LIT­TÉ­RA­TURE FRAN­ÇAISE

Il a dé­fen­du Bo­kas­sa, pro­té­gé les in­té­rêts de la veuve de Cé­line, lan­cé Fi­lip des 2Be3. Des grands écarts ? Ren­contre avec cet avo­cat aty­pique de­ve­nu écrivain in­clas­sable.

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Quand Fran­çois Gi­bault vous re­çoit dans l’hô­tel par­ti­cu­lier de la rue Mon­sieur où il est né en 1932 et qu’il n’a ja­mais quit­té, le ver­tige n’est pas loin. Sous les do­rures de ce somp­tueux ba­zar qui semble in­fi­ni, les dos­siers en dé­sordre cô­toient chefs- d’oeuvre et cu­rio­si­tés, comme ce mou­lage de la main de Sa­gan ou cet im­pres­sion­nant masque mor­tuaire de Cé­line. Tou­jours frin­gant mal­gré ses 85 prin­temps, Gi­bault sau­tille d’une pièce à l’autre. Il nous sert un whis­ky, bien que lui ne boive plus de­puis 1974. Ce n’est pas la seule règle qu’il suive. Le ma­tin, il prend un bain gla­cé. À mi­di, il ne dé­jeune pas. Ne pi­core qu’un lé­ger dî­ner le soir. Un es­prit alerte dans un corps de spor­tif : « J’ai fait des an­nées de yo­ga, de la contor­sion. Main­te­nant je ne peux plus, c’est un re­gret… Plus jeune, j’avais fait un peu de tra­pèze vo­lant aus­si, et j’avais sur­tout ap­pris à mar­cher sur un fil. On de­vrait en­sei­gner ça à tout le monde. Ça vous donne un équi­libre, et ça a des ré­per­cus­sions psy­cho­lo­giques. »

FOLLE VIE

Mar­cher sur un fil, maître Gi­bault l’au­ra fait tout au long de sa car­rière d’avo­cat, dé­fen­dant Bo­kas­sa, le fils fran­çais d’Hit­ler, des anciens membres de l’OAS, des in­dé­pen­dan­tistes corses ou basques : « La pre­mière ver­tu, pour moi, c’est la to­lé­rance. Et je suis un fou de li­ber­té. Je vais d’ailleurs vous dire quelque chose qu’on n’en­tend nulle part : le grand âge, ça vous donne une im­mense li­ber­té, celle de vous foutre roya­le­ment de ce que les autres pensent de vous. C’est la contre­par­tie des désa­gré­ments de la vieillesse. » Cette ou­ver­ture d’es­prit au­ra per­mis à ce fils de la meilleure bour­geoi­sie de me­ner folle vie avec des ar­tistes, des francs- ti­reurs et des dan­seurs de tous les mi­lieux, de Du­buf­fet à Lu­cette Des­touches et jus­qu’à Fi­lip Ni­ko­lic – le chan­teur du boys band 2Be3 –, dont il fut le pyg­ma­lion. Sa porte reste ou­verte aux jeunes gens, avo­cats ou as­pi­rants écrivains, qu’il est tou­jours prêt à ai­der. C’est un grand-oncle ac­cueillant et gé­né­reux – saint Fran­çois d’As­sise.

AT­TA­CHÉ À LA CRA­VATE

À la fois ro­man­cier, bio­graphe, his­to­rien et poète, Gi­bault avait dé­jà pu­blié une di­zaine de livres. Le nou­veau, Un jour­nal, est une fic­tion dans la­quelle il ima­gine le car­net te­nu entre 1933 et 1940 par un vé­té­ran de la Grande Guerre. Mê­lant pein­ture d’époque, ré­flexions po­li­tiques et saillies dro­la­tiques, il rend avec fi­nesse l’am­bi­guï­té de cette pé­riode que l’on ca­ri­ca­ture sou­vent à la va-vite : « Dans les an­nées 1930, face à la faillite de la dé­mo­cra­tie, on pou­vait être par­ta­gé entre le com­mu­nisme et le fas­cisme. Mon hé­ros ne va tom­ber ni dans un ex­cès ni dans l’autre, mais il est ten­té. Nom­breux sont les dé­çus du com­mu­nisme qui iront vers le fas­cisme et se re­trou­ve­ront au­tour du ma­ré­chal Pé­tain. Par exemple, Do­riot, La­val ou Déat étaient des gens de gauche. Beau­coup de gens ne le savent pas – ou ne veulent pas le sa­voir. » Par son style te­nu, Un jour­nal rap­pelle le Drieu La Ro­chelle de Ré­cit se­cret. Notre hôte ne dit pas non, même si, de Drieu, il pré­fère La Co­mé­die de Char­le­roi ou L’Homme à che­val.

Gi­bault, c’est l’âme de Jacques Ver­gès dans la peau de Ga­briel Matz­neff. Se dé­fi­nis­sant comme « à la fois anar­chiste et pour l’ordre », at­ta­ché à la cra­vate, hos­tile à la mode de la barbe, il est un li­ber­taire d’An­cien Ré­gime. Né au Ja­pon, il au­rait pu être cou­sin de Mi­shi­ma : « C’est pro­ba­ble­ment l’homme que j’au­rais ai­mé ren­con­trer. C’était un homme de tra­di­tion et un homme mo­derne. Un très grand écrivain. Il avait une dis­ci­pline in­té­rieure for­mi­dable. Et puis il était mal fou­tu et s’est for­gé un corps, comme moi… » Drieu, Mi­shi­ma : deux sui­ci­dés. La mort dans tout ça ? Gi­bault n’est pas du genre à la craindre. Son amie Sa­gan lui avait pro­po­sé de re­po­ser dans sa tombe. L’heure ve­nue, nous n’irons pas cra­cher des­sus.

Louis-Hen­ri de La Ro­che­fou­cauld

HHHHIUn jour­nal (1833-1940) par Fran­çoisGi­bault, 144 p., Gal­li­mard, 15 E

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