JEAN-CH­RIS­TOPHE GRAN­GÉ

La Terre des morts

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La Terre des morts

Le com­man­dant Cor­so n’est pas un type à l’abord agréable. Plu­tôt du genre à s’éner­ver fa­ci­le­ment, à ta­per dur et à crier fort quand on ne lui ré­pond pas po­li­ment. Dans sa vie per­son­nelle, rien ne va plus : ins­tance de di­vorce, garde com­pli­quée de son fils, fu­ture ex-épouse en co­lère pour quelques bonnes rai­sons. Son tra­vail n’est pas seule­ment une oc­cu­pa­tion mais une pas­sion vis­sée à l’âme, même lors­qu’il s’agit de plon­ger dans le monde du strip-tease et plus en­core du bon­dage qu’il fré­quente pour la pre­mière fois, ou presque. Plu­sieurs jeunes femmes sont as­sas­si­nées avec un sens du dé­tail qui oblige le po­li­cier à se ren­sei­gner sur les mé­thodes sa­do­ma­so­chistes les plus créa­tives. Cierges, mor­ceaux de verre, en­traves de toutes sortes, films sor­dides et soi­rées ex­trêmes ne sont qu’un dé­but. Cor­so va de­voir se per­fec­tion­ner au­près de spé­cia­listes qui ne comptent pas leurs heures lors­qu’il s’agit de l’édu­quer. Et quand il ne ques­tionne pas les maîtres SM, Cor­so se console en ai­dant ses amis des stups dans des ban­lieues en fu­sion.

Une nou­velle fois, JeanCh­ris­tophe Gran­gé en­traîne le lec­teur dans des uni­vers pa­ral­lèles après s’être sa­vam­ment do­cu­men­té. Les tech­niques sa­do­ma­so n’ont pas de se­cret pour lui. Il mène son his­toire tam­bour bat­tant sans ou­blier de don­ner des dé­tails ai­gui­sés. L’au­teur des Ri­vières pourpres et du Serment des limbes com­pose des ro­mans comme des opé­ras avec dé­cors, cos­tumes et mu­sique, por­tés par un sens du rythme qui ne fai­blit pas. En­fi­lez vos masques, at­ta­chez vos la­nières et plon­gez dans cette Terre des morts où les fa­milles se la­cèrent et où les ven­geances des femmes ne s’achèvent ja­mais.

LE SQUONK avait tout pour lui dé­plaire. Une boîte de strip-tease, soi-di­sant bran­chée, si­tuée au troi­sième sous-sol d’un im­meuble dé­cré­pit du Xe ar­ron­dis­se­ment. Marches, murs, sol, pla­fond, tout y était noir. Quand Sté­phane Cor­so, chef du groupe 1 de la Bri­gade cri­mi­nelle, avait plon­gé dans l’es­ca­lier, un sourd vrom­bis­se­ment lui avait aus­si­tôt vrillé l’es­to­mac – il avait pen­sé au mé­tro… Pas du tout : simple ef­fet so­nore à la Da­vid Lynch, his­toire d’ache­ver de vous op­pres­ser.

Après un cou­loir dé­co­ré de pho­tos de pin-up fif­ties éclai­rées par une fine rampe de leds, un bar vous ac­cueillait. Der­rière le comp­toir, les tra­di­tion­nelles ran­gées de bou­teilles étaient rem­pla­cées par des images en noir et blanc de sites in­dus­triels vé­tustes et d’hô­tels aban­don­nés. No comment.

Cor­so avait sui­vi les autres spec­ta­teurs et obli­qué à droite pour dé­cou­vrir une salle en pente aux fau­teuils rouges. Il s’était ins­tal­lé dans un coin, voyeur par­mi les voyeurs, et avait at­ten­du que les lu­mières s’éteignent. Il était ve­nu pour flai­rer le ter­rain et, de ce point de vue, il était ser­vi.

