L’UNI­VERS D’UN ÉCRIVAIN

Erik Or­sen­na

Lire - - Sumario - Gla­dys Ma­ri­vat. Pho­tos : Alexandre Isard pour Lire

Erik Or­sen­na

L’académicien ba­rou­deur ha­bite un havre de paix et de lu­mière au coeur du 13e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Une mai­son comme « une se­conde peau » qui conserve la trace de chaque lieu par­cou­ru et de chaque livre écrit.

Ce jeu­di après-mi­di, la place d’Ita­lie pro­duit son ha­bi­tuel brou­ha­ha. Klaxons, ven­deurs am­bu­lants et, à l’ouest, le cli­que­tis des rails du mé­tro aé­rien. En s’éloi­gnant, sur la gauche, on re­monte une rue et, comme par ma­gie, tout s’es­tompe. Plus un bruit, plus per­sonne, à part un pro­me­neur qui pho­to­gra­phie une pein­ture sur un mur. Ré­pu­té pour ses pas­sages bu­co­liques, le 13e ar­ron­dis­se­ment at­tire au­jourd’hui les ama­teurs de street art. La trans­for­ma­tion du quar­tier ra­vit sans doute Erik Or­sen­na. Dans Dé­sir de villes, son nou­veau livre écrit avec l’ar­chi­tecte Ni­co­las Gil­soul, il par­tage sa fas­ci­na­tion pour la ville, « ce corps qui bouge, qui ja­mais ne s’ar­rête » . Comme lui.

À 71 ans, l’écrivain semble en ef­fet avoir vé­cu mille vies et en me­ner de front tout au­tant. Éco­no­miste de for­ma­tion, il a été la plume de Fran­çois Mit­ter­rand et conseiller d’État. Au­jourd’hui, Erik Or­sen­na est ro­man­cier, académicien, par­rain et am­bas­sa­deur de nom­breux ins­ti­tuts et as­so­cia­tions (dont Les Arts flo­ris­sants, en­semble ba­roque di­ri­gé par William Ch­ris­tie, et l’Ins­ti­tut Pas­teur) et, sur­tout « re­por­ter à l’an­cienne » . Quatre- vingt- dix- neuf pays à son comp­teur et une cin­quan­taine de livres. Le se­cret de cet ap­pé­tit se cache ici, der­rière les vo­lets bleus.

DEUX TERRES D’INS­PI­RA­TION

On sonne et l’au­teur nous ouvre surle-champ. Sa joie com­mu­ni­ca­tive passe par le re­gard, la dé­marche al­lègre et la mous­tache, taillée comme un sou­rire. Il nous en­traîne au centre d’une pièce écla­tante. Il a ache­té le lieu à l’his­to­rien Pierre Ro­san­val­lon, il y a vingt-et- un ans. Avant, il y avait deux mai­sons et une cour au mi­lieu. L’en­semble a été re­lié et la cour, sur­mon­tée d’une ver­rière. Ain­si, tout ce qui se trouve au-des­sous luit, à com­men­cer par le quart-de-queue. « Je me suis of­fert ce bel ins­tru­ment pour mon an­ni­ver­saire. J’ai com­men­cé le pia­no il y a trois ans et j’ap­prends toutes les se­maines ! La mu­sique gran­dit la vie ! » Ap­prendre, cher­cher à com­prendre « comment ça marche, les sciences et les gens, sans ju­ge­ment » . Tel est le mo­teur de l’écrivain. La dé­co­ra­tion du sa­lon re­flète son in­sa­tiable cu­rio­si­té. Sur le mur, quatre gi­gan­tesques ma­rion­nettes afri­caines flottent au- des­sus d’un jar­din zen. L’ins­tal­la­tion sym­bo­lise le dia­logue entre le Ja­pon et l’Afrique, deux terres d’ins­pi­ra­tion.

« L’Afrique est mon con­tinent. Je crois être al­lé dans trente- quatre des cin­quante-quatre États d’Afrique, dont le Ma­li qui est de­ve­nu ma deuxième mai­son. » Ce pays a ins­pi­ré l’un de ses suc­cès : Ma­dame Bâ ( 2003), l’au­to­bio­gra­phie fic­tive d’une Ma­lienne, dont il écrit la suite en 2014 avec Ma­li, ô Ma­li.

Pour le Ja­pon, le coup de coeur est d’abord lit­té­raire. « Éloge de l’ombre est l’un des cinq textes qui m’ont le plus mar­qué. » Dans cet es­sai, Ju­ni­chi­rô Ta­ni­za­ki sou­ligne l’im­por­tance du to­ko­no­ma, le clair- obs­cur. L’es­thé­tique nip­pone se re­trouve dans la mai­son de l’écrivain fran­çais où l’on passe en per­ma­nence de l’ombre à la lu­mière. Elle est fil­trée par la ver­rière ou re­flé­tée par les pan­neaux cou­lis­sants en pa­pier de riz, les shô­ji, qui s’ouvrent sur la cui­sine. Le lieu évoque à Or­sen­na le sou­ve­nir de sa grand-mère d’ori­gine lyon­naise qui, comme il se doit, était une grande cui­si­nière. Ma­rié trois fois et di­vor­cé deux fois, il nous confie que « les plai­sirs de la table sont plus di­vers que ceux du lit » . Et vite, il gra­vit l’es­ca­lier en co­li­ma­çon qui mène à une pas­se­relle.

