L’EN­TRE­TIEN

« Donald Trump ? Je dé­teste cet in­di­vi­du »

Lire - - Contents - John Grisham

Un ro­man qui vous em­barque jus­qu’à sa chute bluf­fante res­semble fort à un casse réus­si. John Grisham l’a bien com­pris et a dé­ci­dé de pous­ser le bouchon le plus loin pos­sible avec son nou­veau thril­ler, dont le titre as­sume son amour de la lit­té­ra­ture : Le Cas Fitz­ge­rald. Ce­la fait près de trente ans qu’on suit le par­cours de cet ex­cellent ar­ti­san du genre, jus­qu’ici connu pour ses sus­penses ju­di­ciaires sou­vent por­tés à l’écran. De La Firme à L’Af­faire Pé­li­can en pas­sant par Le Client ou Le Droit de tuer ?, l’Amé­ri­cain a ain­si mul­ti­plié les best-sel­lers re­dou­ta­ble­ment ef­fi­caces, po­sant tou­jours en fi­li­grane les ques­tions de la mo­rale et de la loi, et of­frant une cer­taine vi­sion de l’Amé­rique des in­éga­li­tés. Mal­gré son écri­ture par­fois trop fonc­tion­nelle et quelques cli­chés, l’art de la nar­ra­tion de Grisham, son sens du rythme et sa maî­trise de la construc­tion ro­ma­nesque font mouche à presque tous les coups. Il semble s’être beau­coup amu­sé avec Le Cas

Fitz­ge­rald et ce, pour notre plus grand plai­sir. L’in­trigue re­pose ici sur le vol, à la bibliothèque de Prin­ce­ton, de ma­nus­crits ori­gi­naux d’une « va­leur in­es­ti­mable ». Et pas n’im­porte les­quels : ceux de Fran­cis Scott Fitz­ge­rald – dont Gats­by le Ma­gni­fique ! Mais comment écou­ler de tels tré­sors ? Bruce Cable, l’étrange li­braire de San­ta-Ro­sa, sur l’île de Ca­mi­no, se­rait-il dans le coup ? Une so­cié­té mys­té­rieuse va alors en­voyer une au­teure en plein doute, Mer­cer Mann, dans la ci­té in­su­laire, afin d’éclair­cir la si­tua­tion et, qui sait ?, de ré­cu­pé­rer ces joyaux du pa­tri­moine lit­té­raire… Le ré­cit, tor­tueux à sou­hait, va connaître bien des re­bon­dis­se­ments. Sur­tout, au-de­là du simple di­ver­tis­se­ment, l’au­teur prend ici la lit­té­ra­ture comme su­jet à part en­tière – pro­po­sant, au pas­sage, un por­trait ma­lin de tout le cercle de l’édi­tion –, avec de sa­vou­reux clins d’oeil ro­ma­nesques. Et, dans le genre, c’est très, très réus­si. On au­rait (presque) en­vie d’al­ler dé­ro­ber tous les ma­nus­crits de Grisham – tiens, si quel­qu’un sait où ils sont ca­chés…

Quand avez- vous sou­hai­té de­ve­nir écrivain ? Et, plus exac­te­ment, vous sou­ve­nez- vous du mo­ment où vous avez écrit vos pre­miers textes per­son­nels ?

John Grisham. Oh, je n’ai ja­mais vrai­ment écrit quand j’étais en­fant ou ado­les­cent. Et je ne rê­vais pas du tout de de­ve­nir écrivain. Ce dé­sir est ar­ri­vé bien plus tard dans ma vie, au mo­ment où je suis de­ve­nu avo­cat. Mon pre­mier vé­ri­table texte lit­té­raire fut mon pre­mier ro­man, Non cou­pable.

La lit­té­ra­ture comp­tait- elle beau­coup dans votre mi­lieu so­cial ou votre cercle fa­mi­lial ?

J. G. Non. Ma mère croyait certes dans les ver­tus de la lec­ture et nous re­gar­dions as­sez peu la té­lé­vi­sion, mais per­sonne, dans ma fa­mille, n’a ja­mais eu d’as­pi­ra­tions lit­té­raires – en­core moins l’am­bi­tion de de­ve­nir écrivain.