D’après le pro­gramme (une page de plas­tique noir écrite en blanc, genre ra­dio­gra­phie), on en était aux deux tiers du show et Cor­so se de­man­dait pour la cen­tième fois par quel sno­bisme bi­zarre ce genre de pres­ta­tions rin­gardes (on avait op­té pour la ter­mi­no­lo­gie amé­ri­caine, on par­lait dé­sor­mais de « new bur­lesque ») était re­ve­nu à la mode.

Il s’était dé­jà far­ci Miss Vel­vet, une brune coif­fée à la Louise Brooks et cou­verte de ta­touages, Can­dy Moon et sa danse des sept voiles, Gyp­sy La Rose, ca­pable d’ôter ses chaus­sures en fai­sant le pe­tit pont. On at­ten­dait Mam’zelle Ni­touche et Lo­va Doll… Cor­so n’avait ja­mais été at­ti­ré par ce type de shows et le phy­sique de ces dames ne l’in­ci­tait pas à l’in­dul­gence : plu­tôt grasses, sur­ma­quillées et gri­ma­çantes, elles se si­tuaient aux an­ti­podes de ce qui l’ex­ci­tait.

Cette pen­sée lui rap­pe­la Émi­liya et les pre­mières conclu­sions du di­vorce que son avo­cat lui avait en­voyées dans la jour­née. C’était la vé­ri­table rai­son de sa mau­vaise hu­meur. En ma­tière ju­ri­dique, ces conclu­sions ne mar­quaient pas la fin de la pro­cé­dure mais au contraire le dé­but des hos­ti­li­tés. Un tor­rent d’in­jures et de men­songes, dic­tés par Émi­liya elle-même, aux­quels il al­lait fal­loir ré­pondre avec la même vi­ru­lence.

L’en­jeu du com­bat était leur en­fant, Thad­dée, pe­tit gar­çon qui mar­chait sur ses 10 ans et dont il vou­lait ob­te­nir la garde prin­ci­pale. Cor­so ne lut­tait pas tant pour conser­ver son fils que pour l’éloi­gner de sa mère – à ses yeux le mal ab­so­lu : une haute fonc­tion­naire d’ori­gine bul­gare, adepte du SM dur. En re­muant ces idées, une gi­clée acide lui inon­da la gorge et il se dit que tout ça al­lait fi­nir en ul­cère, en can­cer du foie ou, pour­quoi pas, en ho­mi­cide vo­lon­taire.

Mam’zelle Ni­touche était ar­ri­vée. Cor­so se concen­tra. Une blonde à peau lai­teuse et hanches de mam­mouth. Elle ne por­tait dé­jà plus qu’un boa de plumes, deux étoiles ar­gen­tées sur les ma­me­lons et un string noir qui avait bien du mal à faire le tour du su­jet. Sou­dain, l’ar­tiste se pen­cha pour far­fouiller dans son der­rière. Elle fi­nit par y dé­ni­cher une guir­lande de Noël qu’elle ex­tir­pa en jap­pant comme un pe­tit chien. Cor­so n’en croyait pas ses yeux. L’ef­feuilleuse se mit à tour­ner sur elle-même telle une tou­pie géante en équi­libre sur ses ta­lons de 12, fai­sant vi­re­vol­ter son ru­ban de soie sous les ap­plau­dis­se­ments en­thou­siastes des spec­ta­teurs.

Il se ré­so­lut à en­vi­sa­ger en­fin la rai­son de sa pré­sence à 23 heures pas­sées dans ce rade obs­cur. Douze jours au­pa­ra­vant, le ven­dre­di 17 juin 2016, le ca­davre d’une ar­tiste du Squonk, So­phie Se­reys, alias Nina Vice, 32 ans, avait été re­trou­vé aux abords de la dé­chet­te­rie de la Po­terne des Peu­pliers, près de la place d’Ita­lie. Nue et li­go­tée avec ses sous­vê­te­ments, la jeune femme avait été dé­fi­gu­rée d’une ma­nière hor­rible : le tueur avait fi­gé son vi­sage sur un cri dé­me­su­ré en in­ci­sant les com­mis­sures de ses lèvres jus­qu’aux oreilles et en lui en­fon­çant une pierre au fond de la gorge pour main­te­nir la bouche lar­ge­ment ou­verte.

