L’EN­TRE­TIEN

« L’homme est une créa­tion su­blime de l’uni­vers »

Lire - - Sumario - DE BAP­TISTE LI­GER * Ce texte est d’ailleurs ré­édi­té chez Mé­tai­lié. Entre autres ré­centes pu­bli­ca­tions, on si­gna­le­ra le deuxième tome des Che­va­liers d’Hé­lio­po­lis, des­si­né par Jé­ré­my (Glé­nat). ˜˜˜

Alexandro Jodorowsky

LE LIVRE S’il y a un créa­teur qui a choi­si de ne pas prendre un seul che­min, c’est bien Alexandro (ou Ale­jan­dro) Jodorowsky. Di­sons plu­tôt qu’il en em­prunte toutes les voies exis­tantes. Âgé de 89 ans – et en pleine forme ! –, ce vé­ri­table ex­tra­ter­restre d’ori­gine chi­lienne peut en ef­fet se van­ter d’avoir abor­dé bien des do­maines. Rien ne lui ré­siste : ni le théâtre, avec son fa­meux Opé­ra Pa­nique *, ni le ci­né­ma, qui a ac­cueilli La Mon­tagne sa­crée comme un clas­sique du sep­tième art dé­viant, sur­tout pas la BD, avec, en pre­mier lieu, la géniale sé­rie

L’In­cal des­si­née par Moe­bius, en­core moins la pein­ture – il vient de se lan­cer ! –, sans par­ler de ses études sur le ta­rot ou de sa ré­flexion sur la « psy­cho­ma­gie ». Qui dit mieux ? On a tou­te­fois ten­dance à ou­blier le « Jo­do » poète et ro­man­cier, que l’on a jus­te­ment plai­sir à re­dé­cou­vrir avec le drôle d’ob­jet qu’est cette En­quête sur un che­min

de terre. Pu­bliée ori­gi­nel­le­ment en France fin 1988, cette di­va­ga­tion ro­ma­nesque se dé­ploie au­tour d’une ac­tion très simple : trois per­son­nages in­dé­ter­mi­nés errent dans une ré­gion, entre mer et Cor­dillère, res­sem­blant fort au Chi­li. Que font-ils ? Où vont-ils ? Le mi­ni­ma­lisme à la Be­ckett va, évi­dem­ment, prendre un goût par­ti­cu­liè­re­ment pi­quant sous la plume de cet es­thète flam­boyant qui livre un tor­rent d’images ba­roques. De cha­pitre en cha­pitre, dif­fé­rentes hy­po­thèses sont avan­cées quant à l’iden­ti­té des per­son­nages : des anges, des dé­funts, des vé­té­ri­naires, des mi­nistres, des dé­tec­tives, des al­pi­nistes, des gué­rille­ros, etc. Ou peut-être rien du tout ! On vous laisse éga­le­ment dé­cou­vrir ce Gé­né­ral di­vin, om­ni­pré­sent dans le ré­cit… Mais les ré­ponses comptent moins que le flux poé­tique de cet en­semble aus­si beau que dé­rou­tant. Dont le meilleur ré­su­mé tient dans cette phrase, chi­pée à la page 158, qui éclaire, au fond, toute la dé­marche jo­do­rows­kienne : « Les sym­boles ont plus de réa­li­té que la réa­li­té. »

Au­teur de BD, ro­man­cier, ci­néaste, poète... : il est dif­fi­cile de vous ré­su­mer à une seule de ces iden­ti­tés. Comment vous pré­sen­te­riez- vous ?

A.J. Avant tout, je suis un fils d’étran­gers, à sa­voir de juifs qui ont quit­té la Rus­sie. Mes grands-pa­rents ont fui pour re­joindre les États-Unis, qui re­pré­sen­taient pour eux le pays de la ri­chesse. Mais, alors qu’ils étaient en tran­sit à Pa­ris, un se­cré­taire de l’am­bas­sade russe leur a vo­lé leur argent. Ils ont donc em­bar­qué dans n’im­porte quel ba­teau, afin de par­tir pour le bout du monde. La des­ti­na­tion fut le Chi­li. Ce­la ne manque pas d’une cruelle iro­nie : ils rê­vaient de ri­chesse, ils ont re­trou­vé la pau­vre­té… Mon père ca­chait sa ju­déi­té et di­sait plus vo­lon­tiers qu’il était russe ou chi­lien. Nous vi­vions dans un tout pe­tit vil­lage, To­co­pilla, que le Chi­li avait vo­lé à la Bo­li­vie. Je re­vois les au­toch­tones : ils avaient de pe­tits nez et un lé­ger cô­té orien­tal. Moi, j’étais blanc de peau, avec un gros nez, alors tout le monde se mo­quait de moi. Je n’avais pas vrai­ment d’amis et les autres en­fants me sur­nom­maient Pi­noc­chio [rires] ! Dans ce vil­lage, il n’y avait que des étran­gers : je me sou­viens d’un coif­feur ja­po­nais, d’un élec­tri­cien al­le­mand, d’un Ita­lien qui fai­sait des spa­ghet­tis, etc. Des gens qui ve­naient d’ho­ri­zons tel­le­ment dif­fé­rents ! À To­co­pilla, il n’y avait pas d’hô­pi­tal. Alors quand ma mère a dû ac­cou­cher, mon père l’a conduite en ville, plus de cent ki­lo­mètres plus loin, puis on m’a ra­me­né à To­co­pilla. Ja­mais je ne veux ci­ter le lieu exact où je suis né !