Con­cer­nant votre fa­mille, je crois sa­voir qu’elle ac­cor­dait une grande place à la re­li­gion et à ses va­leurs…

J.G. Oui, nous étions très croyants et mon édu­ca­tion a été très stricte. Je pense qu’il est tou­jours dif­fi­cile de s’éloi­gner de ses ori­gines… Bien que je n’en sois pas tou­jours conscient au quo­ti­dien, ma foi chré­tienne a une in­fluence, plus ou moins di­recte, sur les ac­tions de mes per­son­nages, bons comme mau­vais. La fron­tière entre le Bien et le Mal est, en gé­né­ral, fa­cile à dé­ter­mi­ner.

Comment dé­cri­riez- vous votre par­cours sco­laire ?

J.G. Ba­nal. Ty­pique de l’édu­ca­tion de la classe moyenne du Deep South, dans des écoles dites « sé­gré­guées » et ce, jus­qu’à mes 15 ans. Nous avions des pro­fes­seurs très sé­vères et nos pa­rents at­ten­daient, exi­geaient de nous que nous ob­te­nions d’ex­cel­lentes notes, que nous tra­vail­lions dur, afin d’at­teindre le suc­cès. L’uni­ver­si­té où j’ai fait mes études – l’uni­ver­si­té d’État du Mis­sis­sip­pi – était pu­blique.

Aviez- vous, ado­les­cent, des au­teurs pré­fé­rés qui, par la suite, ont mar­qué votre ima­gi­naire d’écrivain ?

J.G. Bien sûr. Et en pre­mier lieu, Mark Twain. En­fant, j’ai suc­com­bé au gé­nie de cet au­teur après la lec­ture des aven­tures de Tom Sawyer et d’Hu­ck­le­ber­ry Finn. J’ai éga­le­ment lu des dou­zaines de ro­mans po­li­ciers et de fic­tions spor­tives. J’ado­rais le sport, et c’est en­core l’une de mes plus grandes pas­sions au­jourd’hui… Un peu plus tard, je me suis plon­gé dans les oeuvres de Charles Di­ckens, que j’ai ado­rées et, à 17 ans, j’ai com­men­cé à lire les ro­mans de John Stein­beck. Un choc dé­ter­mi­nant. Il reste d’ailleurs mon écrivain pré­fé­ré.

Qu’est- ce qui vous a in­ci­té, dans un pre­mier temps, à vous pas­sion­ner pour le droit et la po­li­tique ?

J.G. Pour ne rien vous ca­cher, je me suis tour­né vers le droit car j’avais en­vie de connaître une belle et pres­ti­gieuse car­rière dans ce do­maine, et de ga­gner beau­coup d’argent. Pour moi, bien sûr, mais aus­si pour ai­der les moins for­tu­nés, car ce­la fait par­tie de ma culture. Après mes études, je suis re­tour­né dans ma pe­tite ville, et je me suis ins­tal­lé en tant qu’avo­cat pour ré­pondre aux di­vers be­soins ju­ri­diques de ma com­mu­nau­té.

Quels sont, à ce pro­pos, vos meilleurs sou­ve­nirs d’avo­cat ?

J.G. J’ai of­fi­cié pen­dant seule­ment dix ans, mais il s’agit là d’un mo­ment es­sen­tiel de ma vie parce qu’il a, au fond, je­té les bases de toute ma car­rière lit­té­raire. La plu­part des si­tua­tions dé­crites dans mes ro­mans sont is­sus d’évé­ne­ments que j’ai vus ou connus en tant qu’avo­cat. Ce mé­tier vous met face à la mi­sère hu­maine, face aux conflits les plus di­vers et aux vies broyées. Toutes ces his­toires consti­tuent une ex­cel­lente base pour construire une fic­tion. La plu­part des avo­cats sont d’ex­cel­lents conteurs car ils sont au contact des dis­sen­sions, de la souf­france. Grâce à cette ex­pé­rience, je peux fa­ci­le­ment écrire des drames ju­di­ciaires ins­pi­rés de cas bien réels, avec tous les dé­tails.

Vous avez éga­le­ment été élu à la Chambre des re­pré­sen­tants de l’État du Mis­sis­sip­pi, où vous êtes res­té sept ans et dont vous avez été le vice- pré­sident. Que re­te­nez- vous de cette pé­riode ?

