La vie de châ­teau

Deux re­mar­quables do­cu­ments nous éclairent sur la vie quo­ti­dienne dans ces grands édi­fices, aus­si bien en An­gle­terre qu’en France.

Lire - - Histoire - Frances et Jo­seph GIES - Thier­ry SARMANT

Les ama­teurs de Game of Th­rones ap­pren­dront que La Vie dans un châ­teau mé­dié­val, de Frances et Jo­seph Gies, au­ra été l’une des sources d’ins­pi­ra­tion de leur au­teur culte, George R. R. Mar­tin. À vrai dire, tous les châ­teaux de la sé­rie ne ré­pondent pas à l’idée spon­ta­née que l’on se fait d’une telle bâ­tisse au Moyen Âge. Avec leurs tours sur­di­men­sion­nées, sur­mon­tées d’in­so­lites cou­poles, ri­va­li­sant par­fois avec d’exo­tiques py­ra­mides, les châ­teaux de Game of Th­rones, vus d’en haut ou d’en bas, des­sinent des édi­fices gran­dioses as­sez éloi­gnés de nos plus mo­destes et his­to­riques cas­tels mé­dié­vaux. Pour­tant, lors­qu’il s’agit de s’in­tro­duire dans leurs in­té­rieurs, la fic­tion s’ap­proche alors as­sez près de la réa­li­té.

L’ou­vrage de Frances et Jo­seph Gies est un grand clas­sique. Il a ra­vi, dans le monde an­glo­phone, d’in­nom­brables lec­teurs. Aus­si bien faut- il sa­luer, et re­mer­cier, Les Belles Lettres de nous en of­frir la tra­duc­tion. La pé­riode cou­verte par notre couple d’his­to­riens s’ouvre en 1066, an­née de la conquête de l’An­gle­terre par Guillaume, duc de Nor­man­die, et s’achève au mi­lieu du xve siècle, à la fin de la guerre de Cent Ans. On s’avise que le châ­teau fort, en An­gle­terre, est d’abord un moyen de la conso­li­da­tion, puis par ex­ten­sion, au pays de Galles, de la conquête. Au-delà, l’his­toire des châ­teaux forts est celle des pré­ten­tions des sou­ve­rains an­glais à la cou­ronne de France. Nous sommes donc ame­nés à vi­si­ter nombre de châ­teaux fran­çais, à com­prendre leurs trans­for­ma­tions en fonc­tion des né­ces­si­tés de la guerre et, plus lar­ge­ment, à dé­cou­vrir les modes de vie qu’ils recouvraient. L’his­toire du châ­teau fort n’est, en ef­fet, pas seule­ment l’his­toire d’un édi­fice, de ses fonc­tions mi­li­taires et de ses évo­lu­tions ar­chi­tec­tu­rales. C’est aus­si la pierre de touche, si l’on ose dire, de la so­cié­té mé­dié­vale. Les époux Gies nous in­vitent donc à une ex­cur­sion dans cette so­cié­té sei­gneu­riale avec ses che­va­liers, ses dames, ses sol­dats, ses ser­vi­teurs, ses trou­ba­dours et ses jon­gleurs. Les tranches de vie ici res­ti­tuées nous éclairent sur les fa­çons de se vê­tir, de man­ger, de se ma­rier… Bref, la vie de châ­teau, au Moyen Âge, c’est la vie tout court. Lorsque, au xv siècle, les pro­grès de l’ar­tille­rie au­ront rai­son de ces épaisses mu­railles, le châ­teau ces­se­ra pro­gres­si­ve­ment d’être fort et son dé­clin se­ra ce­lui d’une so­cié­té qui s’était ac­com­plie dans ses murs.

Ne quit­tons pas les châ­teaux et dé­cou­vrons ce­lui de Vin­cennes, ma­gis­tra­le­ment ra­con­té dans Vin­cennes. Mille ans d’his­toire de France par Thier­ry Sarmant, conser­va­teur du pa­tri­moine et his­to­rien de ce mo­nu­ment « pa­ri­sien » qu’il connaît comme per­sonne. Au­tant Ver­sailles est uni­ver­sel­le­ment cé­lèbre, au­tant Vin­cennes – si proche de Pa­ris, si fa­mi­lier aux Pa­ri­siens et pour­tant si mé­con­nu – reste igno­ré. On n’ima­gine pas, avant de lire ce grand livre, la place qu’a pu prendre ce châ­teau, à la croi­sée de grands mo­ments de notre his­toire. D’abord châ­teau fort de la ca­pi­tale, il de­vient châ­teau royal. Saint Louis y ren­dait jus­tice dans son bois, sous son fa­meux chêne. Et pour Louis XIII, Ri­che­lieu et Ma­za­rin, Vin­cennes était « Ver­sailles avant Ver­sailles » .

Lorsque Louis XIV lui pré­fère Ver­sailles, comme ré­si­dence royale, tout pa­raît consom­mé. Mais le châ­teau va connaître bien d’autres des­tins. Comme ate­lier de fa­bri­ca­tion de por­ce­laine, par exemple, puisque c’est là, avant Sèvres, que Mme de Pom­pa­dour crée la pre­mière ma­nu­fac­ture. Comme pri­son, en­suite, puisque son don­jon abri­te­ra Di­de­rot, Mirabeau, le mar­quis de Sade. Ou en­core comme « ca­se­mate » du gé­né­ral Ga­me­lin, où se pré­pare l’hu­mi­liante dé­faite de 1940. Nous che­mi­nons ain­si jus­qu’à nos jours et dé­cou­vrons, à la lu­mière du châ­teau de Vin­cennes, toute notre his­toire. Une per­for­mance. Marc Ri­glet

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