L’en­quête avait été confiée au com­man­dant Patrick Bor­nek, pa­tron du groupe 3 de la Bri­gade cri­mi­nelle. Le flic, qui connaissait son bou­lot, avait ap­pli­qué la mé­thode stan­dard : pho­tos et pré­lè­ve­ments sur la scène de crime, porte- à- porte, vi­sion­nage des bandes de vi­déo­sur­veillance, au­di­tion des proches, re­cherche de té­moins, etc.

On s’était in­té­res­sé en prio­ri­té aux clients du Squonk. Bor­nek s’ima­gi­nait faire mois­son d’ob­sé­dés sexuels et de per­vers dé­glin­gués. Il en avait été pour ses frais : la clien­tèle était com­po­sée de jeunes bran­chés, de fi­nan­ciers co­kés, d’in­tel­los ama­teurs de se­cond de­gré qui trou­vaient très chic d’as­sis­ter à des spec­tacles d’un autre temps. Par ailleurs, la re­cherche des poin­tus et autres vio­leurs ré­cem­ment li­bé­rés ou dans la ligne de mire de la BRP n’avait rien don­né non plus. L’équipe de Bor­nek avait aus­si creu­sé chez les adeptes du bon­dage – les liens avec les sous-vê­te­ments rap­pe­lant les pra­tiques BDSM. En vain.

Tous les fi­chiers cri­mi­nels in­for­ma­ti­sés avaient été pas­sés au crible, du TAJ (Trai­te­ment des an­té­cé­dents ju­di­ciaires) au Sal­vac (Sys­tème d’ana­lyse des liens de la vio­lence as­so­ciée au crime), pour n’ob­te­nir à l’ar­ri­vée qu’un zéro poin­té. On avait éga­le­ment étu­dié

les quelques plaintes im­pli­quant des sous-vê­te­ments. Rien à re­te­nir, sauf si on vou­lait ou­vrir une bou­tique de lin­ge­rie fé­mi­nine.

L’en­quête de voi­si­nage, cô­té dé­chet­te­rie et aus­si à l’adresse de la vic­time, rue Mar­ceau à Ivry-surSeine, s’était ré­duite à peau de balle. La nuit du 15 au 16 juin, So­phie Se­reys était ren­trée chez elle en Uber à 1 heure du ma­tin. Le chauf­feur l’avait dé­po­sée de­vant son im­meuble et on ne l’avait plus ja­mais re­vue. Le len­de­main étant son jour de re­pos, per­sonne au Squonk ne s’était in­quié­té. Quant à la dé­chet­te­rie, c’étaient des ou­vriers po­lo­nais ve­nus dé­po­ser leurs gra­vats qui avaient aper­çu le ca­davre. Au­pa­ra­vant, ni les vi­giles ni les ca­mé­ras n’avaient re­pé­ré le moindre dé­tail sus­pect.

On avait dres­sé le por­trait de la vic­time, fouillé son pas­sé. So­phie se consi­dé­rait comme une ar­tiste et cou­rait après ses heures tra­vaillées comme n’im­porte quel in­ter­mit­tent du spec­tacle. Peu d’amis, pas de boy­friend, au­cune fa­mille. Elle était née sous X, ce qui si­gni­fiait que per­sonne, même pas les flics, ne pou­vait connaître l’iden­ti­té de ses pa­rents bio­lo­giques, et elle avait gran­di dans l’est de la France, au gré des foyers et de ses fa­milles d’ac­cueil. Après avoir ob­te­nu un BTS de ges­tion à Gre­noble, elle était mon­tée à Pa­ris en 2008 pour se consa­crer à ses vraies pas­sions, la danse et l’ef­feuillage.