J.G. Fi­na­le­ment, pas grand-chose. Et, aus­si éton­nant que ce­la puisse pa­raître, très peu de bons sou­ve­nirs. Je n’ai pas tel­le­ment ai­mé cette car­rière po­li­tique, à l’ex­cep­tion de la cam­pagne élec­to­rale ! C’est une fonc­tion as­sez en­nuyeuse, et par­ti­cu­liè­re­ment chro­no­phage.

Vous l’avez dé­jà briè­ve­ment évo­qué pré­cé­dem­ment, mais pou­vez- vous nous ex­pli­quer le lien, se­lon vous, entre le droit et la lit­té­ra­ture ?

J.G. Les deux sont une af­faire de bon sto­ry­tel­ling ! Quand vous êtes avo­cat, vous êtes cons­tam­ment en train de lire des ar­ticles à pro­pos des juges, des tri­bu­naux, des crimes, des pro­cès en cours, des pro­cé­dures, des pour­suites ju­di­ciaires, des ten­ta­tives d’ar­bi­trage, etc. Les Amé­ri­cains sont par­ti­cu­liè­re­ment friands de ces his­toires au­tour de la loi, tout sim­ple­ment parce que notre culture nous a ap­pris que nous avons des droits, que nous pou­vons les faire res­pec­ter et qu’ils doivent être pro­té­gés. Si quel­qu’un ba­foue l’un d’eux, nous avons le ré­flexe de faire ap­pel à un avo­cat et d’al­ler au tri­bu­nal. Il y a tant de crimes et de dé­lits aux États-Unis… Mais il faut bien re­con­naître que c’est très utile, pour tous les ro­man­ciers !

Comment en êtes- vous ve­nu à écrire, et à faire pa­raître en 1988, Non

?

cou­pable

J. G. Comme je vous le di­sais, il s’agis­sait là de ma pre­mière vé­ri­table ex­pé­rience lit­té­raire en tant qu’au­teur et, alors, je n’avais au­cune idée de ce que j’étais en train de pro­duire ! Je ne sa­vais même pas si j’al­lais vé­ri­ta­ble­ment fi­nir ce ma­nus­crit et, même si j’y par­ve­nais, ce que j’al­lais en faire. Ce qu’il

La plu­part des his­toires dé­crites dans mes ro­mans sont is­sues d’évé­ne­ments que j’ai vus ou connus en tant qu’avo­cat

al­lait de­ve­nir. J’étais un bi­zut in­ca­pable de ré­soudre cette énigme ! Ce­la m’a tout de même de­man­dé trois ans de tra­vail, alors que j’avais d’autres ac­ti­vi­tés. La pre­mière ver­sion n’était guère convain­cante : trop longue, avec trop de per­son­nages et de sous-in­trigues. J’ai naï­ve­ment en­voyé ce texte à des agents et des édi­teurs à New York qui, un à un, l’ont tous re­fu­sé ! Je ne vous cache pas que c’était dif­fi­cile à vivre. Mais, au bout d’un an, un agent m’a un jour ap­pe­lé pour m’an­non­cer qu’il était prêt à me re­pré­sen­ter. Il a fi­ni, après bien des re­fus, par faire ac­cep­ter mon ma­nus­crit au­près d’une toute pe­tite mai­son d’édi­tion qui sou­hai­tait me lais­ser une chance.

Quel a été l’ac­cueil réservé à ce livre, qui mar­quait les dé­but de votre per­son­nage : Jake Bri­gance ?

J.G. Eh bien, ce­la s’ap­pelle un flop ! Le ti­rage était de cinq mille exemplaires, et nous avons été in­ca­pables de tous les écou­ler… Bon, le lec­to­rat n’était pas là ; la cri­tique non plus. J’étais, di­sons, ef­fon­dré, alors que j’es­sayais dé­jà de ter­mi­ner mon deuxième ro­man. Aus­si, j’étais dé­bor­dé par mon ac­ti­vi­té d’avo­cat, de père de fa­mille et de par­le­men­taire. La vie est belle. Et si je n’avais rien pu­blié d’autre, je crois que j’au­rais été très heu­reux en conti­nuant d’être avo­cat ou en de­ve­nant juge.

Vous vous êtes bien rat­tra­pé, par la suite, avec l’im­mense suc­cès de titres comme Le Droit de tuer, L’Af­faire Pé­li­can ou, évi­dem­ment, La Firme. Jus­te­ment, comment avez- vous eu l’idée de ce ro­man, qui consti­tue l’un de vos plus grands suc­cès ?

