ÉDOUARD LOUIS

Édouard LOUIS

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Qui a tué mon père

L’au­teur d’En fi­nir avec Ed­dy Bel­le­gueule re­vient avec un court ré­cit à di­men­sion au­to­bio­gra­phique [voir cri­tique page 64]. Un texte poi­gnant qui donne lieu à des ré­sur­gences du pas­sé, ponc­tuées d’in­tros­pec­tions du nar­ra­teur.

Quand on lui de­mande ce que le mot ra­cisme si­gni­fie pour elle, l’in­tel­lec­tuelle amé­ri­caine Ruth Gil­more ré­pond que le ra­cisme est l’ex­po­si­tion de cer­taines po­pu­la­tions à une mort pré­ma­tu­rée.

Cette dé­fi­ni­tion fonc­tionne aus­si pour la do­mi­na­tion mas­cu­line, la haine de l’ho­mo­sexua­li­té ou des trans­genres, la do­mi­na­tion de classe, tous les phé­no­mènes d’op­pres­sion so­ciale et po­li­tique. Si l’on consi­dère la po­li­tique comme le gou­ver­ne­ment de vi­vants par d’autres vi­vants, et l’exis­tence des in­di­vi­dus à l’in­té­rieur d’une com­mu­nau­té qu’ils n’ont pas choi­sie, alors, la po­li­tique, c’est la dis­tinc­tion entre des po­pu­la­tions à la vie sou­te­nue, en­cou­ra­gée, pro­té­gée, et des po­pu­la­tions ex­po­sées à la mort, à la per­sé­cu­tion, au meurtre.

Le mois der­nier, je suis ve­nu te voir dans la pe­tite ville du Nord où tu ha­bites main­te­nant. C’est une ville laide et grise. La mer est à quelques ki­lo­mètres à peine mais tu n’y vas ja­mais. Je ne t’avais pas vu de­puis plu­sieurs mois – c’était il y a long­temps. Au mo­ment où tu m’as ou­vert la porte je ne t’ai pas re­con­nu.

Je t’ai re­gar­dé, j’es­sayais de lire les an­nées pas­sées loin de toi sur ton vi­sage.

Plus tard, la femme avec qui tu vis m’a ex­pli­qué que tu ne pou­vais presque plus mar­cher. Elle m’a dit, aus­si, que tu avais be­soin d’un ap­pa­reil pour res­pi­rer la nuit ou ton coeur s’ar­rête, il ne peut plus battre sans as­sis­tance, sans l’aide d’une machine, il ne veut plus battre. Quand tu t’es le­vé pour al­ler aux toi­lettes et que tu es re­ve­nu, je l’ai vu, les dix mètres que tu as par­cou­rus t’ont es­souf­flé, tu as dû t’as­seoir pour re­prendre ta res­pi­ra­tion. Tu t’es ex­cu­sé. C’est une chose nou­velle, les ex­cuses, de ta part, je dois m’y ha­bi­tuer. Tu m’as ex­pli­qué que tu souf­frais d’une forme de dia­bète grave, en plus du cho­les­té­rol, que tu pou­vais faire un ar­rêt car­diaque à n’im­porte quel mo­ment. En me dé­cri­vant tout ça, tu per­dais ton souffle, ta poi­trine se vi­dait de son oxy­gène, comme si elle fuyait, même par­ler était un ef­fort trop in­tense, trop grand. Je te voyais lut­ter contre ton corps mais j’es­sayais de faire comme si je ne re­mar­quais rien. La se­maine d’avant, tu avais été opé­ré pour ce que les mé­de­cins ap­pellent une éven­tra­tion – je ne connais­sais pas le mot. Ton corps est de­ve­nu trop lourd pour lui-même, ton ventre s’étire vers le sol, il s’étire trop, trop fort, tel­le­ment fort qu’il se dé­chire de l’in­té­rieur, qu’il s’ar­rache de son propre poids, de sa propre masse.

Tu ne peux plus conduire sans te mettre en dan­ger, tu n’as plus le droit de boire d’al­cool, tu ne peux plus te dou­cher ou al­ler tra­vailler sans prendre des risques im­menses. Tu as à peine plus de cin­quante ans. Tu ap­par­tiens à cette ca­té­go­rie d’hu­mains à qui la po­li­tique ré­serve une mort pré­coce.