Pas grand- chose non plus du cô­té de ses em­ployeurs. « Ar­tiste cho­ré­gra­phique » , se­lon le code APE du Pôle em­ploi spec­tacle, l’ef­feuilleuse ne tra­vaillait que trois jours par se­maine au Squonk et mul­ti­pliait les pe­tits jobs le reste de la se­maine. Elle ca­che­ton­nait dans des boîtes de pro­vince, don­nait des pres­ta­tions pri­vées pour les en­ter­re­ments de vie de gar­çon et pro­po­sait des cours d’ef­feuillage pour les en­ter­re­ments de vie de jeune fille. À croire que le strip-tease était la pre­mière et der­nière idée des jeunes gens avant le ma­riage…

Bor­nek, qui n’était pas contre quelques cli­chés, avait sup­po­sé que So­phie ar­ron­dis­sait ses fins de mois en cou­chant avec ses ad­mi­ra­teurs. Il avait tort. On n’avait pas trou­vé l’ombre d’un mi­che­ton. Elle pré­fé­rait les ac­ti­vi­tés spor­tives et spi­ri­tuelles : ha­tha yo­ga, mé­di­ta­tion, ma­ra­thon, VTT… Ce qui ne l’em­pê­chait pas de croi­ser chaque mois des cen­taines de mecs au fil de ses shows ou des pistes cy­clables. Au­tant de sus­pects ano­nymes.

Au bout d’une se­maine, Cor­so avait sen­ti le dos­sier se rap­pro­cher dan­ge­reu­se­ment. En l’ab­sence de ré­sul­tat, il ar­rive chez les flics qu’on change d’équipe, ne se­rait-ce que pour se don­ner le sen­ti­ment d’avan­cer. D’au­tant que dans cette his­toire, la pres­sion mé­dia­tique culmi­nait. On avait ici tous les in­gré­dients d’un bon vieux fait di­vers – du cul, du sang, du mys­tère…

Bref, Ca­the­rine Bom­part, pa­tronne de la BC, avait ob­te­nu du par­quet une pro­lon­ga­tion du dé­lai de fla­grance – pé­riode où les flics tra­vaillent sans juge ni contrainte –, puis avait convo­qué Cor­so dans son bu­reau. Sté­phane avait re­nâ­clé. Bom­part l’avait ra­pi­de­ment re­ca­dré : il n’avait pas le choix – elle n’était pas sim­ple­ment sa su­pé­rieure hié­rar­chique mais sa « mar­raine de coeur », celle qui lui avait évi­té de fi­nir en taule, comme tous les voyous qu’il ar­rê­tait de­puis près de vingt ans.

Le pas­sage de re­lais da­tait du ma­tin même. Il s’était en­fer­mé toute la jour­née avec le dos­sier – dé­jà cinq clas­seurs épais –, puis avait an­non­cé la nou­velle aux membres de son groupe en fin d’après-mi­di en leur dis­tri­buant un to­po qu’il avait lui-même ré­di­gé. Il leur avait or­don­né de s’or­ga­ni­ser avec les af­faires en cours pour pou­voir at­ta­quer dès le len­de­main. Brie­fing à 9 heures.

Les lu­mières de la salle se ral­lu­mèrent. Mam’zelle Ni­touche avait rem­bal­lé ses guir­landes et sans doute Lo­va Doll était-elle pas­sée aus­si. Il n’avait rien vu. Main­te­nant que cha­cun se le­vait, il sur­pre­nait les mines hi­lares et sa­tis­faites du pu­blic. En­core une fois, mais c’était une sen­sa­tion fa­mi­lière, il éprou­va une bouf­fée de haine à l’égard de tous ces hon­nêtes gens.

Il les lais­sa fi­ler et re­pé­ra une porte noire à droite de la scène, le backs­tage. Il était temps de rendre une pe­tite vi­site au maître des lieux, Pierre Ka­mins­ki.

COR­SO le connaissait de longue date – il l’avait lui-même ar­rê­té en 2009 alors qu’il bos­sait à la BRP – et se re­mé­mo­ra le pe­di­gree du las­car.

Né dans les en­vi­rons de Chartres en 1966, Pierre Ka­mins­ki avait quit­té la ferme fa­mi­liale à 16 ans. D’abord punk à chien, il était de­ve­nu jon­gleur, puis cra­cheur de feu, avant de s’em­bar­quer pour les État­sU­nis à 22 ans. Là-bas, il avait fré­quen­té le mi­lieu du off-Broad­way (c’était du moins ce qu’il ra­con­tait) avant de re­ve­nir en France en 1992 pour mon­ter une boîte de nuit près de la Ré­pu­blique, Le Cha­ris­ma. Trois ans plus tard, il était ar­rê­té et condam­né pour coups et bles­sures sur une de ses ser­veuses. Sur­sis. Faillite. Dis­pa­ri­tion.