Pour­quoi ?

A.J. Pe­tit, je ne sa­vais pas quelle était ma na­tio­na­li­té. J’avais l’im­pres­sion d’être un mu­tant. En­core au­jourd’hui, je consi­dère que je n’ai pas de na­tio­na­li­té. Quand on me de­mande quel est mon pays, je dis tou­jours que c’est ce­lui de mes chaus­sures ! Pour au­tant, j’aime la France, c’est un ter­ri­toire où l’on me laisse tran­quille. C’est sans doute le pays où je me sens le mieux. Je parle fran­çais, j’es­père cor­rec­te­ment, mais je n’ai pas l’âme de ce lan­gage…

Cette ques­tion du rap­port entre votre iden­ti­té et le lieu où vous vi­vez semble es­sen­tielle pour vous. À tra­vers vos dif­fé­rentes oeuvres, avez- vous cher­ché à construire un pays idéal ?

A.J. Je di­rais plu­tôt que c’est en moi­même que je cherche un pays ! Et ce­la dé­passe toute no­tion de ter­ri­toire. Je me sens d’ailleurs chez moi comme un étran­ger. Je n’ai pas l’âge phy­sique que j’ai in­té­rieu­re­ment. Je ne m’iden­ti­fie à au­cune gé­né­ra­tion. Je suis sans âge, sans na­tio­na­li­té, sans li­mite – ou je suis in­cons­cient de celles-ci, en par­ti­cu­lier dans le do­maine de la pen­sée. C’est pour cette rai­son que je me suis in­té­res­sé tôt

à la lit­té­ra­ture.

Vous avez, je crois, ap­pris à lire vers l’âge de 4 ou 5 ans et vous avez im­mé­dia­te­ment com­men­cé à dé­vo­rer tout ce qui se trou­vait dans la bibliothèque lo­cale…

A. J. Oui, mais elle était toute pe­tite alors, for­cé­ment, j’en ai ra­pi­de­ment fait le tour [rires]. L’ap­pren­tis­sage de la lec­ture fut une illu­mi­na­tion. Je dé­cou­vrais pour l’es­sen­tiel des adap­ta­tions pour en­fants de grands textes clas­siques, y com­pris de Don Qui­chotte. Tout Jack Lon­don, aus­si, que j’avais ado­ré. C’était ma pas­sion et, au­tour de moi, on me pre­nait pour un mu­tant. Cette pas­sion est res­tée in­tacte au fil des ans. Voyez, dans cet ap­par­te­ment, des livres, il y en a par­tout [rires] ! En­suite, je me suis in­té­res­sé à d’autres do­maines lit­té­raires, en par­ti­cu­lier à tout ce qui était re­la­tif à la mys­tique, la Kab­bale, le néo­chris­tia­nisme, le sou­fisme, etc. J’avais en­vie d’en sa­voir plus.

Quand avez- vous écrit vos pre­miers textes ?

