RO­MAIN PUÉR­TO­LAS

Les Nou­velles Aven­tures du fakir au pays d’Ikea

Lire - - Sumario - Alexandre Fillon

Les Nou­velles Aven­tures du fakir au pays d’Ikea

LE LIVRE Notre fakir pré­fé­ré re­vient au ci­né­ma1, mais aus­si en li­brai­rie avec un se­cond vo­let de ses tri­bu­la­tions ro­cam­bo­lesques. Aja­ta­sha­tru La­vash Pa­tel est de­ve­nu très riche. Notre homme est désor

mais un « écrivain à suc­cès, ou plu­tôt écrivain d’un suc­cès ». Ins­tal­lé confor­ta­ble­ment dans le 16e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, il n’aime rien tant que re­gar­der la té­lé­vi­sion le ma­tin. Mais lors­qu’il re­çoit un coup de fil de son édi­teur, un an­cien épi­cier, qui lui as­sène qu’il s’est em­bour­geoi­sé, qu’il a per­du son au­then­ti­ci­té et que son der­nier ma­nus­crit est nul, Aja­ta­sha­tru tombe des nues et se met à co­gi­ter. À re­pen­ser à son en­fance. Au pe­tit gar­çon qui sou­hai­tait de­ve­nir fakir, parce qu’il vou­lait ga­gner beau­coup d’argent et trans­for­mer le plomb en or. Il s’aper­çoit sur­tout qu’il n’a fi­na­le­ment ja­mais ac­com­pli la mis­sion qui l’avait me­né jus­qu’en Eu­rope : ache­ter le tout der­nier mo­dèle de lit à clous d’Ikea. Mo­dèle dont il dé­couvre avec stu­peur qu’il n’est plus fa­bri­qué ! Ni une ni deux, Aja­ta­sha­tru dé­cide de se re­prendre en main. De quit­ter sur le champ Pa­ris – ain­si que son épouse, Ma­rie Ri­vière, di­rec­trice com­mer­ciale dans une en­tre­prise de ca­fe­tières – pour re­joindre la Suède. Sa quête lui don­ne­ra l’oc­ca­sion de ren­con­trer l’in­ven­teur de la plus jo­lie machine à ca­fé du monde. Et aus­si de re­croi­ser la route de Ba­ba Oh­rom, le vieux maître qui lui a ja­dis vo­lé sa jeunesse et son in­no­cence. Le­quel se fait dé­sor­mais ap­pe­ler le ba­ron Gus­taf Sh­rinksh­ranksh­runk ! Dans ces Nou­velles Aven­tures du fakir au pays d’Ikea, Ro­main Puér­to­las cite aus­si bien Sté­pha­nie de Mo­na­co qu’Ar­thur Rim­baud. L’au­teur, très en verve, s’au­to­rise toutes les fan­tai­sies pour une suite épa­tante. Et pi­quante !

Le pa­lais des mille et une vis

Ces der­niers temps, une nou­velle di­vi­ni­té avait fait son ap­pa­ri­tion dans le bi­don­ville de Ki­sha­nyo­goor, aux cô­tés de Ga­nesh et Vi­sh­nou : « IKEA le tout­puis­sant », une clé Al­len et une no­tice de mon­tage dans cha­cune de ses huit mains et sous sa re­pré­sen­ta­tion la plus gran­diose, un mé­gas­tore de 25 000 mètres car­rés dont 18 000 mètres car­rés de sur­face de vente, do­té d’un par­king gra­tuit de près de huit cents places. On l’ap­pe­lait « le pa­lais des mille et une vis ». C’était un peu de Scan­di­na­vie qui avait at­ter­ri dans ce pe­tit coin du Ra­jas­than. On avait per­du 40 de­grés d’un coup. Et ga­gné cinq cents em­plois. Oh, pas as­sez pour que la mi­sère dis­pa­raisse, mais bien as­sez pour qu’elle change de vi­sage. Do­ré­na­vant, on men­diait avec une cou­pelle FÄRGRIK ou SMASKA dans la main au lieu d’une ga­melle en fer­raille. La mi­sère était moins pé­nible au so­leil, sur­tout avec un pa­lais des mille et une vis à cô­té.