Plus tard, il était re­ve­nu avec une boîte à par­touzes près du ca­nal Saint-Mar­tin, Le Cha­fouin. Af­faire flo­ris­sante avant qu’il ne tombe cette fois pour proxé­né­tisme. Trois ans de pla­card ferme. Il n’en avait fait que deux. En 2001, le boss re­nais­sait en­core de ses cendres et mon­tait Le Shar Pei, un club de strip-tease rue de Pon­thieu qui avait mar­ché huit an­nées du­rant avant de fer­mer pour « tra­fic d’êtres hu­mains » .

Ka­mins­ki avait éco­pé d’une nou­velle in­cul­pa­tion et avait même été, dans la fou­lée, soup­çon­né du meurtre d’une de ses dan­seuses, re­trou­vée dé­fi­gu­rée dans une pou­belle à quelques blocs de l’éta­blis­se­ment. Il était sor­ti blan­chi de ces ac­cu­sa­tions (té­moins et plai­gnants avaient dis­pa­ru) et s’était éva­noui de nou­veau. Il fai­sait bien parce que Cor­so, qui était convain­cu de sa culpa­bi­li­té, au­rait bien ré­glé l’af­faire à sa fa­çon. Fi­na­le­ment, le ma­que­reau était ré­ap­pa­ru en 2013 et avait ou­vert Le Squonk qui ne désem­plis­sait pas.

Cor­so at­ter­rit dans un ves­tiaire dont deux murs étaient oc­cu­pés par des por­tants char­gés de cos­tumes, le troi­sième ali­gnant des mi­roirs-loges bor­dés d’am­poules. Il ré­gnait ici un joyeux bor­del : des pro­duits de ma­quillage cou­vraient les tables, des va­lises à rou­lettes, des chaus­sures, des ac­ces­soires jon­chaient le sol dans un dé­sordre de champ de ba­taille.

La plu­part des Miss avaient en­core les fesses à l’air. Dans un coin, une stage kit­ten (l’équi­valent des ra­mas­seuses de balles sur un court de ten­nis sauf qu’il s’agis­sait ici de sou­tiens-gorge et de cu­lottes) rac­cro­chait sa mois­son sur des cintres. Un dan­seur de cla­quettes, noir de peau, rose de cos­tume, re­vis­sait les fers de ses chaus­sures, as­sis sur un ta­bou­ret. — Ka­mins­ki, fit Cor­so en s’adres­sant au Black. Le gars le jau­gea d’un coup d’oeil. Il ne pa­rut ni sur­pris ni ef­frayé par ce nou­veau flic : de­puis l’as­sas­si­nat de Nina, les schmidts dé­fi­laient ici en rangs ser­rés. — Au fond du cou­loir. Cor­so en­jam­ba un ham­bur­ger gon­flable de la taille d’un pouf, des coiffes à plumes, des cor­sets sa­ti­nés, des col­liers ta­hi­tiens… D’un coup, il éprou­va de la ten­dresse pour ces filles qui créaient leur propre nu­mé­ro, cou­saient leurs frusques et met­taient au point leur cho­ré­gra­phie. Il son­gea à sa propre en­fance, quand il se dé­gui­sait en In­dia­na Jones ou imi­tait Bruce Lee de­vant la glace du dor­toir.

Cor­so en­tra sans frap­per. La pre­mière chose qu’il vit fut un ré­gis­seur, de­bout sur une échelle, qui ré­pa­rait un pla­fon­nier. La deuxième fut Ka­mins­ki lui­même, torse nu, pan­ta­lon de treillis, les poings sur les hanches, sur­veillant l’opé­ra­tion comme s’il s’agis­sait de la construc­tion du pont de la ri­vière Kwaï.

