ES­SAI

Si­ri HUSTVEDT Quand l’écri­vaine se confronte aux neu­ros­ciences, il en ré­sulte un brillant es­sai sur le rap­port entre le corps et l’es­prit, qui in­ter­roge les li­mites de l’hé­gé­mo­nie scien­ti­fique.

Lire - - Sumario - Es­telle Le­nar­to­wicz

Elle n’est pas du genre à se lais­ser mar­cher sur les pieds – ce jour-là, ils sont chaus­sés d’élé­gantes ten­nis rouge pi­voine. Ni lors­qu’elle énu­mère ses titres uni­ver­si­taires : elle est doc­teure en lit­té­ra­ture an­glaise et maître de confé­rences en psy­chia­trie à la fa­cul­té de mé­de­cine Weill Cor­nell de New York. Ni quand elle évoque son cé­lèbre époux (Paul Aus­ter) : « Il n’y a qu’en France que l’on m’in­ter­roge au­tant sur mon couple ! » , au­rait- elle ré­tor­qué, un brin aga­cée, à un jour­na­liste in­dis­cret. Avec son re­gard d’acier et son teint dia­phane, Si­ri Hustvedt res­semble à une hé­roïne de Da­vid Lynch. Entre deux séances pho­to don­nées lors de sa tour­née pa­ri­sienne, elle s’en­ferme avec nous dans le bu­reau boi­sé de son édi­trice fran­çaise. Po­sée et af­fable, elle ré­pond à nos ques­tions par de gé­né­reux dé­ve­lop­pe­ments qui prennent par­fois des ac­cents de cours ma­gis­tral. Pas­sant sans ef­fort du co­gi­to de Des­cartes aux dan­gers de l’épi­phé­no­mé­nisme, sa pen­sée ca­vale à toute vi­tesse – et avec vir­tuo­si­té – dans les ter­ri­toires ar­dus de la théo­rie des idées.

DES PONTS ENTRE LES LANGAGES

À écou­ter ses dé­ve­lop­pe­ments sur les prin­cipes de la psy­cho­lo­gie cog­ni­tive et les li­mites de la théo­rie com­pu­ta­tion­nelle, on ou­blie­rait presque que Si­ri Hustvedt est d’abord ro­man­cière. Née en 1958 dans une fa­mille nor­vé­gienne im­mi­grée dans le Min­ne­so­ta, elle dé­cide de de­ve­nir écri­vaine à l’âge de 14 ans. « Cette même an­née, je suis aus­si de­ve­nue fé­mi­niste », ajoute-t-elle. Ses pre­miers textes, des poèmes, sont pu­bliés dans la pres­ti­gieuse Pa­ris Re­view. En 2003, c’est le suc­cès de Tout ce que j’ai­mais – un ro­man sur deux couples d’ar­tistes new-yor­kais dans l’Amé­rique des an­nées 1970 – qui la pro­pulse au rang des au­teurs qui comptent. Pas­sion­née de longue date par la psy­chia­trie et la psy­cha­na­lyse, elle a tou­jours dé­fen­du l’im­por­tance de la plu­ri­dis­ci­pli­na­ri­té, et n’a de cesse, dans ses ro­mans et ses es­sais, de je­ter des ponts entre les langages de l’art et ce­lui des sciences.

En 2005, alors qu’elle pro­nonce un dis­cours en l’hon­neur de son père dis­pa­ru, elle est sou­dain prise d’étranges trem­ble­ments. Des consé­quences de cette ex­pé­rience phy­sique et men­tale, elle tire La femme qui tremble, une pas­sion­nante en­quête au­to­bio­neu­ro­lo­gique, à la fron­tière du lit­té­raire et du mé­di­cal. De­puis qu’elle s’in­té­resse aux neu­ros­ciences, Si­ri Hustvedt est par­ti­cu­liè­re­ment at­ten­tive à la ma­nière dont les grandes ques­tions po­sées par la phi­lo­so­phie (qu’elle a étu­diée à Co­lum­bia) res­sur­gissent dans le champ des sciences dites « dures », sou­vent de fa­çon in­vi­sible ou re­fou­lée. Dans son nou­veau livre, Les Mi­rages de la cer­ti­tude, un es­sai pas­sion­nant bien qu’un peu ar­du, elle pro­pose de ré­exa­mi­ner le pro­blème de l’opposition corps/es­prit à la lu­mière des ré­centes évo­lu­tions des neu­ros­ciences, de la psy­cho­lo­gie cog­ni­tive et de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Comment les en­jeux et ap­ports de ces dis­ci­plines s’ins­crivent-ils dans les dé­bats phi­lo­so­phiques por­tés par Pla­ton, Des­cartes ou Kier­ke­gaard ?

EXPLORATRICE DE LA VIE IN­TÉ­RIEURE

Na­vi­guant avec sou­plesse dans une mul­ti­tude de ré­fé­rences, l’es­sayiste sug­gère aus­si qu’une ma­jo­ri­té de re­cherches en neu­ros­ciences et « I.A. » res­tent pri­son­nières d’un « ou­bli de la chair », symp­to­ma­tique de la per­sis­tance d’un vieux fan­tasme de pu­re­té et de pou­voir dont se­rait tri­bu­taire la re­cherche scien­ti­fique.

Exploratrice in­sa­tiable de la vie in­té­rieure, Si­ri Hustvedt re­vient sur les obs­tacles aux­quels se heurtent les modes ac­tuels de mo­dé­li­sa­tion de l’ac­ti­vi­té cé­ré­brale. « Le rôle pré­pon­dé­rant de l’ima­ge­rie cé­ré­brale pose de nom­breux pro­blèmes : à grands ren­forts de tech­no­lo­gies, de scan­ners, d’IRM, on crée l’il­lu­sion d’un ac­cès di­rect, par­fait et trans­pa­rent à ce qui se passe dans nos cer­veaux. » L’es­sayiste s’in­quiète ain­si de l’adop­tion gé­né­ra­li­sée d’un mo­dèle d’ana­lyse dit « com­pu­ta­tion­nel » : « avec lui, l’idée que nos es­prits fonc­tion­ne­raient comme des or­di­na­teurs, et nos cer­veaux comme des disques durs ». Sou­li­gnant les im­passes de ce pré­sup­po­sé confor­table mais res­tric­tif, elle en ap­pelle à une nou­velle ap­proche neu­ros­cien­ti­fique du dé­sir sexuel, du rêve, de l’ima­gi­na­tion. Et de la fic­tion. Chas­sez l’écri­vaine…

HHHII Les Mi­rages de la cer­ti­tude (The De­lu­sions of cer­tain­ty) par Si­ri Hustvedt,tra­duit de l’an­glais (États-Unis) par Ch­ris­tine Le Boeuf, 416 p., Actes Sud, 23,50 E

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.