Sih­ringh Sid­kaar avait de loin la plus belle mai­son du bi­don­ville.

De l’ex­té­rieur, sa très mo­deste de­meure de onze mètres car­rés ne payait pas de mine et res­sem­blait à toutes les autres. Quatre murs de brique per­cés de deux ou­ver­tures pour la porte et la fe­nêtre, et un toit en tôle me­na­çant de s’écrou­ler à tout mo­ment. Ce n’est que lors­qu’on en­trait que la ma­gie opé­rait. La pein­ture avait été re­faite à neuf, dans des tons pas­tel, on avait po­sé des mou­lures mo­dernes au pla­fond, du par­quet en pin scan­di­nave au sol et de belles plinthes blanches entre les deux. Des cubes de ran­ge­ment LIXHULT mul­ti­co­lores avaient été ac­cro­chés au mur, dans un ordre ap­pa­rem­ment aléa­toire mais étu­dié avec soin, à dif­fé­rentes hau­teurs pour créer une mo­saïque écla­tée de cou­leurs vives. À droite en en­trant, un ca­na­pé KNOPPARP orange or­né de cous­sins GURLI verts sem­blables à de gi­gan­tesques pas­tilles contre la toux trô­nait de­vant une table basse TINGBY qui ac­cueillait un pla­teau SMULA en plas­tique conte­nant des verres de thé dans les­quels il n’était pas rare que Va­sh­nou, la vache de la fa­mille, vienne se désal­té­rer.

Ima­gi­nez un sho­wroom d’IKEA au beau mi­lieu d’un dé­dale de ruelles pouilleuses et mal fa­mées et vous au­rez une idée as­sez fi­dèle de la réa­li­té. Pour­tant, ce n’était pas faute d’avoir in­sis­té pour que la vieille dame quitte le bi­don­ville. Avec tout l’argent que son fils lui avait en­voyé après le suc­cès de son ro­man en Oc­ci­dent, elle au­rait pu ha­bi­ter une luxueuse de­meure du sud de Ki­sha­nyo­goor, voire dé­mé­na­ger à la ca­pi­tale et s’en­tou­rer d’une ri­bam­belle de do­mes­tiques en noeud pa­pillon et gants blancs, mais Sih­ringh n’était pas comme ça. Elle avait pré­fé­ré res­ter au­près des gens qu’elle ai­mait. La mai­son de Sih­ringh était à son image. Vieille et abî­mée à l’ex­té­rieur. D’une grande beau­té et lu­mi­neuse à l’in­té­rieur.

Le fakir qui ra­che­ta la Fer­ra­ri du moine qui ven­dit sa Fer­ra­ri

Bien qu’il por­tât tou­jours un nom à cou­cher de­hors, il y a long­temps qu’Aja­ta­sha­tru La­vash Pa­tel ne l’avait pas fait.

Aux an­ti­podes de la constance et de l’hu­mi­li­té de sa mère, aux an­ti­podes de l’Inde éga­le­ment, il vi­vait dé­sor­mais dans un splen­dide ap­par­te­ment de 237 mètres car­rés (loi Car­rez) dans l’un des quar­tiers les plus bour­geois de Pa­ris, et son lit, de deux mètres sur deux, n’ac­cep­tait que des draps en soie taillés sur me­sure et ne conte­nait plus le moindre clou.

Il était si riche qu’il avait pu s’ache­ter, sur eBay, la Fer­ra­ri du moine qui ven­dit sa Fer­ra­ri, un cer­tain Ju­lian Mantle, un avo­cat amé­ri­cain mil­lion­naire qui, à la suite d’une crise car­diaque, avait dé­ci­dé de tout aban­don­ner du jour au len­de­main pour par­tir vivre dans la mon­tagne avec des moines. Ce que le livre ne di­sait pas, c’est que, lors­qu’il s’était ren­du compte de ce qu’était vrai­ment la vie de moine, il avait pré­fé­ré re­de­ve­nir l’homme d’af­faires qu’il était et s’ache­ter une Porsche. Il avait alors écrit un deuxième ro­man, Le moine qui ven­dit sa Fer­ra­ri pour s’ache­ter une Porsche, qui lui avait per­mis de ré­cu­pé­rer sa for­tune d’an­tan.