A.J. En­fant, j’ima­gi­nais dé­jà des contes, des poèmes, sans for­cé­ment les écrire. Je pense que c’était quand j’étais au comble de la souf­france. Mon pre­mier poème, j’ai dû le ré­di­ger vers 13 ou 14 ans, sur une machine à écrire. Ce­la a chan­gé ma vie car l’un de mes cou­sins, plus âgé, ar­chi­tecte, qui était gay, très dé­li­cat et qui avait la fibre ar­tis­tique, m’a en­cou­ra­gé. Il m’a dit : « Tu es le nou­veau Rim­baud ! » Je suis donc mon­té à la ville, où j’ai pu cô­toyer les ar­tistes. Là- bas, il y a comme un sys­tème de castes : les pauvres, la classe moyenne, les mi­li­taires et la classe aris­to­cra­tique. Et on ne se mé­lange pas ! Jus­qu’alors, je ne connais­sais que les ivrognes, les pros­ti­tuées, les ou­vriers et les vo­leurs ! Tout ça, je le ra­conte dans mon film, Poesía sin fin*. D’ailleurs, j’avais, au fond de moi, l’im­pres­sion de n’être qu’un pri­mi­tif. Quel­qu’un qui, à vrai dire, ne connaissait guère que García Lor­ca en poé­sie et les chan­sons po­pu­laires qui pas­saient à la ra­dio. J’ai eu un choc, à cette époque, en tom­bant sur un livre de Sal­va­dor Dalí. Ce per­son­nage m’a im­mé­dia­te­ment plu, j’avais en­vie de m’iden­ti­fier à lui. Il m’a ou­vert au sur­réa­lisme.

Qu’est- ce qui vous a at­ti­ré, chez Dalí ?

A.J. Son ima­gi­na­tion dé­li­rante. Grâce à lui, j’ai sai­si que j’avais deux che­mins dans la vie : ce­lui de l’in­tel­li­gence et ce­lui de l’ima­gi­na­tion. J’ai op­té pour le se­cond – même si la phi­lo­so­phie m’a rat­tra­pé, un peu plus tard…

À cette époque, vous avez aus­si tou­ché aux arts du spec­tacle…

A.J. Vous sa­vez, c’était la guerre, le monde était en crise, mais le Chi­li était, comme l’Ar­gen­tine, plu­tôt épar­gné. Nous nous sen­tions iso­lés du monde. C’était une pé­riode de fête, in­sou­ciante, sans cette an­goisse pla­né­taire. À par­tir de 18 heures, c’était la fête, et tout le monde était ivre, là-bas… Les femmes ont fait leur ré­vo­lu­tion sexuelle dès

Pe­tit, j’avais l’im­pres­sion d’être un mu­tant

les an­nées 1940 – certes parce qu’elles étaient plus nom­breuses. L’im­por­tance du spec­tacle dans la vie va dans ce sens.

Vous avez d’ailleurs eu un pre­mier ap­pren­tis­sage de la scène avec le théâtre de ma­rion­nettes. Comment ce­la est- il ar­ri­vé ?

A.J. Un grand ma­rion­net­tiste ar­gen­tin est ve­nu avec son théâtre de Gui­gnol. Ce­la me plai­sait, et fa­bri­quer des ma­rion­nettes n’était guère com­pli­qué. Alors, j’ai com­men­cé à en fa­çon­ner, avec de la fa­rine et du pa­pier jour­nal. Puis j’ai ap­pris à les ani­mer. J’avais même ima­gi­né les membres de ma fa­mille sous cette forme – et moi- même, évi­dem­ment ! À l’uni­ver­si­té, il y avait le théâtre et le sport et, même si j’aime le foot­ball, j’ai pré­fé­ré la créa­tion. Dans la fou­lée, j’ai fait la connais­sance de ce­lui qui al­lait être le pre­mier ami de mon âge et mon maître en poé­sie : En­rique Lihn. Le Chi­li a une grande tra­di­tion de poètes, vous sa­vez. Nous avons quand même deux Prix No­bel : Ga­brie­la Mis­tral et Pa­blo Ne­ru­da ! C’est in­croyable, pour un si pe­tit pays…

Par­mi les au­teurs vous ayant par­ti­cu­liè­re­ment mar­qué à la fin de l’ado­les­cence, il y a Dos­toïevs­ki…

A.J. Mon père ca­chait son cô­té russe mais je l’ai dé­cou­vert grâce à l’oeuvre de Dos­toïevs­ki. Avec ce der­nier, c’était comme cher­cher son arbre gé­néa­lo­gique. Je pour­rais aus­si ci­ter Go­gol ou An­dreïev.

Kaf­ka est aus­si es­sen­tiel pour vous.

A.J. Oui, mais c’est dif­fé­rent. Pour les be­soins de mes re­cherches, je me suis in­té­res­sé à la Kab­bale et aux tra­vaux des rab­bins, mais Kaf­ka, c’est le pur es­prit juif dra­ma­tique, dé­ga­gé de tout folk­lore. On parle sou­vent de lui pour son cô­té noir, mais c’est l’as­pect ar­tis­tique qui me touche le plus chez cet au­teur. J’ai res­sen­ti un choc es­thé­tique si­mi­laire à ce­lui pro­vo­qué par quel­qu’un comme Borges. Voi­là deux per­sonnes qui sont des étran­gers au monde. D’ailleurs, en­core au­jourd’hui, je me dis que je ne vis pas dans le monde, ou dans mon monde. Je vis dans ce qui vien­dra…

On a sur­tout l’im­pres­sion que vous êtes un bou­li­mique de vie, que vous avez en­vie de tout es­sayer, non ?