J.G. Oh, grâce à un sou­ve­nir de l’école d’avo­cat. Je n’étais pas ce que l’on ap­pelle un étu­diant brillant, con­trai­re­ment à mon meilleur ami, « chas­sé » par de grands ca­bi­nets d’af­faires qui lui of­fraient non seule­ment un sa­laire en­viable, mais aus­si de nom­breux avan­tages et de belles pers­pec­tives d’ave­nir. Il était alors amu­sant de com­pa­rer les pro­po­si­tions des uns et des autres. Par­mi celles- ci, il y en avait une par­ti­cu­liè­re­ment in­tri­gante. Mon co­pain avait l’im­pres­sion que si un jeune ju­riste ren­trait dans cette firme, ja­mais il ne pour­rait en sortir, un peu comme dans la ma­fia ! Cette anec­dote m’a ser­vi de point de dé­part, dix ans plus tard, pour mon se­cond ro­man.

Pour vous, un tri­bu­nal, c’est un peu un théâtre, non ?

J.G. Euh, c’est une idée in­té­res­sante mais… non, pas vrai­ment, car il n’y a pas d’ac­tion, dans un tri­bu­nal. Bien sûr, les ju­rés dé­couvrent des men­songes, des im­pos­teurs, des té­moins, etc. Je sup­pose qu’à l’oc­ca­sion un avo­cat peut bien faire une belle plai­doi­rie avec la vo­lon­té d’en­voû­ter le ju­ry, mais il fe­rait mieux, je crois, de dire la vé­ri­té…

Quels ont été vos prin­ci­paux mo­dèles lit­té­raires pour vos pre­miers ro­mans ? Vos in­fluences ?

J.G. Des in­fluences ? Je n’ai ja­mais, du moins consciem­ment, cher­ché à écrire comme un autre. Je suis tou­te­fois par­fai­te­ment lu­cide sur le fait qu’on imite tou­jours, même de ma­nière éloi­gnée, les au­teurs qu’on ad­mire. On peut d’ailleurs en ti­rer des le­çons : après avoir lu John Stein­beck, j’ai com­pris que c’était mer­veilleux d’écrire de fa­çon aus­si claire et lim­pide. Di­ckens m’a, quant à lui, mon­tré qu’il était es­sen­tiel d’in­ven­ter des per­son­nages très com­plexes. Avec John Le Car­ré, j’ai pen­sé que c’était quand même très plai­sant de bâ­tir un monde em­preint d’un tel sus­pense. Je vous par­lais tout à l’heure de Mark Twain : lui m’a en­sei­gné le sens de l’hu­mour avec les mots. Je pour­rais éga­le­ment ci­ter John D. MacDo­nald, qui m’a émer­veillé avec ses in­trigues dont on ne peut de­vi­ner l’is­sue. Par ailleurs, il ne faut pas ou­blier que tous les écrivains sont des lecteurs, et que nous vou­lons tous lire de bons livres. Il est dès lors na­tu­rel que des fa­çons de pro­cé­der ou des tech­niques d’au­teurs se re­trouvent dans les mots ou les his­toires d’autres écrivains…

Vous consi­dé­rez- vous, der­rière votre fa­çade d’ar­ti­san du thril­ler, comme un au­teur po­li­tique ?

J.G. Cer­tai­ne­ment pas. Je suis juste un au­teur de livres à sus­pense qui se sert de ques­tions po­li­tiques dans le cadre de ses his­toires. Les pro­blèmes po­li­tiques et ju­ri­diques sont tel­le­ment en­tre­mê­lés que vous ne pou­vez pas écrire sur les uns sans évo­quer les autres. Par exemple, j’ai abor­dé à plu­sieurs re­prises la peine de mort. C’est un thème émi­nem­ment po­li­tique, comme le sont la ré­forme de la jus­tice pé­nale, les dé­rè­gle­ments en­vi­ron­ne­men­taux, la dé­fi­ni­tion des crimes et dé­lits, la sur­po­pu­la­tion car­cé­rale, les condam­na­tions in­jus­ti­fiées et tant d’autres. Je me dois d’être pru­dent, et de ne pas trop ex­po­ser mes opi­nions po­li­tiques. J’aime mes lecteurs, je les res­pecte, mais ils n’en ont rien à faire, de mes avis. De plus, ce­la m’agace par­ti­cu­liè­re­ment lorsque je lis un livre et que les convic­tions po­li­tiques de l’au­teur prennent le pas sur l’in­trigue. Les écrivains qui font des ser­mons ne tiennent gé­né­ra­le­ment pas l’épreuve du temps…

Je suis par­fai­te­ment lu­cide sur le fait qu’on imite tou­jours les au­teurs qu’on ad­mire

Quel est l’avan­tage, se­lon vous, du ro­man de genre sur son équi­valent en lit­té­ra­ture dite « gé­né­rale » ?