Pen­dant toute mon en­fance j’ai es­pé­ré ton ab­sence. Je ren­trais de l’école en fin d’après-mi­di, aux alen­tours de cinq heures. Je sa­vais qu’au mo­ment où je m’ap­pro­chais de chez nous, si ta voi­ture n’était pas ga­rée de­vant notre mai­son, ce­la vou­lait dire que tu étais par­ti au ca­fé ou chez ton frère et que tu ren­tre­rais tard, peut-être au dé­but de la nuit. Si je ne voyais pas ta voi­ture sur le trot­toir de­vant la mai­son je sa­vais qu’on man­ge­rait sans toi, que ma mère fi­ni­rait par haus­ser les épaules et nous ser­vir le re­pas

et que je ne te ver­rais pas avant le len­de­main. Tous les jours, quand je m’ap­pro­chais de notre rue, je pen­sais à ta voi­ture et je priais dans ma tête : faites qu’elle ne soit pas là, faites qu’elle ne soit pas là, faites qu’elle ne soit pas là.

Je n’ai ap­pris à te connaître que par ac­ci­dent. Ou par les autres. Il n’y a pas si long­temps j’ai de­man­dé à ma mère comment elle t’avait ren­con­tré, et pour­quoi elle était tom­bée amou­reuse de toi. Elle a ré­pon­du : Le par­fum. Il por­tait du par­fum et à cette époque-là tu sais, ce n’était pas comme main­te­nant. Les hommes ne met­taient ja­mais de par­fum, ça ne se fai­sait pas. Mais ton père, oui. Lui, oui. Il était dif­fé­rent. Il sen­tait tel­le­ment bon.

Elle avait conti­nué C’est lui qui vou­lait de moi. Moi, je ve­nais de di­vor­cer de mon pre­mier ma­ri, j’avais réus­si à m’en dé­bar­ras­ser et j’étais plus heu­reuse comme ça, sans homme. Les femmes sont tou­jours plus heu­reuses sans homme. Sauf qu’il a in­sis­té. Il ar­ri­vait à chaque fois avec du cho­co­lat ou avec des fleurs. Alors j’ai fi­ni par cé­der. J’ai cé­dé.

2002 – ce jour-là, ma mère m’avait sur­pris en train de dan­ser, seul, dans ma chambre. J’avais es­sayé de faire des mou­ve­ments les plus si­len­cieux pos­sible, de ne pas faire de bruit, de ne pas res­pi­rer trop fort, la mu­sique n’était pas forte non plus mais elle avait en­ten­du quelque chose de l’autre cô­té de la pa­roi du mur et elle est ve­nue voir ce qui se pas­sait. J’ai sur­sau­té, à bout de souffle, mon coeur dans la gorge, mes pou­mons dans la gorge, je me suis tour­né vers elle et j’ai at­ten­du – coeur dans la gorge, pou­mons dans la gorge. Je m’at­ten­dais à un re­proche ou à une mo­que­rie mais elle m’a dit avec un sou­rire que c’était quand je dan­sais que je te res­sem­blais le plus. Je lui avais de­man­dé : « Pa­pa a dé­jà dan­sé ? » – que ton corps ait dé­jà fait quelque chose d’aus­si libre, d’aus­si beau et d’aus­si in­com­pa­tible avec ton ob­ses­sion de la mas­cu­li­ni­té m’a fait com­prendre que peut-être tu avais été une autre per­sonne, un jour. Ma mère avait fait oui de la tête : « Ton père dan­sait tout le temps ! Par­tout où il al­lait. Quand il dan­sait tout le monde le re­gar­dait. J’étais fière que ce soit mon homme ! » J’avais tra­ver­sé la mai­son en cou­rant et j’étais ve­nu te voir dans la cour où tu cou­pais du bois pour l’hi­ver. Je vou­lais sa­voir si c’était vrai. Je vou­lais une preuve. Je t’ai ré­pé­té ce qu’elle ve­nait de me dire et tu as bais­sé les yeux en di­sant, avec une voix très lente : « Il ne faut pas croire à toutes les conne­ries que ra­conte ta mère. » Mais tu rou­gis­sais. Je sa­vais que tu men­tais.