A.J. J’ai dé­ci­dé, sans vou­loir être par prin­cipe un touche-à-tout, de m’es­sayer à toutes les formes ar­tis­tiques pour ex­plo­rer mes pos­si­bi­li­tés. Par ailleurs, je me suis aus­si dit très jeune que je ne vou­lais pas tra­vailler, car je ne vou­lais pas avoir de chef ! Ce­la me touche de sa­voir que, pour cer­tains, je suis le créa­teur de L’In­cal, pour d’autres, je suis le ci­néaste de La Mon­tagne sa­crée, pour d’autres en­core un ex­pert du ta­rot… Con­cer­nant mes films, j’ai tra­vaillé sur la mu­sique, ima­gi­né les dé­cors, les cos­tumes. Ma car­rière lit­té­raire, je l’ai vrai­ment com­men­cée à 60 ans. Et, avec mon épouse Pas­cale, nous avons ré­cem­ment créé l’en­ti­té pascALE­jan­dro et nous nous lan­çons à deux dans l’art contem­po­rain ! À mon âge, oui, je tente d’être peintre…

S’agit- il d’une sorte de dé­fi à la mort ?

A.J. J’ai presque 90 ans. Mon père est mort à 100 ans, on va dire qu’il me reste en­core onze an­nées. Spi­ri­tuel­le­ment, j’ai ap­pris à mou­rir, à lâ­cher prise. Mais, cor­po­rel­le­ment, je n’en ai au­cune en­vie ! Au fur et à me­sure que la fin ap­proche, je trouve la vie de plus en plus belle. Le monde qu’on nous montre dans les jour­naux et à la té­lé­vi­sion n’est pas le vrai. Avec l’âge, ma vue baisse mais ce que je vois est très beau. Je pense sin­cè­re­ment que l’homme est une créa­tion su­blime de l’uni­vers. Une mer­veille.

Vous êtes ar­ri­vé en France dans les an­nées 1950. Pour­quoi l’Hexa­gone ?

A. J. On m’avait pré­sen­té ce pays comme ce­lui de la poé­sie. Alors, je suis ve­nu avec un but – par­mi d’autres – très par­ti­cu­lier : sau­ver le sur­réa­lisme ! À peine ar­ri­vé, j’ai té­lé­pho­né à 2 heures du ma­tin, au cé­lèbre bar le Old Na­vy, et j’ai de­man­dé An­dré Bre­ton. Il m’a alors ré­pon­du que ça n’était pas une heure conve­nable pour ap­pe­ler. J’ai ré­tor­qué : « Donc, vous n’êtes pas sur­réa­liste ! »

Est- ce à ce mo­ment que vous avez tra­vaillé avec le Mime Mar­ceau ?

A.J. Ab­so­lu­ment. En gar­çon vi­gou­reux qui rê­vait de gran­deur, je me di­sais que j’al­lais le sur­pas­ser. Or, j’ai dé­cou­vert un corps mu­tant – pour re­prendre un mot que j’ai dé­jà pro­non­cé. Cet homme fai­sait avec son corps ce que per­sonne d’autre ne pou­vait réa­li­ser. J’avais ap­pris à être mime, mais pas à ce ni­veau. Tou­jours avec le même es­prit de jeune homme am­bi­tieux, je me suis dit : le Mime Mar­ceau est moins in­tel­li­gent

que moi. Alors, je vais lui of­frir un fond mé­ta­phy­sique ! C’est ain­si que j’ai écrit pour lui, que nous avons tra­vaillé en­semble, tour­né au Ja­pon, au Ca­na­da…

Comment écrit- on pour un mime ?

A.J. On dé­crit l’ac­tion. Par exemple : « Il y a un homme ca­ché dans la nuit avec un cou­teau. C’est un homme très gros... » J’ai éga­le­ment oeu­vré pour Mau­rice Che­va­lier. Le di­rec­teur des Trois Bau­dets lui avait souf­flé mon nom. C’était à un mo­ment où j’en avais as­sez de Mar­ceau, et je son­geais à de­ve­nir – pour­quoi pas ? – peintre en bâ­ti­ment… Un jour, j’ai donc vu l’homme au ca­no­tier sortir d’une li­mou­sine, s’ap­pro­cher de moi pour me dire : « Jo­do, il faut que tu me donnes quelques nu­mé­ros et que tu règles ma mise en scène ! » Il était, comme moi, hors du temps, hors du monde, et ça me plai­sait… Ce one-man-show a connu un tel suc­cès que ça m’a per­mis de vivre pen­dant un an !