J.G. Le thril­ler s’ancre to­ta­le­ment dans le re­gistre de la lit­té­ra­ture po­pu­laire, du polar au ro­man noir en pas­sant par l’hor­reur, la romance, l’es­pion­nage, la fic­tion his­to­rique, la fan­ta­sy… – la liste est en­core longue. Tous ont en com­mun le même but, qui n’est pas tou­jours ce­lui du ro­man hors « genre » : ce­lui de di­ver­tir.

On dit sou­vent que le thril­ler est, par es­sence, l’un des genres jouant le plus avec la pa­ra­noïa du lec­teur. Par­ta­gez­vous cette ana­lyse ?

J.G. Non. Je ne rai­sonne pas ain­si. Je ne pense pas jouer avec l’es­prit ou l’ima­gi­na­tion de mes lecteurs. Mon mé­tier, c’est de don­ner du plai­sir, de di­ver­tir. Pour ce faire, je crée une in­trigue, avec ce qu’il faut de tra­gique, de mys­tère et de sus­pense, dans le but d’em­me­ner avec moi le lec­teur dans un autre monde. Je ne lui joue pas de tours et ce­la ne me tra­verse même pas l’es­prit.

Vous avez sou­vent été adap­té au ci­né­ma. Comment ex­pli­quez- vous l’in­té­rêt de Hol­ly­wood pour vos livres ?

J.G. Neuf de mes ro­mans ont été por­tés à l’écran et, la plu­part du temps, avec suc­cès. Je ne vais pas m’en plaindre. Aus­si, je dois vous confes­ser que je pense au po­ten­tiel film lorsque j’écris mon his­toire. Mais bon, je ne sais pas réa­li­ser, mettre en scène et, dès lors, je ne m’at­tarde pas sur cet as­pect du tra­vail. Je de­mande juste de pou­voir lire le scé­na­rio et de pou­voir don­ner mon avis aux pro­duc­teurs et au réa­li­sa­teur, sans me mon­trer plus in­tru­sif. Mon écri­ture est très simple : je dé­bute avec une scène que je vi­sua­lise, je l’écris, puis je passe à la scène sui­vante, et ain­si de suite. Tous mes ro­mans ne sont rien d’autre que des suites de scènes, exac­te­ment comme le sont les scénarios.

Toutes ces adap­ta­tions, les ai­mez- vous sin­cè­re­ment ?

J.G. Plus ou moins. J’ai, en tout cas, ap­pré­cié de les voir, à l’ex­cep­tion de l’adap­ta­tion du Cou­loir de la mort [ L’Hé­ri­tage de la haine, réa­li­sé par James Fo­ley], qui n’était vrai­ment pas une adap­ta­tion fi­dèle, en­core moins un bon film… Quand je vends les droits d’un ro­man à un stu­dio ou à une boîte de pro­duc­tion, je dis adieu à l’his­toire et j’es­père juste qu’on en ti­re­ra le meilleur pour l’écran.

Comment dé­fi­ni­riez- vous un bon hé­ros de ro­man ?

J.G. C’est un per­son­nage au­quel le lec­teur peut s’iden­ti­fier. Il – ou elle – peut être sym­pa­thique, ai­mable, mais avec ses failles et loin de toute per­fec­tion. Dès lors, lorsque le hé­ros a peur, le lec­teur doit res­sen­tir le dan­ger, éprou­ver des fris­sons.

Et un mé­chant réus­si ?

J.G. Étran­ge­ment, ils sont beau­coup plus fa­ciles à ima­gi­ner. Il n’y a qu’à pio­cher dans la so­cié­té amé­ri­caine ! Il ap­par­tient au ro­man­cier de mê­ler toutes les mau­vaises ca­rac­té­ris­tiques et de trou­ver le juste équi­libre.

