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Lire - - Palmarès - Éloge du car­bu­ra­teur: Es­sai sur le sens et la va­leur du tra­vail (Shop Class as Soul­craft : An In­qui­ry In­to the Va­lue of Work) par tra­duit de l’an­glais par Marc Saint-Upé­ry, 252 p., La Dé­cou­verte, 19,90

ong­temps je fus un cancre par­fait. Au ly­cée, un pro­fes­seur convo­qua mes pa­rents : j’al­lais être « orien­té vers une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle » . Conster­na­tion, mines d’en­ter­re­ment : ce­la ne se pou­vait ! Fi­na­le­ment, j’échap­pais à l’ap­pren­tis­sage, ga­gnais l’uni­ver­si­té, tout ren­trait dans l’ordre. Que n’avais-je dé­cou­vert alors l’Éloge du car­bu­ra­teur de Mat­thew B. Craw­ford. (En réa­li­té c’était im­pos­sible puisque l’ou­vrage fut pu­blié en France en 2010, vingt ans après) ! Si j’en avais eu lec­ture à l’époque, j’au­rais in­sis­té pour faire ce « bac pro » et au­jourd’hui, je ne joue­rais pas avec les mots dans les ex­cel­lentes pages de Lire, mais je sau­rais ré­pa­rer le gé­né­ra­teur de ma mo­to russe.

Nietzsche phi­lo­so­phait au mar­teau; Craw­ford phi­lo­sophe à la clef à mo­lette. Les mains dans le cam­bouis, il en­tre­prend de dé­tailler les épi­sodes de la dé­gra­da­tion du sens phi­lo­so­phique du tra­vail. Pre­mier acte : les en­tre­pre­neurs post-in­dus­triels ga­gnèrent la guerre psy­cho­lo­gique en nous fai­sant croire que pen­ser était su­pé­rieur à faire, ce qui re­ve­nait à re­lé­guer les tra­vaux ma­nuels au rang d’ac­ti­vi­tés su­bal­ternes. En bref, l’in­tel­li­gence de la main était niée par les ma­na­geurs (d’où l’ef­froi de mes pa­rents de­vant le conseiller sco­laire). La so­cié­té di­gi­tale igno­rait ce mot d’Anaxa­gore ci­té par Craw­ford : « C’est parce qu’il a des mains que l’homme est le plus in­tel­li­gent des ani­maux. »

Craw­ford ren­verse la dia­lec­tique des cols blancs : « la pen­sée est in­trin­sè­que­ment liée à l’ac­tion » . En d’autres termes, au­tant d’in­tel­li­gence s’ex­prime dans un ga­rage qu’au­tour de la table où des agents du mar­ke­ting ba­rattent des slo­gans dé­biles dans une in­fra-langue glo­bale. L’au­teur sait de quoi il parle, il fut lui-même ani­ma­teur de think tank, ha­bi­tué à ma­nier des concepts dans un « sen­ti­ment d’ir­réa­li­té, de perte d’au­to­no­mie et de frag­men­ta­tion de la conscience » . Un jour, il je­ta aux or­ties ses abs­trac­tions et re­vint à sa pas­sion: la mé­ca­nique. Il ou­vrit un ga­rage et dé­cou­vrit que ré­pa­rer un car­bu­ra­teur lui of­frait un sen­ti­ment d’ac­com­plis­se­ment su­pé­rieur à ce­lui de com­po­ser un théo­rème. En outre, il avait l’im­pres­sion d’ap­por­ter une ré­ponse tan­gible à un pro­blème. Sou­dain, il avait prise sur le monde alors que, se­lon Alan Blin­der « vous ne pou­vez pas en­fon­cer un clou sur In­ter­net » .

• Deuxième acte de la ruine du sens du tra­vail, la culture di­gi­tale et ma­na­gé­riale a or­ches­tré un fé­ti­chisme tech­no­lo­gique, en même temps qu’elle dé­bi­li­tait le lan­gage et do­mes­ti­quait la pen­sée. En nous cou­pant d’un rap­port simple aux ob­jets, elle a dé­clen­ché une « quête fé­brile du nou­veau » qui nous prive de la « so­li­di­té du monde » . Le ca­pi­ta­lisme ré­duit l’in­ter­valle entre le mo­ment où l’on ac­quiert un ob­jet et le mo­ment où on le rem­place. Et comme tout est in­ter­chan­geable (rem­pla­çable di­rait Cyn­thia Fleu­ry) tout de­vient né­go­ciable. La pu­bli­ci­té est char­gée de nous faire croire que l’épa­nouis­se­ment des in­di­vi­dus passe par « l’achat de nou­veaux gad­gets, ja­mais par la pré­ser­va­tion de ce qu’on pos­sède dé­jà » . Et nous voi­là en­se­ve­lis sous des ob­jets hi­deux dont nous ne com­pre­nons pas le fonc­tion­ne­ment. Le conti­nent de plas­tique est la géo­gra­phie de cette « consom­ma­tion pas­sive » , éten­dant sa dé­jec­tion dans l’océan tié­di. À re­bours, Craw­ford tisse son apo­lo­gie des arts ap­pli­qués, des ac­ti­vi­tés ma­nuelles. Il ferme les écrans, en­cou­rage l’at­ten­tion por­tée au réel, la sim­pli­ci­té des com­pé­tences, le sé­rieux des in­ter­ven­tions. « Le sa­voir-faire ar­ti­sa­nal sup­pose qu’on ap­prenne à faire une chose vrai­ment bien. » Il dé­crit la no­blesse de la maî­trise contre la « vul­ga­ri­té de l’âge des ma­chines » : « l’ad­mi­ra­tion de l’ex­cel­lence hu­maine re­lève d’un ethos aris­to­cra­tique » . Par­fois, les pages prennent l’ac­cent de L’Ar­gent de Charles Pé­guy (un Pé­guy en bleu de tra­vail). « Il fal­lait qu’un bâ­ton de chaise fût bien fait. C’était en­ten­du. Il fal­lait qu’il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui­même, dans son être même. » Ci­toyens ! Nos pou­voirs pu­blics tra­vaillent à la ré­forme du code du tra­vail en cette fin d’an­née. À quand la ré­forme de la dé­fi­ni­tion du tra­vail? Ces ad­mi­nis­tra­teurs po­li­tiques qui font ruis­se­ler sur le pays l’averse de leurs lu­mières de­vraient lire Craw­ford (le « re­lire » comme disent les cuistres). Ils se sou­vien­draient que la mon­dia­li­sa­tion est ce phé­no­mène qui nous re­tire la pos­si­bi­li­té de ré­gler nous-même notre ni­veau d’huile, mais nous fait croire que nous sommes libres parce que nous pou­vons choi­sir entre des cen­taines de conces­sion­naires ali­gnés dans une rue conges­tion­née d’em­bou­teillages.

Mat­thew B. Craw­ford,

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