C’est aus­si à Pa­ris que vous vous êtes in­té­res­sé à la phi­lo­so­phie et à la psy­cha­na­lyse. Vous avez ain­si sui­vi, en au­di­teur libre, les cours de Gas­ton Ba­che­lard…

A.J. Oui, j’ai vé­cu rue Cu­jas, non loin de la Sor­bonne. Et j’ai as­sis­té à ses cours qui m’ont fait dé­cou­vrir, à moi qui n’avais pas de di­plôme, de nou­velles fa­çons de pen­ser. La Phi­lo­so­phie du non m’ou­vrit beau­coup de voies, tout comme les tra­vaux de Jung. Ce der­nier m’a fait com­prendre que l’al­chi­mie n’était pas seule­ment une af­faire de la­bo­ra­toire ! Je pen­sais vrai­ment que ce mot im­pli­quait de tra­vailler des mé­taux avec un four [rires] ! Grâce à Jung, j’ai pris conscience que l’al­chi­mie pou­vait être éga­le­ment im­ma­té­rielle, spi­ri­tuelle. Avec ma femme, nous for­mons un couple al­chi­mique !

Au dé­but des an­nées 1960, vous avez fon­dé, avec Ro­land To­por et Fer­nan­do Ar­ra­bal, le col­lec­tif Pa­nique. Quel était l’ob­jet de ce groupe ?

A.J. Au Mexique, j’ai don­né des cours de théâtre dans des écoles et mon­té dif­fé­rents spec­tacles et, par­mi ceux-ci, il y avait une pièce d’Ar­ra­bal. Je suis re­ve­nu en France et, après bien des pé­ri­pé­ties, je l’ai ren­con­tré. Il m’a pré­sen­té To­por et nous avons com­men­cé à tra­vailler en­semble. Je me sou­viens no­tam­ment d’un grand hap­pe­ning, que j’avais fi­nan­cé grâce aux droits d’au­teur de mon tra­vail avec Mar­ceau. J’avais en­vie d’être le Ce­cil B. DeMille du théâtre ! Un des prin­cipes de Pa­nique – un nom en ré­fé­rence au dieu Pan – était de pla­cer l’ar­tiste au coeur de sa créa­tion. Il de­vait être un élé­ment à part en­tière. Le jour même de la re­pré­sen­ta­tion, To­por et Ar­ra­bal m’ont si­gni­fié qu’ils ne vou­laient plus par­ti­ci­per. Ils ont eu peur. Tout Pa­ris était là et tout s’est fi­na­le­ment bien pas­sé. Le len­de­main, mes deux com­parses sont re­ve­nus pour s’ex­cu­ser. Je leur ai na­tu­rel­le­ment par­don­né !

Vous évo­quiez le Mexique. C’est aus­si là- bas où, en plus de votre pra­tique théâ­trale, vous avez fait vos pre­miers pas dans le sep­tième art. Qu’est- ce qui a pro­vo­qué cette nou­velle ex­pé­rience ?

A.J. Là-bas, en rai­son des syn­di­cats de tech­ni­ciens, il est très dif­fi­cile de mon­ter un film. Si j’ai réus­si, c’est grâce à Sa­mue­li­to. Ce gar­çon était le fils du plus gros dia­man­taire mexi­cain. Il avait pour par­ti­cu­la­ri­té d’être, comme on dit, « mon­go­lien » . Je l’avais pris sous mon aile pour des spec­tacles car j’aime tra­vailler sur la mons­truo­si­té. Et ce mot n’a rien de pé­jo­ra­tif dans ma bouche : la mons­truo­si­té, c’est la poé­sie de la na­ture ! Sa­mue­li­to était, entre autres, mon as­sis­tant, et il lui ar­ri­vait de conduire la voi­ture. Toute l’équipe s’était ha­bi­tuée à lui, et c’était la joie. Un jour, son ma­te­las a pris feu, il a sau­té par la fe­nêtre et en est mort. Son père est alors ve­nu me voir pour me té­moi­gner sa re­con­nais­sance, car son fils avait beau­coup ap­pris lors de cette ex­pé­rience et, pour me re­mer­cier, il m’a don­né de l’argent. C’est grâce à cette somme que j’ai pu tour­ner mon pre­mier long-mé­trage, Fan­do y Lis – ins­pi­ré par Ar­ra­bal. Et ce, en toute li­ber­té, sans

au­to­ri­sa­tion, car cer­tains tech­ni­ciens ont ac­cep­té de tra­vailler hors syn­di­cat. Il a fi­na­le­ment été pro­je­té au Fes­ti­val d’Aca­pul­co…

Dans ce film, on re­trouve toute votre poé­sie mais aus­si votre sens de la pro­vo­ca­tion. Un tel ob­jet a for­cé­ment fait scan­dale, non ?

