Les Su­prêmes chantent le blues

Edward Kel­sey MOORE

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Les dé­jeu­ners gour­mands chez Big Earl, les coups de coeur et les coups de sang, la maladie, les fous rires : la vie conti­nue pour Odette, Bar­ba­ra Jean et Cla­rice, les trois amies dé­sor­mais sexa­gé­naires, découvertes en France en 2014 avec Les Su­prêmes. Cla­rice a quit­té Rich­mond, son époux vo­lage, et re­pris sa car­rière de pia­niste ; la jo­lie Bar­ba­ra Jean pour­suit ses ac­ti­vi­tés de mé­cène ; et Odette, au ca­rac­tère bien trem­pé, com­mu­nique tou­jours avec les fan­tômes. Elles se connaissent de­puis le ly­cée où elles ont hé­ri­té du sur­nom « Les Su­prêmes », en hom­mage aux in­ter­prètes de Ba­by Love. Ce se­cond vo­let s’ouvre dans une église où l’on cé­lèbre le ma­riage de la mère de Cla­rice avec le te­nan­cier du pire bouge de Plain­view, bour­gade de l’In­dia­na où se dé­roule l’in­trigue. « Le blues, c’est ce que de­vient une chan­son d’amour une fois que le chan­teur s’en est pris plein la gueule », re­marque Odette en écou­tant la « marche nup­tiale la plus triste de tous les temps ». El Wal­ker, l’homme bar­bu qui chante ce Hap­py Hear­tache Blues, est en fait un re­ve­nant en quête de ré­demp­tion qu’Odette prend sous son aile. De son cô­té, Cla­rice se pré­pare à don­ner un concert à Chi­ca­go et éva­cue le stress en cou­chant avec Rich­mond, son ex-ma­ri, avec le­quel elle est res­tée en bons termes. En­fin, Bar­ba­ra Jean file le par­fait amour avec Ray et conti­nue son bé­né­vo­lat à l’hô­pi­tal. Foi­son­nant, riche en in­trigues pa­ral­lèles, ce ro­man est tra­ver­sé par une ques­tion : suf­fit-il de fuir sa ville na­tale pour de­ve­nir libre ? Vé­ri­table « page- tur­ner » , Les Su­prêmes chantent le blues réus­sit la même com­bi­nai­son que le pre­mier vo­let : of­frir une in­trigue di­ver­tis­sante tout en dé­cri­vant, l’air de rien, une réa­li­té peu trai­tée par la lit­té­ra­ture, l’ex­pé­rience de femmes noires de la classe moyenne dans une pe­tite ville du Mid­west, au­tre­fois frap­pée par la sé­gré­ga­tion ra­ciale et tou­jours pro­fon­dé­ment mar­quée par la re­li­gion.

1

C’était une chan­son d’amour. En­fin, ce­la com­men­çait ain­si. Les pa­roles évo­quaient un homme amou­reux d’une femme qui était sa rai­son de vivre. Mais comme c’était un blues, cette femme n’ar­rê­tait pas de lui bri­ser le coeur et lors­qu’il pas­sait l’éponge, elle le re­mer­ciait en l’en­se­ve­lis­sant sous une mon­tagne de souf­frances. La mé­lo­die ma­gni­fique s’en­vo­lait dans les ai­gus et plon­geait dans les graves, chaque cou­plet cé­lé­brant bon­heur eu­pho­rique et dou­leur dé­chi­rante. Ici, dans une église, ce mor­ceau au­rait pu sur­prendre. Mais la mé­lan­co­lie char­mante de la mé­lo­die na­vi­guait de la nef aux fonts bap­tis­maux, du sol en marbre au pla­fond voû­té avant de se fondre dans l’es­pace, comme si ce cri de déses­poir avait tou­jours fait par­tie des murs.

Tan­dis que la chan­son se pour­sui­vait, de plus en plus triste à chaque cou­plet, je son­geai à mes pa­rents, Do­ra et Wil­bur Jack­son. Le blues était leur mu­sique pré­fé­rée. Presque tous les week-ends de mon en­fance, ils avaient pas­sé leur soi­rée dans notre sa­lon à écou­ter sur la chaîne hi-fi le son râ­peux de leurs vieux disques. Cer­tains étaient sans doute aus­si em­preints de nos­tal­gie que la plainte lu­gubre qui re­ten­tis­sait dans cette église ; pour­tant je ne me rap­pe­lais pas avoir en­ten­du quoi que ce fût d’aus­si dé­chi­rant que ce blues.

