« DÉ­NO­TER »

Lire - - Jeux - PHI­LIPPE DELERM

Ce qui est triste, pour les mots qui meurent, c’est que leur dé­chéance se ma­ni­feste d’abord sous la forme d’une confu­sion, d’au­tant plus cruelle et ma­ni­feste quand ils sont pho­né­ti­que­ment proches d’un autre mot dont le concept – à dé­faut de la maî­trise – de­meure vi­vace. J’ai com­pris, il y a une quin­zaine d’an­nées, alors que j’étais en­core pro­fes­seur, que le verbe dé­no­ter avait dé­sor­mais une pe­tite san­té. C’était lors d’un conseil de classe. Ces suc­cu­lentes réunions ne sont ja­mais aus­si cha­leu­reuses que lorsque la classe concer­née est d’un ni­veau sco­laire conster­nant, peu­plée d’en­qui­qui­neurs pa­ten­tés. La fa­conde des en­sei­gnants trouve alors dans l’échange une re­vi­go­rante conso­la­tion, de quoi se don­ner du coeur au ventre de­vant la pers­pec­tive peu en­thou­sias­mante d’un autre tri­mestre à af­fron­ter bientôt. Un seul élève échap­pait au ma­rasme, et fut l’ob­jet d’un concert d’éloges que ma col­lègue d’his­toire vint cou­ron­ner d’une as­ser­tion ré­ité­rée : « Il dé­note vrai­ment dans cette classe, il dé­note ! » Mal­gré un coup d’oeil pru­dem­ment pé­ri­phé­rique, je ne dé­ce­lai au­cune ré­ac­tion sur le vi­sage des autres pro­fes­seurs ras­sem­blés au­tour de la table. Aïe ! Dé­no­ter sem­blait mal par­ti.

J’en eus bien tôt la confir­ma­tion à voir dé­cli­née, dans des contextes dif­fé­rents, la même mé­prise entre dé­ton­ner et dé­no­ter. La plus ré­cente – c’était il y a une quin­zaine de jours – me fit quand même un peu bon­dir, car elle s’éta­lait dans le titre d’un ar­ticle de mon jour­nal pré­fé­ré, vous sa­vez bien, ce quo­ti­dien de l’ac­tua­li­té spor­tive. D’un joueur de rug­by au com­por­te­ment un peu hors norme, on al­lé­chait le lec­teur en écri­vant qu’il dé­no­tait, ce que les cor­rec­teurs du­dit jour­nal n’avaient pas cru né­ces­saire de re­le­ver. Mal­gré son ex­plo­si­vi­té phy­sique, on n’avait cer­tai­ne­ment pas vou­lu dire que ce rug­by­man dé­to­nait, mais ma­ni­fes­te­ment qu’il dé­ton­nait.

Ce qui est dé­li­cieux dans ce type de mal­adresses, c’est qu’elles re­lèvent d’une pré­cio­si­té as­sez sa­tis­fai­sante. L’idée de dé­ton­ner est for­mu­lée avec fier­té par ce­lui qui la pro­fère, et se prend les pieds dans le ta­pis en la conden­sant sous la forme du verbe dé­no­ter. Peu de gens tou­te­fois réa­lisent à pré­sent qu’il s’est cas­sé la fi­gure. La ré­vé­la­tion évo­quée par l’idée de dé­no­ter se pour­sui­vra peut-être da­van­tage sous la forme du sub­stan­tif, pour quelques lin­guistes et pour tous les poètes. La conno­ta­tion, en ef­fet, ce mer­veilleux pou­voir pour les mots de nous faire aus­si­tôt pen­ser à d’autres mots, ne prend son sens que par rap­port à la pré­ci­sion aus­tère et né­ces­saire de la dé­no­ta­tion.

Mais sans en­cou­rir le risque de dé­to­ner, et peut-être à peine ce­lui de dé­ton­ner, je verse une larme sur les fu­né­railles pro­chaines de l’in­for­tu­né dé­no­ter, qui ne vit plus guère que pour un autre.

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