Un soir où j’étais seul parce que vous étiez par­tis man­ger chez des amis et que je n’avais pas vou­lu vous ac­com­pa­gner – sou­ve­nir du poêle à bois qui dif­fu­sait dans toute la mai­son son odeur de cendre et sa lu­mière cal­me­ment oran­gée – j’avais trou­vé dans un vieil al­bum de fa­mille ron­gé par les mites et par l’hu­mi­di­té des pho­tos sur les­quelles tu étais dé­gui­sé en femme, en ma­jo­rette. De­puis ma nais­sance je t’avais vu mé­pri­ser tous les signes de fé­mi­ni­té chez un homme, je t’avais en­ten­du dire qu’un homme ne de­vait ja­mais se com­por­ter comme une femme, ja­mais. Tu sem­blais avoir à peu près trente ans sur les cli­chés, je pense que j’étais né dé­jà. J’ai ob­ser­vé jus­qu’au bout de la nuit ces images de ton corps, de ton corps ha­billé d’une jupe, de la per­ruque sur ta tête, du rouge sur tes lèvres, de la poi­trine ar­ti­fi­cielle sous ton T-shirt que tu avais dû bri­co­ler avec du co­ton et un sou­tien-gorge. Le plus éton­nant pour moi, c’est que tu avais l’air heu­reux. Tu sou­riais. J’ai vo­lé une de ces pho­tos et j’ai es­sayé de la dé­chif­frer en­suite, plu­sieurs fois par se­maine, en la sor­tant du ti­roir où je l’avais ca­chée. Je ne t’ai rien dit.

Un jour, j’ai écrit dans un car­net à pro­pos de toi : faire l’his­toire de sa vie, c’est écrire l’his­toire de mon ab­sence.

Une autre fois, je t’ai sur­pris en train de re­gar­der un opé­ra re­trans­mis en di­rect à la té­lé. Tu n’avais ja­mais fait ça avant, pas de­vant moi. Quand la can­ta­trice a chan­té sa com­plainte j’ai vu tes yeux se mettre à briller. Le plus in­com­pré­hen­sible, c’est que même ceux qui ne par­viennent pas tou­jours à res­pec­ter les normes et les règles im­po­sées par le monde s’acharnent à les faire res­pec­ter, comme toi quand tu di­sais qu’un homme ne de­vait ja­mais pleu­rer. Est-ce que tu souf­frais de cette chose, de ce pa­ra­doxe ? Est-ce que tu avais honte de pleu­rer, toi qui ré­pé­tais qu’un homme ne de­vait pas pleu­rer ?

Je vou­drais te dire : je pleure aus­si. Beau­coup, sou­vent.

2001 – soi­rée d’hi­ver en­core, tu as in­vi­té du monde pour man­ger avec nous, beau­coup d’amis, ce n’est pas quelque chose que tu fai­sais sou­vent et j’ai eu l’idée de pré­pa­rer un spec­tacle pour toi et pour les adultes qui étaient là. J’ai pro­po­sé à tous les en­fants as­sis au­tour de la table, trois gar­çons en plus de moi, de ve­nir dans ma chambre pour se pré­pa­rer et ré­pé­ter – j’avais dé­ci­dé qu’on imi­te­rait le concert d’un groupe de pop qui s’ap­pe­lait Aqua, dis­pa­ru de­puis. J’ai in­ven­té des cho­ré­gra­phies pen­dant plus d’une heure, des mou­ve­ments, des gestes, je don­nais les ordres. J’avais choi­si d’être la chan­teuse, les trois autres gar­çons fe­raient les choeurs et les mu­si­ciens en grat­tant sur des gui­tares in­vi­sibles. Je suis en­tré le pre­mier dans la salle à man­ger, les autres me sui­vaient, j’ai don­né le si­gnal et nous avons com­men­cé le spec­tacle mais tu as tout de suite tour­né la tête. Je ne com­pre­nais pas. Tous les adultes nous re­gar­daient mais pas toi. Je chan­tais plus fort, je dan­sais avec des gestes plus vio­lents pour que tu me re­marques, mais tu ne re­gar­dais pas. Je te di­sais, Pa­pa, re­garde, re­garde, je lut­tais, mais tu ne re­gar­dais pas. Co­py­right Seuil. En li­brai­rie le 3 mai.

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