A.J. Oui, pour le conte­nu, mais aus­si à cause des pro­fes­sion­nels qui ne to­lé­raient pas ma fa­çon de faire sans les syn­di­cats. À la sor­tie de sa pro­jec­tion, on a même me­na­cé de me tuer. Et ça n’avait rien d’une plai­san­te­rie !

Vos films sui­vants ont éga­le­ment pro­vo­qué la po­lé­mique, que ce soit El To­po ou

La Mon­tagne sa­crée. Et, même lorsque vous n’ar­ri­vez pas à mon­ter le film en ques­tion, vous faites par­ler de vous, comme avec votre pro­jet, pha­rao­nique mais avor­té, d’adap­ta­tion de Dune de Frank Her­bert…

A.J. J’ai dû par­tir à New York pour fi­nir La Mon­tagne sa­crée, car des gens ont cru, lors du tour­nage d’une scène avec des per­sonnes nues et du faux sang, que j’or­ga­ni­sais une messe noire ! Là en­core, on a vou­lu me tuer. J’ai donc fait le mon­tage aux États-Unis. On m’a fait, là-bas, une pro­po­si­tion de tour­nage d’un film éro­tique : 300 000 dol­lars d’avance. Une belle offre, sa­chant que j’avais ma fa­mille à nour­rir et que j’avais be­soin d’argent. Mais le pro­jet ne me plai­sait pas. J’ai alors ap­pe­lé le pro­duc­teur fran­çais Michel Sey­doux – qui avait sor­ti El To­po – et je lui ai dit que j’avais en­vie d’adap­ter Dune, parce que c’était un livre for­mi­dable. Or, je ne l’avais pas lu ! Un ami me l’avait juste re­com­man­dé, avec en­train, et j’avais ai­mé toute la des­crip­tion éco­lo­gique qu’il en avait faite. Michel Sey­doux a ac­cep­té, en­thou­sias­mé. J’ai donc eu le bud­get pour al­ler en France et pré­pa­rer ce film, qui ne ver­ra ja­mais le jour. Tou­te­fois, de nom­breuses idées qui ont émer­gé à ce mo­ment-là se sont re­trou­vées dans mes bandes des­si­nées, par la suite, dans la sé­rie L’In­cal.

C’est ain­si que vous avez col­la­bo­ré avec Jean Gi­raud – dit Moe­bius…

A. J. Alors que je pré­pa­rais Dune, je prends un ca­fé avec Sey­doux et je tombe sur un al­bum de Blue­ber­ry, d’un dé­nom­mé Jean Gi­raud. Je le re­garde et, sur­prise : j’ai l’im­pres­sion que tous ces des­sins sont comme sor­tis de ma ca­mé­ra ! Puis, je m’at­tarde sur une col­lec­tion de livres de S.F. et j’aper­çois des cou­ver­tures si­gnées Moe­bius. Il fal­lait que je trouve ces deux per­sonnes ! À Pa­ris, j’avais un agent de ci­né­ma à qui je de­mande de con­tac­ter les deux ar­tistes. Et il me ré­plique aus­si­tôt : « Mais il est là ! » Moe­bius et Gi­raud sont une seule et même per­sonne ! Je le ren­contre et lui dis de par­tir avec moi, trois jours plus tard, aux États-Unis, pour voir le res­pon­sable des ef­fets spé­ciaux. Dé­rou­té, il dé­cline mon in­vi­ta­tion. Et je lui ré­ponds : « Pas grave, je vais de­man­der à Druillet. » Il s’agis­sait de son ri­val… Quelques heures après, Gi­raud me rap­pelle et me dit : « Fi­na­le­ment, c’est bon, je viens ! »

Comment, au quo­ti­dien, avez- vous tra­vaillé avec Moe­bius ?

A.J. On se don­nait ren­dez-vous. Il avait un cahier blanc et je ra­con­tais ab­so­lu­ment tout dans le dé­tail – les dia­logues, les mou­ve­ments, les des­crip­tions de lieux ou de cos­tumes… Il des­si­nait avec une vi­tesse dé­fiant tous les or­di­na­teurs. En quatre jours maxi­mum, l’en­semble des élé­ments étaient don­nés. Une fois, nous étions aux Pays-Bas. Nous avions loué des bi­cy­clettes. On rou­lait, on s’ar­rê­tait, on dis­cu­tait, on re­pre­nait la route, et ça conti­nuait…

Pra­ti­quez- vous la même mé­thode avec les autres des­si­na­teurs ?