En­fant, Aja­ta­sha­tru s’était ju­ré qu’un jour il ga­gne­rait tel­le­ment d’argent qu’il pour­rait s’ache­ter un meuble IKEA. Il pre­nait conscience à pré­sent de la va­cui­té de cette am­bi­tion. Quand on est riche, on n’achète plus de meubles chez IKEA.

De­puis qu’il était de­ve­nu écrivain à suc­cès, ou plu­tôt écrivain d’un suc­cès, il s’était ré­fu­gié dans sa pe­tite bulle. Il ne vou­lait plus en­tendre par­ler des at­ten­tats dji­ha­distes, de la crise, de Donald Trump, de toutes ces mi­sères que dis­til­lent en boucle les jour­naux té­lé­vi­sés et qui nous font pen­ser que nous vi­vons vrai­ment dans le plus moche des mondes. Il pen­sait que Ba­char Al-As­sad était un per­son­nage du Livre de la jungle, le Brexit, un mo­dèle de sou­tien-gorge et l’in­dé­pen­dance ca­ta­lane, un des­sert. Bref, Aja­ta­sha­tru vi­vait heu­reux. Dans le plus jo­li des mondes.

Quand d’autres illustres au­teurs pas­saient leur temps à voya­ger de sa­lon du livre en fes­ti­val, de pays en con­tinent, lui ne bou­geait plus de chez lui et s’était pas­sion­né pour les émis­sions du ma­tin, seules fe­nêtres qu’il s’au­to­ri­sait à ou­vrir sur le monde, et dont ne pou­vait pro­fi­ter qu’une in­fime poi­gnée de pri­vi­lé­giés de la so­cié­té fran­çaise : les mé­na­gères de plus de cin­quante ans, les chô­meurs et les écrivains. On y par­lait de la vie, de san­té, de cui­sine et de re­la­tions amou­reuses. De toutes ces pe­tites choses pour les­quelles on consul­tait gé­né­ra­le­ment un fakir dans son pays et pour les­quelles les gens étaient prêts à dé­pen­ser des sommes folles : trois poules, voire quatre pour les cas les plus déses­pé­rés.

Ce ma­tin-là, les pré­sen­ta­teurs et leurs in­vi­tés dé­bat­taient d’un thème somme toute es­sen­tiel dans le bon fonc­tion­ne­ment des re­la­tions entre les êtres hu­mains, de quelque re­li­gion ou de quelque par­ti po­li­tique qu’ils fussent, un thème qui réunis­sait les peuples de la plus jo­lie ma­nière qu’il soit : l’érec­tion. Aja­ta­sha­tru fut sur­pris qu’au­cun des mé­de­cins pré­sents sur le pla­teau ne men­tion­nât, comme re­mède à l’im­puis­sance, la mé­thode qui consis­tait à plan­ter avec une grande dé­li­ca­tesse une pique de bar­be­cue im­bi­bée de cur­ry dans la verge du pa­tient tout en ré­pé­tant trois fois « Lève-toi et marche ». La seule mé­thode qui vaille, comme l’émi­nent sexo­logue ra­jas­tha­ni Ka­ma-sous-draps et ses an­cêtres l’avaient tou­jours pra­ti­quée avant lui. Du moins de­puis l’in­ven­tion du bar­be­cue.

Au lieu de ce­la, les trois doc­teurs (car ap­pa­rem­ment il en fal­lait au­tant pour ré­soudre un pro­blème aus­si simple) pré­co­ni­saient l’in­gur­gi­ta­tion de pe­tites pi­lules bleues en forme de lo­sange au doux nom de Via­gra, dans le­quel Aja­ta­sha­tru re­con­nut aus­si­tôt le mot sans­krit vyagh­rah, qui si­gni­fiait tigre. Le mi­ra­cu­leux mé­di­ca­ment avait été dé­cou­vert dans les an­nées 1990, par er­reur. Alors qu’il était cen­sé trai­ter l’an­gine de poi­trine, les scien­ti­fiques avaient re­mar­qué que ce trai­te­ment pro­vo­quait de puis­santes et du­rables érec­tions sur les su­jets mâles. Pou­vait-on être moins sé­rieux que ce­la ?