Ma­man pré­fé­rait les chan­sons plus gaies et gra­ve­leuses – avec pa­roles co­quines truf­fées de blagues crues sur les sau­cisses, les bei­gnets à la confi­ture, et les Ca­dillac roses. Les bal­lades sombres comme celle-ci plai­saient plus à pa­pa. Pour lui, le sum­mum du bon­heur, c’était de se ser­rer contre ma­man dans le ca­na­pé et de fre­don­ner tout en écou­tant une ode aux affres de l’amour. Il ho­chait la tête en rythme, comme pour sou­te­nir un chan­teur abat­tu, as­sis avec eux, croas­sant son mal­heur.

Par­fois, avant que j’aille au lit, mes pa­rents m’au­to­ri­saient à me glis­ser entre eux deux. Ils sont morts de­puis long­temps main­te­nant, mais je me sou­viens en­core à quel point ils chan­taient faux. Et, parce que j’ai hé­ri­té de leur manque d’oreille, ils me re­viennent en mé­moire chaque fois que j’en­tre­prends de chan­ter une mal­heu­reuse mé­lo­die. Quand j’écoute un blues mé­lan­co­lique, je sens à nou­veau le bout des doigts de mon père, ru­gueux, dur­cis à force d’avoir tra­vaillé le bois pen­dant des an­nées, glis­ser sur mon avant-bras, jouant un riff dé­chi­rant sur des cordes ima­gi­naires.

Mes pa­rents m’en­voyaient me cou­cher lorsque ma­man en avait as­sez des peines de coeur et de­man­dait à écou­ter des chan­sons sur les ba­lan­ce­ments, les dé­han­che­ments et autres va-et-vient – su­jets bien trop adultes pour mes jeunes oreilles.

Même si le mor­ceau qui re­ten­tis­sait dans le sanc­tuaire au­rait été un peu trop sombre pour ma­man, elle au­rait ai­mé les en­vo­lées plain­tives du chan­teur et les si­nuo­si­tés de la mé­lo­die. Et elle ne se se­rait pas pri­vée de faire une re­marque. Si elle s’était trou­vée près de moi dans l’église, elle au­rait dé­cla­ré : « Odette, ton pa­pa au­rait ado­ré cette chan­son. Elle donne en­vie de mou­rir à chaque mot. Il faut que j’écrive ça dans mon livre. »

Le « livre » de ma mère était en fait un ca­len­drier de chez Ste­wart, l’en­tre­prise de pompes fu­nèbres, qu’elle conser­vait dans son sac à main. La cou­ver­ture du ca­len­drier fi­gu­rait un pou­lain gris pom­me­lé et un pe­tit gar­çon en sa­lo­pette bleue. Bon­dis­sant dans une prai­rie, ils in­car­naient le bon­heur ab­so­lu. Au-des­sus la lé­gende in­di­quait : « Sau­ter de joie », et en des­sous : « Avec les meilleurs voeux des pompes fu­nèbres Ste­wart. » Chaque fois que ma­man vi­vait quelque chose lui sem­blant as­sez re­mar­quable pour être sou­li­gné, elle le no­tait à la date du jour en ques­tion afin de s’en rap­pe­ler à ja­mais.

Le livre de ma­man fit sa pre­mière ap­pa­ri­tion un di­manche après-mi­di, en­vi­ron dix ans avant sa mort. Nous sor­tions de notre église bap­tiste, la Ho­ly Fa­mi­ly, et le ré­vé­rend se te­nait sur le per­ron afin de sa­luer ses ouailles. Ma­man s’ap­pro­cha de lui à grands pas et dé­cla­ra : « Ré­vé­rend, vous êtes le meilleur pas­teur que j’aie ja­mais en­ten­du. J’ai pen­sé à votre ser­mon de Pâques tout le prin­temps. C’était vrai­ment une mer­veille ; fran­che­ment, ça m’a ou­vert les yeux. Je veux que vous sa­chiez que l’âme qui se trouve ici de­vant vous est sau­vée à cent pour cent. »

Le ré­vé­rend Brown, qui dé­pas­sait ma­man d’une tête, se pen­cha pour lui prendre la main. « C’est très ai­mable à vous, Do­ra, dit-il. Je fais ce que je peux pour le Royaume de Dieu, c’est tout.