Vous avez pu­bli­que­ment pris po­si­tion contre Donald Trump. Pour­rait- il faire un bon mé­chant ?

J.G. Non, il est trop clow­nesque pour être pris au sé­rieux dans une fic­tion. Mais, dans la réa­li­té, c’est une per­sonne abo­mi­nable qui s’avère dan­ge­reuse pour l’équi­libre mon­dial et très em­bar­ras­sante pour mon pays. Donald Trump ? Je dé­teste cet in­di­vi­du, et ce, de­puis des an­nées. Son élec­tion ré­vèle tou­te­fois ce qui ef­fraie nombre de mes com­pa­triotes : la peur de perdre son em­ploi, sa mai­son, ses chères armes, sa sé­cu­ri­té so­ciale, ses écoles, etc. La plu­part de ses élec­teurs ac­cusent les étran­gers d’être la cause de tous leurs maux, sans voir plus loin. Son élec­tion met éga­le­ment en lu­mière la dé­fiance de beau­coup d’Amé­ri­cains en­vers les élites de Wa­shing­ton. En se po­si­tion­nant comme un outsider, il a su tou­cher tous ces élec­teurs en pleine frus­tra­tion.

Le titre fran­çais de votre ro­man The

Rain­ma­ker est L’Idéa­liste. Est- ce un qua­li­fi­ca­tif qui vous convien­drait ?

J. G. Je ne sais pas vrai­ment ce que si­gni­fie être idéa­liste, mais je ne pense pas pou­voir me dé­fi­nir ain­si. Je me sens da­van­tage réa­liste, et peut- être aus­si mo­ra­liste.

À quoi res­semble une jour­née de tra­vail ty­pique de John Grisham ?

J.G. Ce­la va­rie se­lon les mois. Chaque an­née, je com­mence un nou­veau ro­man au 1er jan­vier, avec l’es­poir de le ter­mi­ner au 1er juillet ou, au pire, six mois plus tard. J’écris beau­coup entre jan­vier et mars, quand le temps

Donald Trump est trop clow­nesque pour être pris au sé­rieux dans une fic­tion

n’est pas au beau fixe et que je n’ai pas en­vie de mettre un pied de­hors. À l’ar­ri­vée du prin­temps, je me sur­prends à traî­ner de­vant la fe­nêtre et à rê­ver de cha­leur… À ce mo­ment, je me lève à 7 heures du ma­tin, je pré­pare mon ca­fé – tou­jours la même marque, dans le même mug –, et je m’ins­talle à mon bu­reau, sur ma chaise, une cou­ver­ture pas très loin. Dans cette pièce, il n’y a pas de té­lé­phone ni de fax, d’In­ter­net ou de mu­sique. L’am­biance est sombre et si­len­cieuse, comme je l’aime. J’écris alors pen­dant trois ou quatre heures, avant de prendre une pause. Il est rare que je tra­vaille l’après-mi­di, en­core moins la nuit. J’édite l’en­semble en juillet-août – je peux aus­si être à la plage. Gé­né­ra­le­ment, j’en ai marre en septembre et je me mets à tra­vailler sur d’autres pro­jets – les scénarios, les nou­velles, les pièces de théâtre –, que je ne fi­nis, pour être hon­nête, que très ra­re­ment. Mon ro­man pa­raît ri­tuel­le­ment le der­nier mar­di d’oc­tobre de chaque an­née et j’ai donc deux mois pour en ima­gi­ner un autre…

Comment vous y pre­nez- vous pour construire une in­trigue ?

J.G. Je ré­ponds à un cahier des charges très pré­cis com­po­sé de choses « à faire » et « à ne pas faire » : 1/ Ne ja­mais écrire la pre­mière scène tant que vous ne connais­sez pas la der­nière ; 2/ Ré­di­ger tou­jours au moins une page par jour ; 3/ Tra­vailler tou­jours au même en­droit, à la même heure, quels que soient les pa­ra­mètres ex­té­rieurs ; 4/ Ne ja­mais faire de pro­logue et com­men­cer au cha­pitre I ; 5/ Lire chaque phrase à haute voix et sup­pri­mer tous les mots su­per­flus ; 6/ Ne pas cher­cher à uti­li­ser des mots com­pli­qués pour im­pres­sion­ner les lecteurs. Je pour­rais ajou­ter d’autres règles, bien sûr. Je cherche aus­si tou­jours des trames nar­ra­tives avec un res­sort ju­ri­dique. Quand je vi­sua­lise net­te­ment un dé­but d’in­trigue qui dis­tille im­mé­dia­te­ment un sus­pense me­nant jus­qu’à un fi­nal in­at­ten­du, je sais que je tiens une bonne his­toire.