FACE À UNE CARTE DU MONDE

En haut, il faut choi­sir. L’éco­no­miste de for­ma­tion, qui se vit « vrai­ment comme un géo­graphe » , a conçu deux ailes. Avant, c’était les en­fants d’un cô­té, lui de l’autre. À pré­sent, chaque aile pro­pose une chambre et, au-des­sus, une pièce de tra­vail. Le ma­tin, de 6 heures à 9 heures, il se rend dans l’un ou l’autre es­pace. « Là-bas, c’est pour écrire la non-fic­tion, ici, c’est la fic­tion », an­nonce-t-il, avant de dis­pa­raître, à droite, dans les es­ca­liers à pas ja­po­nais.

La pièce, blanche et basse de pla­fond, sug­gère l’in­té­rieur d’un na­vire. Le ro­man­cier tra­vaille al­lon­gé sur un pe­tit lit, re­cou­vert de livres – Pa­blo Ne­ru­da est sa lec­ture du mo­ment. La po­si­tion sou­lage son dos, en­do­lo­ri par le ba­teau, qu’il pra­tique in­ten­sé­ment. Le ma­rin bre­ton qui, en 1985, a pu­blié un Por­trait du Gulf Stream, ré­cit de sa pro­me­nade dans le sillage du cou­rant océa­nique, écrit face à une carte du monde. Non loin, un des­sin re­pré­sente l’Île- deB­ré­hat, ter­ri­toire de la pro­prié­té fa­mi­liale en face de la­quelle il pos­sède une mai­son. Der­rière le bu­reau-lit, le ro­man­cier conserve les ca­len­driers – vingt en tout – ache­tés de­puis son ins­tal­la­tion. À cô­té de chaque date, il a in­di­qué le nombre de pages noir­cies quo­ti­dien­ne­ment. Il avoue faire le compte de sa pro­duc­tion cou­rante pour vé­ri­fier qu’il ne s’en­dort pas. Est-ce le cas ? « Non. J’ai cette chance d’être un re­por­ter à l’an­cienne. Quand j’ai sor­ti mon pre­mier livre sur la mon­dia­li­sa­tion [ Voyage aux pays du co­ton, en 2006], mon édi­teur, Jean-Marc Ro­berts, m’a dit : “Tu as vu les chiffres ? À par­tir de main­te­nant, tu vas où tu veux, je paye.” » Sui­vront L’Ave­nir de l’eau, Sur la route du

pa­pier, Géo­po­li­tique du mous­tique et Dé­sir de villes. L’en­semble forme cinq « pe­tits pré­cis de mon­dia­li­sa­tion » . Dans ces livres de voyage et de vul­ga­ri­sa­tion scien­ti­fique, qui se lisent comme des ro­mans, Erik Or­sen­na part de la ma­tière, d’un ani­mal ou d’un mi­lieu, pour ra­con­ter l’aven­ture hu­maine et com­prendre les mu­ta­tions que nous vi­vons. Trois de ces pro­me­nades sont ras­sem­blées dans Der­nières nou­velles du monde, un gros vo­lume qui ren­ferme aus­si Por­trait du Gulf Stream et His­toire du monde en neuf gui­tares, co­écrit avec son frère, le psy­chiatre et mé­lo­mane Thier­ry Ar­noult.

Un mot épin­glé sur une poutre, au mi­lieu de la pièce, fait rire l’écrivain. Sou­ve­nir du jour où il a re­çu un prix pour L’Ex­po­si­tion co­lo­niale. « C’était un di­manche soir, le 13 août 1988. J’ai trou­vé une en­ve­loppe scot­chée sur la porte par Jean-Marc Ro­berts. Il me di­sait que j’avais le Re­nau­dot. Il s’était trom­pé, j’ai eu le Gon­court ! » Au fond, dans la bibliothèque, Si­me­non oc­cupe tout un rayon. « Un gé­nie de l’évo­ca­tion. Avec lui, on sait en trois lignes où on est. C’est un Bal­zac pour moi ! » Il nous ra­conte que sa mère dé­vo­rait les livres et le pous­sait à en faire au­tant. « En­fant, je li­sais comme un fou » , com­mence- t- il, avant d’être cou­pé par la son­ne­rie du té­lé­phone. Jo­vial, il dé­croche et in­vite à rap­pe­ler dans une heure.