Sous sa coupe de lé­gion­naire, l’homme ar­bo­rait un vi­sage sec tout en angles droits. Sa car­rure était à l’ave­nant – muscles au cor­deau, af­fû­tés et prêts à l’em­ploi. Le mar­chand de cul le plus cé­lèbre de la ca­pi­tale res­sem­blait à un pa­ra en rup­ture de conflit.

— Tiens, dit-il en lan­çant un bref re­gard à Cor­so, v’là la vo­laille.

Cor­so re­mar­qua qu’il ne por­tait pas de chaus­sures et que le sol était ta­pis­sé de co­co, ce qui pou­vait pas­ser pour une imi­ta­tion de ta­ta­mi. — T’as pas l’air sur­pris de me voir. — Ces der­niers temps, j’ai vu pas­ser ici as­sez de flics pour m’en far­cir le crou­pion jus­qu’à la gueule. Cor­so fit mine de sou­rire. — Je suis ve­nu te po­ser quelques ques­tions. Sans crier gare, Ka­mins­ki se mit en po­si­tion zen­kut­su da­chi, jambe avant flé­chie, jambe ar­rière ten­due, poings ser­rés en garde. — Ça vous a pas suf­fi de me foutre en garde à vue ? Le pre­mier ré­flexe de Bor­nek avait été d’ar­rê­ter Ka­mins­ki, rap­port à ses an­té­cé­dents. En­core une er­reur. Le com­mis­saire avait dû le li­bé­rer quelques heures plus tard après vé­ri­fi­ca­tion de son ali­bi.

Ka­mins­ki pi­vo­ta en di­rec­tion du ré­gis­seur et lui ba­lan­ça un ma­wa­shi ge­ri (« coup de pied cir­cu­laire ») qu’il ar­rê­ta à quelques mil­li­mètres des jambes. Le tech­ni­cien sem­blait avoir l’ha­bi­tude car il ne bron­cha pas.

— Vous êtes ve­nus ici une di­zaine de fois, re­prit le tau­lier. Vous avez in­ter­ro­gé mes dan­seuses, convo­qué mon per­son­nel, em­mer­dé mes clients. Mon nom et ce­lui de ma boîte sont traî­nés dans la merde de­puis une se­maine. Pas bon pour le com­merce tout ça.

— Tu parles. De­puis le meurtre de Nina, tu fais salle comble. Rien ne vaut le goût du sang pour at­ti­rer le cha­land. L’autre ou­vrit ses bras en signe d’al­lé­luia. — Tu m’as en­fin trou­vé un mo­bile ! — Par­lons sé­rieu­se­ment… d’homme à homme. Le proxo écla­ta de rire. — Ho, Cor­so, comment tu m’parles, là ? On a pas été aux putes en­semble. Notre der­nier contact, si j’me rap­pelle bien, c’est quand tu m’as en­voyé au bal­lon en 2009.

Cor­so ne re­le­va pas – de la pro­vo­ca­tion de voyou stan­dard.

— Je vou­drais que tu me fasses un por­trait de Nina… hu­main, in­time. Tu étais proche d’elle, non ? Ka­mins­ki se re­mit en po­si­tion zen­kut­su da­chi. — La dis­tance rai­son­nable entre un pa­tron et sa sa­la­riée.

Cor­so son­gea à la ser­veuse à la­quelle il avait dé­boî­té la mâ­choire et à la dan­seuse re­trou­vée rue Jean-Mer­moz, sans vi­sage. — Vous ne cou­chiez pas en­semble ? — Nina ne cou­chait avec per­sonne. — Elle car­bu­rait à quoi ? Ka­mins­ki pi­vo­ta puis lan­ça un yo­ko ge­ri (« coup de pied la­té­ral ») juste à la hau­teur des ge­noux de l’ou­vrier tou­jours aux prises avec sa rampe lu­mi­neuse.

— Ce qu’elle ai­mait par- des­sus tout, c’était se ba­la­der à poil sur les plages de sable blanc.

La Terre des morts par Jean-Ch­ris­tophe Gran­gé, 560 p., 23,90 E. Co­py­right Al­bin Michel. En li­brai­rie le 2 mai.

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