L’édi­to

Lire - - L’édito - DE BAP­TISTE LIGER

CHOI­SIR, C’EST PAR­FOIS JUS­TE­MENT NE PAS CHOI­SIR. Ou, plus exac­te­ment, dé­ci­der de ne pas choi­sir. Voi­là l’un des prin­ci­paux en­sei­gne­ments du sa­cro-saint bi­lan de l’an­née lit­té­raire au­quel Lire se livre tra­di­tion­nel­le­ment, dans son nu­mé­ro de dé­cembre, à l’oc­ca­sion de la dé­si­gna­tion des vingt meilleurs livres de l’an­née. Cette sé­lec­tion doit d’ailleurs trou­ver son in­car­na­tion dans un « lau­réat » sym­bo­lique; pour le cru 2017, il y en au­ra deux (comme ce fut le cas en 2008 – Ce que le jour doit à la nuit de Yas­mi­na Kha­dra et La Route de Cor­mac McCar­thy dé­si­gnés ex-ae­quo). Deux ou­vrages à l’op­po­sé l’un de l’autre et qui, d’une cer­taine fa­çon, réunissent l’école de l’in­fi­ni­ment pe­tit et celle de l’in­fi­ni­ment grand, l’in­time et la grande His­toire, l’au­to­bio­gra­phie et la fic­tion (les­quelles ne sont pas tou­jours si éloi­gnées).

NOUS AVONS TOUT D’ABORD TE­NU À SA­LUER AUX CONFINS DU MONDEDE KARL OVE KNAUSGAARD et, au-de­là de ce seul titre, l’en­semble de son en­tre­prise lit­té­raire in­ti­tu­lée (non sans pro­vo­ca­tion) Mon com­bat. Adu­lé dans le monde en­tier – et mys­té­rieu­se­ment sous-es­ti­mé en France, pays dont la spé­cia­li­té est d’en­cen­ser les pe­tits ré­cits du réel mais sans en­ver­gure… –, l’écri­vain nor­vé­gien a donc dé­ci­dé de tout ra­con­ter sur sa vie. De tout cou­cher sur le pa­pier, sans la moindre fausse pu­deur. Le dé­cès de son père, son his­toire d’amour, son en­fance ou – c’est le su­jet d’Aux confins du monde –, la fin de son ado­les­cence, dans les an­nées 1980. Il y est ques­tion de mal-être à l’entre-deuxâges, du dé­sir en­vers le sexe op­po­sé, de l’al­cool, de la pul­sion d’écri­ture et de l’en­vie d’ailleurs. Le style de KOK est brut, di­rect. Sa vie, c’est la nôtre. Et cette ca­pa­ci­té à at­teindre l’uni­ver­sel, à sai­sir l’es­sen­tiel – tout en of­frant un vrai re­gard sur la so­cié­té nor­dique et sur l’iden­ti­té mas­cu­line –, a quelque chose d’ex­tra­or­di­naire.

IL NOUS A AUS­SI SEM­BLÉ ÉVIDENT DE PRIMER CLAS­SÉ SANS SUITE DE CLAU­DIO MAGRIS, au­teur ma­jeur qui, un jour ou l’autre, mé­ri­te­rait bien d’être ho­no­ré du cô­té de Stock­holm… On connais­sait l’Ita­lien, grand es­sayiste poé­tique, avec des ou­vrages comme Da­nube; on le re­trouve ad­mi­rable ro­man­cier avec ce ro­man-mo­saïque au­tour du dé­sor­mais fa­meux « Mu­sée to­tal de la Guerre pour l’avè­ne­ment de la Paix et la désac­ti­va­tion de l’His­toire. » On y vi­site cha­cune des salles d’exposition comme on ex­plore le pas­sé, avec son lot de bar­ba­ries. Au fil des pages, cette fic­tion – ma­gni­fi­que­ment écrite – prend une am­pleur stu­pé­fiante, jus­qu’à faire de Clas­sé sans suite l’un de ces « ro­mans-monde » qu’on n’ou­blie pas.

EN COURONNANT CES DEUX LIVRES MA­JEURS, LIRE A AUS­SI SOU­HAI­TÉ METTRE EN AVANT LA LIT­TÉ­RA­TURE ÉTRANGÈRE NON AN­GLO-SAXONNE (ce qui ne nous a pas em­pê­chés, par ailleurs, de re­te­nir les for­mi­dables ro­mans de Col­son Whi­te­head, Mar­ga­ret At­wood ou Na­than Hill dans notre sé­lec­tion !), qu’on ne re­trouve pas tou­jours bien pla­cée dans la presse et dans les dif­fé­rentes listes des meilleurs ventes (hors po­lars). A ce titre, le choix de notre « meilleur ro­man fran­çais » (que nous n’avions pas trai­té lors de sa pa­ru­tion en jan­vier der­nier – mais que cer­tains confrères ont très jus­te­ment por­té aux nues, ren­dons-leur hom­mage!) va dans ce sens et prend même des airs de ma­ni­feste. Il s’agit, là en­core, d’une oeuvre aty­pique et am­bi­tieuse, si­gnée d’un Russe qui écri­vit d’abord dans sa langue na­tale avant d’op­ter pour celle de Cé­line (son au­teur fé­tiche) : Face au Styx de Di­mi­tri Bort­ni­kov. Près de huit cents pages aé­riennes et si­dé­rantes d’in­ven­ti­vi­té, dé­rou­tantes mais dé­bor­dantes de lit­té­ra­ture, dans les­quelles le lec­teur passe des steppes orien­tales au Pa­ris d’au­jourd’hui en pas­sant par dif­fé­rents lieux my­tho­lo­giques… Si on a pu ap­pré­cier nombre de ro­mans so­cié­taux ou psy­cho­lo­giques plus sages (sans comp­ter de purs ou­vrages de di­ver­tis­se­ment très grand pu­blic, ô com­bien sal­va­teurs !), il faut éga­le­ment mettre en avant des au­teurs, comme Bort­ni­kov ou comme Ja­ku­ta Ali­ka­va­zo­vic (éga­le­ment pré­sente dans le pal­ma­rès), qui fuient la dic­ta­ture du « gros su­jet » et ap­portent le supplément d’âme qui manque à tant de pro­duits d’époque trop pré­sen­tables (et trop « fran­co-pa­ri­siens », ten­dance 7e ar­ron­dis­se­ment) : une verve per­son­nelle, qui ouvre des pos­sibles. Des mots qui nous heurtent. Qui rendent la langue fran­çaise, par­fois dé­ni­grée, bel et bien vi­vante. Et vi­vace.

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