L’apar­té nous a lais­sé le temps de re­gar­der ses disques. Fran­çoise Har­dy ? « J’ai une pas­sion ab­so­lue pour elle. Sa voix, sa mé­lan­co­lie, son élé­gance. J’écoute des choses très di­verses, des mo­tets de Leip­zig, de Bach, à France Gall. Mais j’écris dans le si­lence. La mu­sique me re­mer­cie quand j’ai fi­ni. »

L’HU­MA­NI­TÉ EST UN TRÉ­SOR

En des­cen­dant, on re­marque une col­lec­tion de cra­vates. Étrange, car l’au­teur n’en porte ja­mais. « Mon père, qui est mort main­te­nant, a ins­tal­lé ça. Il pen­sait qu’avec un en­droit pour sus­pendre des cra­vates, j’au­rais da­van­tage en­vie d’en mettre. Chaque ma­tin, je passe de­vant et je sa­lue mon père avant d’al­ler écrire. »

Il tra­verse la pas­se­relle sous la ver­rière en di­rec­tion de l’aile gauche, vers l’es­pace de non-fic­tion. Il y a écrit ses pré­cis de mon­dia­li­sa­tion, éga­le­ment sur un lit, mal­gré la pré­sence d’un su­perbe bu­reau cu­bain. Dans ses es­sais, Or­sen­na confie qu’il ra­mène peu d’ob­jets de ses voyages, d’où notre sur­prise de­vant le bric- à- brac qui en­combre le meuble chi­né aux puces : « un truc de vi­tesse pour les ba­teaux » , un sa­blier suisse pour chro­no­mé­trer l’in­fu­sion du thé, des oi­seaux chi­nois, une tête de bé­tail… « Des ca­deaux », dit-il. Il n’est pas at­ta­ché aux ob­jets, mais ce fouillis l’amuse. Dé­jà, sa voix s’éloigne dans les es­ca­liers. « Voi­là mes pe­tits uni­vers, j’ai cette chance im­mense. Cette mai­son, c’est comme une se­conde peau… »

Re­tour au rez-de-chaus­sée. Il se poste de­vant des cli­chés du pho­to­graphe Fran­cis La­treille. Or­sen­na doit par­tir en sa com­pa­gnie à la ren­contre des peuples no­mades de l’Ex­trême-Nord de la Si­bé­rie. Et puis aus­si, avec un ami, il pré­voit de des­cendre en ca­noë la ri­vière Yu­kon, sur les traces de la ruée vers l’or. Dans quatre jours, il se­ra au Sé­né­gal pour Ini­tia­tives pour l’ave­nir des grands fleuves, un ob­ser­va­toire qu’il pré­side de­puis 2014. Tant de pro­jets donnent le tour­nis. On sonne à la porte. L’au­teur court ac­cueillir une jeune femme dans un flot de pa­roles, s’adres­sant tan­tôt à elle, tan­tôt à nous. Il lui montre des pages cou­vertes d’an­no­ta­tions, la fé­li­cite et l’en­cou­rage. « La Fa­brique du neuf, nous ex­plique-t-il. Com­prendre la so­cié­té qui se pré­pare avec les tran­si­tions nu­mé­riques, na­no­tech­no­lo­giques et éner­gé­tiques. » Le livre doit pa­raître à l’au­tomne. Cinq mi­nutes plus tard, la cor­rec­trice re­part, sou­riante, dos­sier sous le coude.

Un calme in­at­ten­du s’ins­talle. L’écrivain s’as­sied en­fin sur un fau­teuil, face aux ma­rion­nettes ma­liennes. Quand s’ar­rête-t-il ? « J’ai une chance im­mense. Je ne tra­vaille pas, ou alors, si vous vou­lez, je tra­vaille tout le temps. Je n’ai pas de va­cances au fond, parce que tout est va­cance. J’ai ce pri­vi­lège in­sen­sé. » L’idée de se re­po­ser le rend fou. Avec les an­nées, il prend conscience que « l’hu­ma­ni­té est un tré­sor » . « Et il ne me reste plus beau­coup de temps », conclut-il.

Der­nières nou­velles du monde par Erik Or­sen­na, 928 p., Ro­bert Laf­font/Bou­quins, 30 E

Dé­sir de villes. Pe­tit pré­cis de mon­dia­li­sa­tion V par Erik Or­sen­na et Ni­co­las Gil­soul, 288 p., Ro­bert Laf­font, 20 E

Erik Or­sen­na, dans sa cui­sine où la lu­mière est re­flé­tée par les pan­neaux cou­lis­sants d’ins­pi­ra­tion nip­pone. Le Ja­pon fait par­tie, avec l’Afrique, de ses in­fluences ma­jeures.

Ci-des­sus, le pia­no qu’il s’est of­fert pour son an­ni­ver­saire : un quart-de­queue, si­tué sous la ver­rière re­liant les deux ailes de la mai­son. À droite, des ma­rion­nettes afri­caines flottent au-des­sus du jar­din zen.

Ci-contre et ci-des­sous, l’es­pace consa­cré à l’écri­ture de fic­tions. L’au­teur s’ins­talle sur son bu­reau­lit, face à une carte du monde, pour tra­vailler.

Ci-des­sus, le bu­reau cu­bain si­tué dans l’es­pace consa­cré à la non-fic­tion. Ci-contre, la col­lec­tion de cra­vates sus­pen­dues sur le mur lon­geant l’es­ca­lier à pas ja­po­nais.

Dans le sa­lon prin­ci­pal, une dé­co­ra­tion ins­pi­rée des contrées par­cou­rues par ce grand voya­geur.

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