— Je suis sin­cère, ré­pli­qua ma­man. Vous avez ga­gné cette ba­taille au nom de Dieu. Et je te­nais à vous re­mer­cier puisque je ne vais pas re­ve­nir. »

Le ré­vé­rend Brown gar­da la main de ma­man dans la sienne et at­ten­dit la chute de ce qu’il croyait être une des blagues sin­gu­lières dont elle avait l’ha­bi­tude, comme cha­cun le sa­vait. Mais ma­man ne plai­san­tait pas. Elle s’ex­pli­qua : « Vous vous sou­ve­nez, vous nous aviez dit que si nous vou­lions nous rap­pro­cher de Dieu, il fal­lait re­gar­der le monde au­tour de nous et écrire un pe­tit mer­ci pour tout ce que le Sei­gneur nous don­nait ? Eh bien, je vous ai pris au mot. C’est ce que je fais de­puis. »

Ma­man ou­vrit alors son sac à main et en sor­tit un ca­len­drier mu­ral rou­lé sur lui- même. Elle en tour­na trois pages pour ar­ri­ver à Pâques et mon­tra au pas­teur ce qu’elle avait écrit : « Meilleur ser­mon de tous les temps », dans le pe­tit car­ré pré­vu pour ce jour-là. Puis, elle lui in­di­qua les quelques notes grif­fon­nées de­puis au quo­ti­dien sur le ca­len­drier.

« Ré­vé­rend, vous vous êtes vrai­ment dé­car­cas­sé pour le ser­mon de ce ma­tin. Mais comme vous l’avez dit, ce n’était rien com­pa­ré à ce que je res­sens quand

je suis seule à re­mer­cier Dieu di­rec­te­ment. Donc, je vais suivre votre conseil et je me pas­se­rai d’in­ter­mé­diaire. » Elle se­coua son ca­len­drier dans le vide. « À par­tir de main­te­nant, j’irai di­rec­te­ment à la source. »

Elle sor­tit un sty­lo de son sac et ins­cri­vit à la date du jour les mots sui­vants : « Deuxième meilleur ser­mon de tous les temps. » Puis, elle ta­po­ta la joue du ré­vé­rend Brown et s’éloi­gna pour tou­jours de l’église bap­tiste de la Ho­ly Fa­mi­ly.

Les pompes fu­nèbres Ste­wart sor­taient un nou­veau ca­len­drier chaque an­née. Dans la me­sure où M. Ste­wart était d’une ra­di­ne­rie no­toire, il réuti­li­sait la même cou­ver­ture. Ain­si, tous les mois de jan­vier, ma­man se re­trou­vait avec un nou­veau livre in­ti­tu­lé Sau­ter de joie.

Son ha­bi­tude de sortir sou­dain ce ca­len­drier, de grif­fon­ner des­sus, et de faire part de ses ob­ser­va­tions à qui vou­lait les en­tendre n’était qu’un des nom­breux com­por­te­ments bi­zarres que ma­man ado­rait adop­ter en pu­blic. Les re­gards et mur­mures sup­plé­men­taires que sus­ci­tait cette ul­time ex­cen­tri­ci­té me met­taient mal à l’aise, mais ma­man était im­per­méable à la honte. Elle dé­cla­rait : « Ils peuvent bien rire de moi au­tant qu’ils veulent. Quand le blues vien­dra me ti­tiller, je lui flan­que­rai mon pe­tit livre sous le nez et je lui di­rai d’al­ler voir ailleurs, parce que, moi, je sais sau­ter de joie. »

Elle écri­vit dans son livre jus­qu’à son der­nier ma­tin sur cette terre.

Tan­dis que le troi­sième cou­plet bou­le­ver­sant des la­men­ta­tions de cet éton­nant chan­teur de blues s’éle­vait dans l’église, j’ima­gi­nai ma­man en train de no­ter, as­sise près de moi sur le banc : « Blues le plus mé­lan­co­lique de la créa­tion. » Je me pen­chai vers mon ma­ri, James, pour lui confier ce que je pen­sais de la mu­sique qui ha­bi­tait la Cal­va­ry Bap­tist : « C’est la chan­son la plus triste que j’aie ja­mais en­ten­due. — Ton père l’au­rait ado­rée », ré­pli­qua James. Le chan­teur, voû­té sur sa gui­tare dans un coin sombre, qui al­ter­nait dou­ceur et fureur pour ai­mer et par­don­ner à sa belle cruelle, me sem­blait avoir dans les soixante-dix ans. Il était grand et mince, et une barbe blanche lui man­geait le vi­sage du nez au cou. James avait rai­son. Pa­pa au­rait ai­mé sa fa­çon de glis­ser d’une note à l’autre, ti­rant sur les cordes de son ins­tru­ment avec une telle dé­so­la­tion. On comprenait ins­tan­ta­né­ment que l’amour l’avait fait souf­frir et qu’il était loin d’en avoir fi­ni.