A.J. Non, à chaque fois, j’ai un sys­tème dif­fé­rent. Avec Juan Gi­mé­nez, il faut que j’éta­blisse le script le plus clair pos­sible. Pour Ar­no – qui est mal­heu­reu­se­ment dé­cé­dé trop jeune –, je dic­tais sur des vi­déos car il n’ai­mait pas lire. Mais il vou­lait que ce soit bien or­don­né. Jo­sé La­drönn, avec le­quel on a ima­gi­né Les Fils d’El To­po, pré­fère un vrai script de ci­né­ma que l’on en­ri­chit. Je tra­vaille, quoi qu’il en soit, tou­jours avec des per­sonnes que j’aime. Et on vient me cher­cher. Si je n’aime pas le des­si­na­teur, je ne peux rien in­ven­ter…

Vous êtes éga­le­ment pas­sion­né par le ta­rot de Mar­seille. N’est- ce pas pour vous une autre fa­çon de ra­con­ter des his­toires ?

A.J. Ah, mais c’est une pas­sion de longue date pour moi ! Une vieille Fran­çaise qui ha­bi­tait au Chi­li – et qui avait un amant de 18 ans –, m’a dit des choses qui m’ont frap­pé et m’a ap­pris les bases de cet art di­vi­na­toire. C’est un lan­gage op­tique.

Tout est af­faire de coïn­ci­dence. Un jour, un homme à l’âge in­dé­ter­mi­né vient me par­ler. Un cer­tain Phi­lippe Camoin. Il me confie qu’il est af­fec­té de­puis des an­nées par la mort de son père, qui était l’im­pri­meur du ta­rot de Mar­seille et qui avait été vic­time d’un ac­ci­dent de la route. Je lui dis : « Si tu veux t’en sortir, car tu te sens hors du monde, tu dois res­tau­rer le ta­rot de Mar­seille. » Nous sommes alors par­tis en­semble à la re­cherche des sources du jeu pour res­tau­rer les cou­leurs et les fi­gures ori­gi­nales, avec les des­sins les plus pré­cis pos­sible. Et ce, à par­tir d’un exem­plaire re­trou­vé au Mexique ! C’était es­sen­tiel pour l’in­ter­pré­ta­tion et toutes les in­ter­ro­ga­tions que l’on pou­vait avoir. J’ai écrit un ou­vrage sur le su­jet, La Voie du ta­rot. Mais mé­fiez- vous : con­trai­re­ment à ce que cer­tains croient, il ne s’agit pas d’une dis­ci­pline pré­dic­tive. Ça n’est pas si éloi­gné, d’ailleurs, de la psy­cho­ma­gie que je pra­tique.

Comment dé­fi­ni­riez- vous, jus­te­ment, la psy­cho­ma­gie ?

A.J. Comme un pla­ce­bo spi­ri­tuel et psy­cho­lo­gique. Un peu comme l’ho­méo­pa­thie. Ré­cem­ment, on m’a don­né de la cor­ti­sone et ça ne me gué­ris­sait pas. Je me suis alors tour­né vers un spé­cia­liste de l’ho­méo­pa­thie, en lui di­sant : « Je ne crois pas en vos trucs, mais je crois peut- être en vous ! » Et il m’a gué­ri. Le pla­ce­bo fait par­tie du trai­te­ment. L’es­prit hu­main l’ac­cepte. La psy­cho­ma­gie peut pas­ser par la scène théâ­trale. Met­tons que quel­qu’un ait un pro­blème avec son père. Je lui dis que ce­lui-ci est une chaise et lui de­mande de se dé­fou­ler sur celle-ci, d’ex­pri­mer sa co­lère pri­male. Un acte va sym­bo­li­ser tout ce que l’on doit ac­com­plir pour gué­rir.

Vous avez aus­si in­ven­té et dé­ve­lop­pé une autre dis­ci­pline, la mé­ta­gé­néa­lo­gie. En quoi consiste-t-elle ?

A.J. La psy­cha­na­lyse exa­mine les rap­ports entre pa­rents et en­fants. Mais je crois qu’il faut al­ler plus loin en étu­diant les liens avec les autres membres de la fa­mille. Qu’en est- il de nos oncles, tantes, grands-pa­rents, cou­sins et autres aïeux ? J’ai donc éta­bli un sys­tème pour se pen­cher sur toutes les re­la­tions à l’arbre gé­néa­lo­gique, et voir comment on peut ré­pé­ter les actes is­sus du pas­sé. Car tout se ré­pète, for­cé­ment, d’une ma­nière ou d’une autre. Je pro­pose alors une lec­ture. J’ana­lyse, mais ar­tis­ti­que­ment, pas scien­ti­fi­que­ment !