Une pe­tite pi­lule bleue ! On au­ra vrai­ment tout vu ! Et, ava­chi de­vant son té­lé­vi­seur, l’ex- fakir n’avait pas man­qué d’ap­plau­dir le tour de char­la­ta­nisme de ces trois sor­ciers blancs.

Sou­dain, un air de Vi­val­di joué au si­tar ré­son­na dans le somp­tueux sa­lon. D’un coup de té­lé­com­mande, Aja­ta­sha­tru bais­sa le vo­lume de la té­lé­vi­sion et dé­cro­cha son té­lé­phone por­table. — Bon­jour Achète-une-machine-à-la­ver-à-pé­dales. L’écrivain re­con­nut son édi­teur. Cette voix suave et cette hor­rible ma­nie de tou­jours mal pro­non­cer son nom. Il ne lui en tint pas ri­gueur, ce­pen­dant, car lui non plus n’avait ja­mais fait l’ef­fort de bien connaître le sien. S’agis­sait-il de Gérard Fran­çois ou de Fran­çois Gérard ? Les noms fran­çais étaient d’une am­bi­guï­té dé­con­cer­tante. On n’avait pas tous la chance de s’ap­pe­ler Aja­ta­sha­tru La­vash Pa­tel !

— J’ai bien re­çu ton der­nier ma­nus­crit, dit l’homme à l’autre bout du fil, ar­ra­chant l’In­dien à ses pen­sées.

À l’évo­ca­tion de son oeuvre, l’écrivain dé­tour­na son re­gard du té­lé­vi­seur et prê­ta at­ten­tion aux pa­roles de son édi­teur, ce qui ar­ri­vait ra­re­ment, il faut bien l’avouer. À vrai dire, Aja­ta­sha­tru était très sa­tis­fait de son der­nier ro­man. Un opus ma­gni­fique, bien que suc­cinct, dans le­quel il nar­rait, à la ma­nière d’un jour­nal de bord éta­lé sur deux se­maines, et ne conte­nant donc que qua­torze pages, la vie quo­ti­dienne d’un Ra­jas­tha­ni fraî­che­ment dé­bar­qué de son pays dans le 16e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Ses aven­tures à la bou­lan­ge­rie du coin, la dé­cou­verte du PMU et du tier­cé, ses tri­bu­la­tions au ma­ga­sin bio, ses dé­con­fi­tures avec les li­vreurs de DHL qui l’em­pê­chaient de sortir de 9 heures à 18 heures ou de prendre une douche (de peur de ne pas en­tendre la son­nette) pour fi­na­le­ment ne ja­mais lui ap­por­ter ce qu’il avait com­man­dé et lui lais­ser des mes­sages payants sur son té­lé­phone por­table. Ce ro­man avait la pré­ten­tion de se dis­tin­guer, de par sa taille et son am­bi­tion, du seul ro­man qu’il avait ja­mais écrit jusque-là, sur une che­mise, et qui l’avait ren­du plus riche qu’une star de Bol­ly­wood. Et puis, avec qua­torze pages écrites chaque an­née, il pour­rait ri­va­li­ser avec la pro­duc­tion an­nuelle d’Amé­lie Nos-Tombes, sa plus grande concur­rente. En toute mo­des­tie, ce deuxième ro­man était beau, il était poé­tique, il était fort, mais, sur­tout, il était… — … nul. — Par­don ? L’In­dien pen­sa qu’il avait mal com­pris. En­core ce mau­dit ac­cent. Pour­quoi les Fran­çais sem­blaient-ils tou­jours par­ler comme s’ils eussent une pa­tate chaude dans la bouche ?

