Vi­vek Shanb­hag*

« En même temps que les forces qui nous unis­saient au­tre­fois dis­pa­raissent, un nou­vel ordre s’ins­talle »

Lire - - Vu D'inde - » Pro­pos re­cueillis par Gla­dys Ma­ri­vat * Pre­mier livre pa­ru en France : Gha­char Gho­char (Bu­chet Chas­tel)

Au­tre­fois, plu­sieurs gé­né­ra­tions d’une même fa­mille dé­pen­daient d’un seul re­ve­nu, is­su en gé­né­ral de l’agri­cul­ture, ce qui les obli­geait à vivre en­semble sous un même toit. Cette si­tua­tion est dif­fi­cile à ima­gi­ner au­jourd’hui, no­tam­ment dans les villes, où les hommes et les femmes ont des op­por­tu­ni­tés pro­fes­sion­nelles. Les as­pi­ra­tions in­di­vi­duelles sont trop fortes pour que qui­conque songe en­core à ha­bi­ter avec sa fa­mille élar­gie. Ce mode de vie de­mande de faire des com­pro­mis en termes de vie pri­vée et de com­por­te­ment so­cial. Les nom­breuses pos­si­bi­li­tés qui s’offrent aux gens ont pro­fon­dé­ment chan­gé les re­la­tions entre les membres d’une même fa­mille ain­si que l’or­ga­ni­sa­tion des ma­riages tra­di­tion­nels.

La ri­chesse a une si­gni­fi­ca­tion par­ti­cu­lière dans la tra­di­tion in­dienne. Il y a une cer­taine li­mite au-de­là de la­quelle les in­di­vi­dus ou les fa­milles consi­dèrent leurs vies comme “luxueuses”. C’est une per­cep­tion com­plexe qui dif­fère se­lon les in­di­vi­dus, les fa­milles, les castes et les gé­né­ra­tions. Des mil­lions d’In­diens ont fran­chi cette ligne ces deux der­nières dé­cen­nies, parce que la somme d’argent né­ces­saire pour le faire n’est pas si im­por­tante dans l’ab­so­lu. Mais ce­la donne aux per­sonnes une sorte de confiance pour dé­fier les struc­tures et les hié­rar­chies com­plexes de leur com­mu­nau­té. L’ac­cu­mu­la­tion ra­pide de toute chose – y com­pris quand ce­la se passe à l’in­té­rieur de votre corps – est com­pli­quée. Étant don­né que l’argent est ce qui in­fluence le plus nos re­la­tions, un en­ri­chis­se­ment ra­pide a le pou­voir de tout fi­cher en l’air. Cette se­cousse est suf­fi­sam­ment forte pour bri­ser les fils fra­giles qui re­lient les in­di­vi­dus à leur com­mu­nau­té. Mal­heu­reu­se­ment, ce­la les dé­con­necte de leur langue et de leur sys­tème de va­leurs. L’image que j’uti­lise pour dé­crire la si­tua­tion ac­tuelle en Inde est celle d’un tra­pé­ziste dans les airs qui vient de lâ­cher une barre et ne sait plus à quelle barre il doit s’ac­cro­cher pour se ré­cep­tion­ner en toute sé­cu­ri­té. Il s’agit plus d’une tran­si­tion que d’une alié­na­tion. En même temps que les forces qui nous unis­saient au­tre­fois dis­pa­raissent, un nou­vel ordre s’ins­talle. Tou­te­fois, ce­la prend du temps. Et c’est pen­dant cette tran­si­tion que la ri­chesse peut de­ve­nir pa­ra­ly­sante.

Pon­di­ché­ry, fé­vrier 2014.

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