sade, ma col­lec­tion Pau­vert noir et or, mon mis­sel du Dé­mon, et à ta­per mes feuillets en­thou­siastes sur ce « fu­neste in­di­vi­du, honte de sa caste et fléau de la Mo­rale et de la Religion », comme il avait qua­li­fié le mar­quis une fois où je me ren­dais dans son ap­par­te­ment pour payer mon loyer. Le Front po­pu­laire n’avait pu par cette seule loi ra­di­ca­le­ment chan­ger la so­cié­té, mais quand même dès le 1er juillet 1936 beau­coup de Fran­çais dé­couvrent le pri­vi­lège de faire la grasse ma­ti­née plu­sieurs jours de suite, quinze pour être exact ; ou, net­te­ment plus spec­ta­cu­laire : l’évé­ne­ment de quit­ter la ville, de voir pour la pre­mière fois la mon­tagne, l’éblouis­se­ment de dé­cou­vrir la mer. Ma grand-mère dé­fend les ini­tia­tives so­cia­listes du gou­ver­ne­ment, d’au­tant – elle pense à sa fille – qu’il a créé un « sous­se­cré­ta­riat aux Sports et Loi­sirs », qua­li­fié aus­si­tôt par la droite de « mi­nis­tère de la Pa­resse ». Mon grand-

père, tou­jours en­clin à mu­sar­der, n’entre pas dans ces af­fron­te­ments po­li­tiques. Il pré­fère rendre grâce à la Pro­vi­dence. Comme il est des­si­na­teur dans des bu­reaux de la SNCF (il est « che­mi­not », un terme qui, pe­tite, m’évo­quait un ro­man de la com­tesse de Sé­gur, Di­loy le che­mi­neau, ce qui me lais­sait son­geuse) et que ce sta­tut donne droit à des billets de train gra­tuits, mes grands-pa­rents peuvent choi­sir de belles des­ti­na­tions. D’abord, le lac de Côme, où ma grand-mère a la ré­vé­la­tion des lau­riers-roses ; puis, l’été sui­vant, Ar­ca­chon, qui dé­cide d’un chan­ge­ment de leur des­ti­née et, par­tant, des an­nées plus tard, de la mienne.

Ils avaient choi­si Ar­ca­chon à cause de son bon air et de ses ef­fets spé­ci­fiques sur les pou­mons, car mon grand-père souf­frait, à la suite de la guerre de 1914, de pro­blèmes res­pi­ra­toires. Ils avaient donc quit­té Vi­ro­flay avec l’idée de pro­fi­ter au maxi­mum de ce temps bé­ni de quinze jours au bord de la mer, quinze jours à être payé pour ne rien faire, à dé­cou­vrir l’art du far­niente, un ta­lent pas si na­tu­rel en dé­pit de ses al­lures de fa­ci­li­té. Ma grand-mère Eu­gé­nie s’in­ter­ro­geait sur la flore du Bas­sin, mon grand-père Fé­lix se pro­met­tait de beau­coup se pro­me­ner et, ain­si, de se por­ter mieux par la seule grâce de res­pi­rer. Gué­rir comme on res­pire : un pro­gramme de rêve. Et c’est bien l’im­pres­sion d’un rêve que leur a faite ce pre­mier sé­jour.

Ils avaient loué une mai­son à deux pas de la place des Pal­miers (ac­tuelle place Fle­ming), à l’orée de la fo­rêt, au pied d’une dune. Le type d’em­pla­ce­ment me­na­cé d’en­sa­ble­ment et où, par grande cha­leur, on étouffe. Tout les a en­chan­tés : la mai­son même, basse, do­mi­née par les pins et en­tou­rée d’hor­ten­sias, l’ex­plo­ra­tion de ces mer­veilles d’ar­chi­tec­ture que sont tant de vil­las de la ville d’Hi­ver, les par­fums mê­lés d’iode et de va­rech, de ré­sine et d’ai­guilles de pin, les tra­jets à bi­cy­clette vers la plage du Moul­leau ou des Aba­tilles – tra­jets non sans chutes pour ma grand­mère qui, sans être née au Grand Siècle, n’avait au­cune af­fi­ni­té avec des ac­ti­vi­tés spor­tives. Dans son ef­froi, il lui ar­ri­vait d’ar­rê­ter de pé­da­ler, comme pour mieux consi­dé­rer cet ob­jet in­sen­sé qu’elle avait eu la fai­blesse d’en­four­cher ; mais, lorsque ça rou­lait bien, elle était tel­le­ment contente qu’elle lâ­chait le gui­don pour at­tra­per une fleur ou sou­li­gner de la main un mot de la conver­sa­tion. Quant aux bains, ni l’un ni l’autre ne sa­chant na­ger, ils en jouis­saient par pro­cu­ra­tion en re­gar­dant leur fille se mé­ta­mor­pho­ser sous leurs yeux en algue. À vrai dire, le cô­té vé­gé­tal, pas­si­ve­ment flot­tant de l’algue s’as­so­ciait mal à la per­son­na­li­té de leur unique enfant, la­quelle, éner­vée par l’air ma­rin, na­geait, sau­tait, cou­rait jus­qu’à épui­se­ment, et, tou­jours en veine de se dé­pas­ser, de­man­dait à son père de la chro­no­mé­trer. De sorte que ce pre­mier été ar­ca­chon­nais, vé­cu comme une ré­créa­tion in­es­pé­rée par mes grands-pa­rents, dut être plu­tôt pour leur fille une sorte de trem­plin vers l’ex­cel­lence – vers une vic­toire qui la dis­tin­gue­rait un jour. Dans quel do­maine? Ce­lui du sport, as­su­ré­ment. Et le­quel ? La na­ta­tion, sans l’ombre d’un doute. Ses pa­rents, an­xieux de la voir trop se fa­ti­guer, cher­chaient à la mo­dé­rer. En plus, di­sait son père, il fau­dra bien un jour que tu me­sures tes ca­pa­ci­tés en com­pé­ti­tion de groupes. Elle sor­tait de l’eau, s’ébrouait.