— BAD ! ar­ti­cu­la Gérard, en pre­nant la voix et l’in­to­na­tion de Mi­chael Jack­son (avec une pa­tate chaude dans la bouche).

Aja­ta­sha­tru ne s’at­ten­dait pas à re­ce­voir le prix No­bel de lit­té­ra­ture, bien sûr, ou qu’on lui épin­glât une quel­conque dé­co­ra­tion sur le pe­tit cro­co­dile vert de son po­lo, mais tout de même…

— D’un cô­té, ce n’est pas éton­nant, Achète-une­truelle, tu t’es em­bour­geoi­sé.

— Em­bour­geoi­sé ? ré­pé­ta l’écrivain, de plus en plus stu­pé­fait. — Ce­la si­gni­fie que tu es de­ve­nu un pe­tit-bour… — Mer­ci, Gérard, ou Fran­çois, je sais très bien ce que veut dire em­bour­geoi­sé, cou­pa l’ex-fakir qui par­lait main­te­nant, grâce à Ma­rie (et Té­lé­ma­tin),

un fran­çais plus que cor­rect. Et je ne pense pas que cet ad­jec­tif soit des plus adé­quats pour me dé­crire. Je me suis « in­té­gré », c’est dif­fé­rent. — Eh bien, tu n’au­rais pas dû. — C’est pour­tant bien un mot que vous ai­mez en France : in-té-gra-tion.

— Je me fous de ton in­té­gra­tion, je suis ton édi­teur, pas le mi­nistre de l’In­té­rieur ! Il ne faut ja­mais re­nier ce que l’on est. La dif­fé­rence est une force. De­puis tou­jours, on es­saie de nous faire en­trer dans un même moule, mais c’est jus­te­ment les fruits et les lé­gumes dif­formes, ir­ré­gu­liers, qui sont les meilleurs. Et j’en sais quelque chose, Je-jet­teun- tas- de- choux, puisque, avant d’être édi­teur, j’étais épi­cier. Ce sont les pommes de terre ta­chées, cre­vas­sées, pour qui per­sonne n’au­rait don­né un seul cen­time, qui donnent les meilleures pu­rées.

— Je me suis in­té­gré pour plaire à Ma­rie, c’est tout, ex­pli­qua Aja­ta­sha­tru.

— Er­reur fa­tale ! Tu lui plai­sais bien avant ce­la. Ton tur­ban, ta mous­tache, tes pier­cings, ta peau brune, ces étoiles pé­tillantes dans tes yeux cou­leur Co­ca-Co­la, tes in­croyables tours de passe-passe, c’est ce­la qui lui a plu, In­jecte- un- chat- mou. Tu sais, si Ma­rie avait vou­lu trou­ver un em­ployé de banque sans am­bi­tion, ven­tri­po­tent et en­nuyeux, elle n’au­rait eu qu’à se bais­ser pour le ra­mas­ser. Et c’est exac­te­ment ce que tu es de­ve­nu. Ven­tri­po­tent et en­nuyeux.

L’In­dien pin­ça au tra­vers de son po­lo le bour­re­let qui dé­pas­sait au-des­sus de sa cein­ture et le monde s’écrou­la au­tour de lui.

— En­fin, voi­là, je te fais peut- être la mo­rale à 9 heures du mat’, mais c’est parce que je t’ap­pré­cie, At­tache-tes-bre­telles, et que je suis na­vré que le fakir ait tro­qué son lit à clous contre un Dun­lo­pillo. Le lec­teur veut de l’émo­tion. On veut sen­tir ta mi­sère. Ton mal­heur fait du bien aux autres. Quand on lit toutes les choses que tu as en­du­rées, on se dit que fi­na­le­ment on n’est pas si mal­heu­reux que ça. Et ce que tu ap­pelles « s’in­té­grer » , je l’ap­pelle « tuer un peu ce que tu es vrai­ment ». Même le jeune sta­giaire qui tient ta page Fa­ce­book et ré­pond à ta place à tes fans est plus au­then­tique que toi !