« Le blues, c’est ce que de­vient une chan­son d’amour une fois que le chan­teur s’en est pris plein la gueule », avait un jour af­fir­mé pa­pa. Quelle ra­clée la vie avait-elle flan­quée à ce bar­bu qui, les yeux ri­vés au sol, em­plis­sait l’es­pace d’une tris­tesse aus­si belle ? Comment avait-il fi­ni ici, pen­ché sur sa gui­tare, à li­vrer sa plainte dé­chi­rante aux oreilles de tous ? Chaque phrase de cette chan­son rap­pe­lait la dé­fi­ni­tion du blues se­lon pa­pa. De toute évi­dence, cet homme ne pou­vait pas être in­demne.

Em­preinte d’amour, de cha­grin, de pas­sion et d’amer­tume, sa chan­son sem­blait d’au­tant plus déses­pé­rée étant don­né les cir­cons­tances. Elle ac­com­pa­gnait une fu­ture ma­riée rayon­nante s’ache­mi­nant dans l’al­lée cen­trale de l’église afin de re­joindre son pro­mis. Cette der­nière avan­çait vers l’au­tel avec une grâce et une ai­sance im­pres­sion­nantes, compte te­nu du ca­rac­tère de la mu­sique et du fait qu’elle ve­nait tout juste de cé­lé­brer son quatre-vingt-deuxième an­ni­ver­saire.

La ma­riée, Bea­trice Jor­dan, était la mère de ma meilleure amie, Cla­rice. Miss Bea­trice était un membre émi­nent de la Cal­va­ry Bap­tist, l’église la plus ab­surde de Plain­view dans l’In­dia­na. Elle était très croyante et se van­tait d’être plus chré­tienne que qui­conque.

J’ai­mais Miss Bea­trice, mais elle était dé­vote d’une fa­çon si ex­tra­va­gante et si bar­bante – à tou­jours cher­cher à s’as­su­rer que les autres étaient aus­si fer­vents qu’elle –, qu’en sa com­pa­gnie, ma vo­lon­té de res­pec­ter les dix com­man­de­ments vo­lait en éclats. Au fil des ans, elle m’avait pous­sée trop de fois à blas­phé­mer. Miss Bea­trice avait in­ci­té tous ceux que je connais­sais à son­ger au moins une fois au meurtre.

Le ma­rié s’ap­pe­lait M. For­rest Payne, le pro­prié­taire du Pink Slip­per, le club pour gent­le­men, seule en­tre­prise en ac­ti­vi­té à Plain­view ayant été ju­gée scan­da­leuse. Le club avait dé­frayé la chro­nique pour pa­ris illé­gaux, pros­ti­tu­tion et vio­la­tion des lois sur l’al­cool. À une époque, les ré­pu­ta­tions étaient anéan­ties et les ma­riages dé­truits si un homme, jusque-là ju­gé res­pec­table, était aper­çu aux abords du Pink Slip­per.

La mau­vaise image de l’éta­blis­se­ment dé­cou­ra­geait bon nombre de clients po­ten­tiels mais en at­ti­rait ir­ré­sis­ti­ble­ment tout au­tant. Ma tante Mar­jo­rie ju­rait que le Pink Slip­per était la seule ta­verne en ville où l’on pou­vait en­tendre un blues digne de ce nom, et le whis­ky de maïs était aus­si puis­sant que la mix­ture assassine qu’elle se concoc­tait elle-même. Jus­qu’à sa mort, elle avait été une cliente ré­gu­lière du club.

Et lorsque je dis « jus­qu’à sa mort », c’est pré­ci­sé­ment ce­la. Tante Mar­jo­rie avait suc­com­bé à une at­taque car­diaque au cours d’une ba­garre au club, en désar­mant un homme qui la me­na­çait d’un cou­teau. À son en­ter­re­ment, For­rest Payne avait conso­lé ma­man en lui ju­rant que sa soeur était morte le sou­rire aux lèvres, te­nant fer­me­ment à la main le cou­teau de son ad­ver­saire.