– Des groupes ? Ah ça non! (Elle je­tait un re­gard hos­tile aux pre­miers clubs de na­ta­tion en train d’ap­pa­raître sur la plage.) Les groupes, je ne sup­porte pas, s’in­di­gnait Ja­ckie, ex­trê­me­ment jo­lie, et douée, mais re­belle à l’idée d’ef­fi­ca­ci­té et ré­tive au pro­jet de s’in­té­grer à une équipe, ou tout sim­ple­ment de s’in­té­grer à quoi que ce soit. Et elle re­par­tait dans l’eau à l’as­saut d’un meilleur score.

Mes grands-pa­rents n’eurent qu’un dé­sir : re­ve­nir. Ce qu’ils ont ré­pé­té chaque été. À cha­cun de leur re­tour, le jar­din, mince zone fron­tière entre la mai­son et la dune, avait ré­tré­ci. Le sable l’en­va­his­sait. Des pommes et des ai­guilles de pin s’étaient ac­cu­mu­lées sur la toiture. Les hor­ten­sias avaient mau­vaise mine. À l’in­té­rieur, du sable em­pous­sié­ré re­cou­vrait les meubles et le plan­cher. Il cris­sait sous les se­melles. Ar­més de pelles et de ba­lais, Fé­lix et Eu­gé­nie re­pre­naient le com­bat ; dans une in­dif­fé­rence aux lois de la phy­sique et à l’iné­luc­table de cer­taines is­sues. Cette masse de sable sus­pen­due au-des­sus de leur tête – la même dune dont une des pentes al­lait ser­vir bien­tôt de piste de ski à une par­tie au­da­cieuse de la po­pu­la­tion – leur pa­rais­sait ami­cale. Ba­layer et re­ba­layer le sable leur était une oc­cu­pa­tion lé­gère. Elle al­lait avec le goût tout neuf des va­cances, avec le cla­que­ment des vo­lets s’ou­vrant sur un temps libre.

Leur pre­mière mai­son d’Ar­ca­chon, je ne l’ai jamais vue. Sa si­tua­tion pré­caire avait sans doute conduit à sa des­truc­tion. Mais elle avait tant d’im­por­tance dans les ré­cits de mes grands-pa­rents que je la croyais liée à un se­cret : ce­lui de leur coup de foudre pour le gé­nie d’un lieu, et dé­ten­trice d’une énigme : l’énigme de la joie. Au point que je suis sou­vent al­lée en contem­pler l’em­pla­ce­ment quand j’avais à me rendre place des Pal­miers – par exemple, quand on m’en­voyait ache­ter un mé­di­ca­ment à la phar­ma­cie du même nom, ou que j’al­lais jouer chez une amie.

Ve­nu le mo­ment de la re­traite, ils ont dé­mé­na­gé de Vi­ro­flay et de la mai­son au pied de la dune. Ils se sont vé­ri­ta­ble­ment ins­tal­lés à Ar­ca­chon, d’abord vil­la l’Os­se­loise, rue de la Mai­rie, puis ave­nue Ré­gnault ; ils ont pu en­fin en sa­vou­rer toutes les sai­sons, se­lon leurs nuances et gra­da­tions. Ils ont pu aus­si con­naître, ce­la qui de­vait me fas­ci­ner plus tard, les al­ter­nances de foules es­ti­vales et de plages dé­sertes, de bruit et de si­lence, les équi­noxes d’au­tomne et la flo­rai­son du mi­mo­sa en fé­vrier.

Sou­ve­nirs de la ma­rée basse par Chan­tal Tho­mas, 240 p., 18 € Co­py­right Seuil. En li­brai­rie le 17 août.

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