Aja­ta­sha­tru de­meu­ra im­mo­bile, de­bout, bouche bée, ne sa­chant que ré­pondre à cet in­ter­mi­nable flot de vé­ri­tés.

— Quand je t’ai connu, tu étais un vrai aven­tu­rier. Il éma­nait de toi une au­ra de mys­tère et de gran­deur. Tu sen­tais les épices, le thé et… la trans­pi­ra­tion à dix mètres à la ronde. Main­te­nant, tu ne sors plus de chez toi. Là, par exemple, je met­trais ma main à cou­per que tu es en train de re­gar­der Té­lé­ma­tin.

Aja­ta­sha­tru sur­sau­ta. Sur l’écran en sour­dine, les mé­de­cins, avec des ca­rottes dans les mains, conti­nuaient de par­ler de ces pe­tites pi­lules bleues. Il étei­gnit brus­que­ment le té­lé­vi­seur. De­puis quand Gérard, ou Fran­çois, avait-il des dons de men­ta­liste ? Ce do­maine lui était réservé. — Je per­fec­tionne mon fran­çais, im­pro­vi­sa-t-il. — Mouais, dit l’édi­teur, scep­tique. Bon, quoi qu’il en soit, Je-tombe-dans-un-trou, ta pe­tite vie bour­geoise, sache- le, n’in­té­resse per­sonne. Tes es­ca­pades à la bou­lan­ge­rie, ton at­tente à La Poste et tes qui­pro­quos au bu­reau de ta­bac, les Fran­çais s’en foutent, parce qu’ils vivent ce­la tous les jours, et quand ils achètent un livre, c’est jus­te­ment pour dé­con­nec­ter de leur réa­li­té pleine de gens nor­maux, et de l’en­nui d’un bou­lot qu’ils dé­testent, qui leur prend tout leur temps et qui ne leur donne même pas as­sez d’argent pour par­tir en voyage. De là ces livres qu’ils achètent, tu com­prends ? Ils veulent de l’exo­tisme, de l’aven­ture, sans quit­ter le confor­table ca­na­pé de leur sa­lon, ils veulent es­suyer des tem­pêtes en plein océan sans quit­ter la cha­leur de leur couette, ils veulent vivre des his­toires d’amour pas­sion­nées, tor­rides, pen­dant leur pause-re­pas, dans le ré­fec­toire de leur en­tre­prise, tan­dis qu’ils avalent le conte­nu de leur Tup­per­ware avec des cou­verts en plas­tique. — Ah bon… — Et puis, qua­torze pages, vrai­ment, ça se lit avant que le mi­cro-onde ait son­né, Ar­rache-tout ! C’est pour ton bien que je te dis ce­la, pas pour le plai­sir de conti­nuer à ga­gner des mil­lions d’eu­ros sur ton dos. Je sais que ce n’est pas évident d’écrire quelque chose après un best-sel­ler, mais je crois en toi.

Il lais­sa un si­lence comme pour don­ner un peu de poids à ses pa­roles.

— Al­lez, as­sez pé­ro­ré, Achète- une- au­truche, re­prit-il, tu vas me faire le plai­sir de te bou­ger et de me pondre une belle his­toire comme tu sais si bien les ra­con­ter. Je veux de l’il­lu­sion, de la ma­gie, que je re­trouve mon âme d’en­fant ! Je ne sais pas, va ache­ter un lit à clous en Suède, de­viens tra­fi­quant de dia­mants, na­vi­ga­teur en so­li­taire, pas­seur de clan­des­tins sy­riens ou jon­gleur dans un cirque, ça t’ins­pi­re­ra. Mais ponds-moi ce fou­tu texte ! Di­sant ce­la, l’homme rac­cro­cha. Il n’y a pas à dire, s’il n’avait pas été édi­teur, Gérard Fran­çois au­rait fait un mal­heur comme conseiller à Pôle em­ploi !

Les Nou­velles Aven­tures du fakir au pays d’Ikea par Ro­main Puér­to­las, 288 p., 20 E. Co­py­right Le Di­let­tante. En li­brai­rie le 2 mai.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.