Les rixes, la pros­ti­tu­tion, et le jeu fai­saient dé­sor­mais par­tie du pas­sé ; c’était du moins ce qui se di­sait en ville. À pré­sent, le club était plus consi­dé­ré comme une salle de concert res­pec­tée qu’un bouge de bas étage. For­rest avait été ré­ha­bi­li­té, et ses af­faires as­sai­nies en même temps que lui. S’il n’était plus au

ban de la so­cié­té et avait pu s’éle­ver au rang de vieux sage phi­lan­thrope, c’était pré­ci­sé­ment grâce à celle qui s’ache­mi­nait vers lui avec sé­ré­ni­té, ser­rant son bou­quet de roses pêche et de chry­san­thèmes ar­gen­tés.

Ce ma­riage d’amour avait sur­pris tout le monde. De­puis le temps, cha­cun sa­vait que Miss Bea­trice était la vieille folle qui se pos­tait ré­gu­liè­re­ment sur un pro­mon­toire aux abords du par­king du Pink Slip­per et me­na­çait de dam­na­tion éter­nelle les clients ar­ri­vant ou quit­tant l’éta­blis­se­ment en hur­lant dans un porte- voix. Elle avait ac­cu­sé For­rest d’in­ci­ter son pre­mier ma­ri, le père de mon amie Cla­rice, à la trom­per. Ain­si, évi­ter aux autres hommes de suivre le même che­min de dé­bauche était de­ve­nu sa mis­sion dans la vie. Même si elle se mon­trait dé­sor­mais plus in­dul­gente en­vers For­rest Payne, elle fai­sait en­core par­fois une ap­pa­ri­tion sur le par­king du club pour s’adres­ser aux clients, les soirs de strip- tease. C’était pré­ci­sé­ment pour ce­la qu’elle avait quit­té la soi­rée que Cla­rice avait or­ga­ni­sée en son hon­neur la veille du ma­riage. Mais puisque l’amour avait adou­ci son coeur, au lieu de crier : « Gare aux feux de l’en­fer, pé­cheur ! » aux clients en par­tance comme elle le fai­sait au­tre­fois, Miss Bea­trice vo­ci­fé­rait à pré­sent : « Que Dieu vous bé­nisse, for­ni­ca­teur ! Soyez pru­dent au vo­lant ! »

À plu­sieurs re­prises du­rant la cé­ré­mo­nie, je je­tai des coups d’oeil par-des­sus mon épaule à la re­cherche de ma­man. L’idée que je puisse la voir n’était pas un voeu pieux de ma part. Non seule­ment j’avais une grande bouche, une sil­houette ron­de­lette, et une ten­dance à par­ler beau­coup trop comme ma mère, mais j’avais aus­si hé­ri­té de sa fa­cul­té de voir les morts. Par­mi les dé­funts, ma­man fut la pre­mière à cher­cher à me re­voir. Elle me sur­prit en pleine nuit plu­sieurs an­nées après sa mort, et elle me rend ré­gu­liè­re­ment vi­site de­puis. Morte, ma­man pou­vait se mon­trer aus­si dif­fi­cile à gé­rer que vi­vante. Tou­te­fois, elle de­meu­rait plus fa­cile à sup­por­ter que bon nombre de spectres aux­quels j’avais eu af­faire.

Les évé­ne­ments dé­fiant toute lo­gique at­ti­raient ma mère tels des ai­mants. Il me sem­blait donc éton­nant qu’elle puisse man­quer le ma­riage de Bea­trice Jor­dan et For­rest Payne. Ce­pen­dant, ma­man res­tait in­vi­sible. Si bien que j’exa­mi­nais soi­gneu­se­ment ce qui m’en­tou­rait et pre­nais note des dé­tails. Pour éton­ner un fantôme, il faut se le­ver de bonne heure, mais la pro­chaine fois qu’elle pas­se­rait me voir, j’avais bien l’in­ten­tion de l’épa­ter en lui dé­cri­vant par le me­nu les fes­ti­vi­tés du jour.