Écrire un livre, par exemple, peut-il être un moyen de gué­rir une per­sonne ?

A.J. En 1995, l’un de mes fils est mort d’une over­dose. Le monde s’est alors écrou­lé. Qu’a fait l’art pour moi ? Suis-je un bouf­fon pour les bour­geois ? Un com­mer­çant ? Est-ce que je cherche la gloire, le pou­voir ? J’ai donc ré­flé­chi sur notre ave­nir. Un jour, on va vo­ler. Notre rap­port à l’es­pace va chan­ger et nous al­lons aus­si dé­ve­lop­per nos pou­voirs té­lé­pa­thiques. L’éso­té­risme – qui passe à tra­vers des oeuvres – parle de tout ça de­puis long­temps. Je crois, oui, en l’art pour gué­rir. C’est sa mis­sion : don­ner à l’être hu­main ce qu’il est, le sortir des pré­ju­gés, des li­mites, des in­ter­dic­tions qui l’em­pêchent d’être lui-même.

On dit aus­si des oeuvres éso­té­riques qu’elles sont un moyen de vivre des ex­pé­riences mys­tiques, comme si l’on était sous l’em­prise d’une drogue…

A.J. Lors de la sor­tie de La Mon­tagne sa­crée, j’ai eu le mal­heur de dire que je vou­lais que le film fasse l’ef­fet du LSD sans en prendre ! C’était une er­reur. Le LSD, c’est le rêve. Un peu comme du Walt Dis­ney. Ce sont des illu­sions, rien d’autre. Moi, je pré­fère le ca­fé avec le ci­tron. Je ne bois même pas une goutte d’al­cool car je veux es­sayer de vivre jus­qu’à 120 ans.

Vous avez si­gné, donc, des poèmes et des ro­mans – dont l’éton­nant En­quête

sur un che­min de terre, qui vient d’être ré­édi­té. Pour vous, qu’est- ce que la lit­té­ra­ture ?

A.J. L’ap­pli­ca­tion to­tale de la mé­ta­gé­néa­lo­gie. L’au­teur ne fait que re­créer son arbre gé­néa­lo­gique, en don­nant – ou pas – à chaque per­son­nage, trans­po­sé d’une fi­gure de cet arbre, ce qu’il a vou­lu être sans l’être. Te­nez, j’avais une tante qui avait été la maî­tresse d’un po­li­ti­cien : dans le ro­man, elle est de­ve­nue la femme du pré­sident ! Dans un autre livre, j’ai fait de ma mère une chan­teuse d’opé­ra, ce qu’elle avait tou­jours rê­vé d’être. Je donne à chaque per­son­nage sa ri­chesse.

C’est seule­ment à plus de 50 ans que vous avez fait pa­raître votre pre­mier ro­man, Le Pa­ra­dis des per­ro­quets…

A.J. Et qui n’est ja­mais sor­ti en in­té­gra­li­té en France ! Pour un vrai ro­man, il faut au moins une an­née, car ce­la de­mande de re­créer toute une vie. Il faut être un tâ­che­ron. Voyez Ma­rio Var­gas Llo­sa : il se lève, il écrit, c’est un ro­man­cier. Il ne va pas plus loin. Au­jourd’hui, il faut al­ler plus loin que Dos­toïevs­ki, en pro­po­sant du réel qui n’est pas tout à fait du réel. Ou, plus exac­te­ment, un dé­ve­lop­pe­ment spi­ri­tuel du réel.

Ne se­rait- ce pas la dé­fi­ni­tion du réa­lisme ma­gique ?

A. J. Non. Moi, je pré­fère la ma­gie réa­liste.

Moi, je pré­fère le ca­fé avec le ci­tron

HHHHI En­quête sur un che­min de terre par Alexandro Jodorowsky, tra­duit de l’es­pa­gnol (Chi­li) et pré­fa­cé par Gérard de Cor­tanze, 256 p., Al­bin Michel/Es­paces libres, 8,10 En li­brai­rie le 2 mai. E.

« Il faut al­ler plus loin que Dos­toïevs­ki, en pro­po­sant du réel qui n’est pas tout à fait du réel. »

« Un jour, on va vo­ler. Notre rap­port à l’es­pace va chan­ger et nous al­lons aus­si dé­ve­lop­per nos pou­voirs té­lé­pa­thiques. »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.