Ti­rée à quatre épingles comme d’ha­bi­tude, mon amie Bar­ba­ra Jean Carl­son était as­sise à ma gauche sur le banc, ajus­tant son col­lier de perles et lis­sant des plis in­exis­tants sur sa jupe. Dans les an­nées 1960, nos co­pains à l’école nous avaient sur­nom­mées, Bar­ba­ra Jean, Cla­rice, et moi, « les Su­prêmes », en hom­mage au groupe. La cé­lé­bri­té, l’ai­greur et la mort avaient sé­pa­ré les vraies Su­prêmes. Mais de notre cô­té, plus de qua­rante ans après la nais­sance du trio de Plain­view, nous étions tou­jours unies.

Bar­ba­ra Jean était blot­tie contre son ma­ri, Ray. Mais elle et moi sur­veil­lions du coin de l’oeil Cla­rice qui, à la droite du pas­teur, at­ten­dait que sa mère fi­nisse de tra­ver­ser l’église. Ce jour-là, notre mis­sion était de rap­pe­ler à Cla­rice de sou­rire ; elle était en ef­fet en­core sous le choc après le brusque re­vi­re­ment d’at­ti­tude de sa mère en­vers For­rest Payne. Ain­si, chaque fois que Cla­rice re­gar­dait dans notre di­rec­tion, nous ar­bo­rions un large ric­tus en dé­si­gnant du doigt notre vi­sage comme si nous pré­sen­tions des ré­fri­gé­ra­teurs flam­bant neufs aux par­ti­ci­pants d’un jeu té­lé­vi­sé.

Pauvre Cla­rice. Dès qu’elle ou­bliait de sou­rire, elle re­pre­nait aus­si­tôt l’air si­dé­ré qui s’était pour la pre­mière fois des­si­né sur son vi­sage lors­qu’elle avait ap­pris quelques mois plus tôt que sa mère dé­vote fi­lait le par­fait amour avec le pro­prié­taire du Pink Slip­per.

Miss Bea­trice avait ra­con­té à sa fille que son his­toire d’amour avec For­rest Payne avait dé­bu­té le soir où elle s’était re­trou­vée coin­cée dans le club à cause d’une tem­pête de neige s’étant sou­dai­ne­ment le­vée alors qu’elle ha­ran­guait les clients de­hors avec son porte-voix. Parce que For­rest avait in­sis­té, elle avait at­ten­du dans son bu­reau que les élé­ments s’apaisent, et ils avaient ba­var­dé du­rant des heures en bu­vant du thé. Après quoi, ils étaient de­ve­nus in­sé­pa­rables.

Cla­rice m’avait pré­sen­té la chose ain­si : « Ma mère pré­tend que sau­ver l’âme de M. Payne re­vient à es­ca­la­der l’Eve­rest. Elle ne peut pas ré­sis­ter à l’en­vie de re­le­ver le dé­fi. » Miss Bea­trice avait éga­le­ment pré­ci­sé à Cla­rice que For­rest Payne lui avait ser­vi du Earl Grey en vrac dans un ser­vice à thé en por­ce­laine fine. Certes, elle s’était ren­due au Pink Slip­per pour ac­com­plir l’oeuvre de Dieu comme elle l’en­ten­dait, mais le ser­vice à thé l’avait ral­liée à la cause ad­verse. Cla­rice avait conclu : « Je te le dis, Odette, la por­ce­laine fait au­tant d’ef­fet que l’opium sur cette femme. Dès l’ins­tant où la tasse Wedg­wood a ef­fleu­ré ses lèvres, ma­man était fi­chue. »

Était-ce la Bible ou la por­ce­laine qui avait pous­sé Bea­trice Jor­dan et For­rest Payne dans les bras l’un de l’autre ? Nous ne le sau­rons peut-être ja­mais, mais tan­dis que la fu­ture ma­riée che­mi­nait vers son bie­nai­mé, ce der­nier af­fi­chait l’air ra­dieux d’un ga­min un ma­tin de Noël. Et Miss Bea­trice sem­blait folle de joie d’épou­ser l’homme qu’elle avait, des dé­cen­nies du­rant, ac­cu­sé d’être un sup­pôt de Sa­tan.

Les Su­prêmes chantent le blues (The Su­premes Sing the Hap­py Hear­tache Blues) par Edward Kel­sey Moore, tra­duit de l’an­glais (États-Unis) par Em­ma­nuelle et Phi­lippe Aron­son, 304 p., 22,50 E. Co­py­right Actes Sud. En li­brai­rie le 6 juin.

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