Vous avez aus­si si­gné des livres pour la jeunesse. Le pro­ces­sus est- il dif­fé­rent ?

J. G. Oui et non. Sur­tout, ils sont plus fa­ciles à écrire, car plus courts, im­pli­quant moins de per­son­nages et de sous-in­trigues.

Au fait, qu’est- ce qu’une bonne in­trigue se­lon vous ?

J.G. Elle ne doit pas être trop com­pli­quée et son dé­noue­ment, très dif­fi­cile à trou­ver. Elle doit aus­si ab­sor­ber le lec­teur, lui faire tour­ner les pages de ma­nière com­pul­sive sans pour au­tant le noyer dans des dé­tails in­utiles.

Dans votre der­nier ro­man, Le Cas

Fitz­ge­rald, l’un des per­son­nages prin­ci­paux est une ro­man­cière en panne d’ins­pi­ra­tion. Avez- vous dé­jà connu le syn­drome de la page blanche ?

J. G. Dieu mer­ci, je n’ai ja­mais été vic­time de cette si­tua­tion ren­con­trée par tant d’écrivains… Dans mon cas, ce se­rait même plu­tôt le contraire : j’ai tel­le­ment de pro­jets et d’idées que j’ai sou­vent du mal à choi­sir entre ceux-ci. Ce que l’on ap­pelle un pro­blème « de riche », je sais bien…

À l’image de son titre, Le Cas Fitz­ge­rald nous plonge dans le mi­lieu du tra­fic de livres anciens et d’édi­tions ori­gi­nales, avec de très nom­breux clins d’oeil lit­té­raires. Était- ce l’oc­ca­sion de rendre hom­mage, au-de­là du ré­cit, à la lit­té­ra­ture que vous ai­mez ?

J.G. Je n’uti­li­se­rais pas le terme « hom­mage », même si je me suis énor­mé­ment amu­sé à glis­ser tout un tas de ré­fé­rences lit­té­raires au fil du texte – à vous de les trou­ver… Ce qui comp­tait avant tout pour moi était de si­gner un bon polar pour la joie du plus grand nombre.

Qu’avez- vous lu ré­cem­ment ?

J.G. Je suis en train de peau­fi­ner un nou­veau ro­man et, dès lors, j’es­saie d’évi­ter de lire des ouvrages de fic­tion du­rant cette pé­riode. Je me plonge alors vo­lon­tiers dans des en­quêtes et des do­cu­ments qui ap­prochent, de près ou de loin, mon su­jet du mo­ment. Pas for­cé­ment pour mon plai­sir, d’ailleurs… Aus­si, ces der­niers temps, j’ai tou­te­fois été très im­pres­sion­né par Les Fan­tômes du vieux pays de Na­than Hill et par le der­nier ro­man de Jes­myn Ward, Sing, Un­bu­ried, Sing.

Don­nez- moi une bonne rai­son de dé­cou­vrir le Mis­sis­sip­pi…

J. G. Il y en a tant… Tout d’abord, je vous em­mè­ne­rais au del­ta et vous fe­rais suivre le Blues Trail. En­suite, nous irions sur la Gulf Coast et man­ge­rions de la nour­ri­ture créole ou ca­jun. Nous pour­rions aus­si nous rendre dans le com­té de Ne­sho­ba, fin juillet, pour connaître la vé­ri­table am­biance du Mis­sis­sip­pi. En­fin, di­rec­tion Ox­ford et sa belle li­brai­rie in­dé­pen­dante, la Square Books, pour lire tran­quille­ment, sous le porche, ac­com­pa­gné d’un ca­fé, une nou­velle d’Eu­do­ra Wel­ty.

En­fin, on vous sait grand amou­reux de sport. Au­riez- vous pré­fé­ré de­ve­nir une star du base- ball, en lieu et place d’être un écrivain connu dans le monde en­tier ?

J.G. Je n’ai ja­mais son­gé sé­rieu­se­ment à un des­tin de star du base-ball ! Un tel rêve s’est éva­noui il y a bien long­temps, et je suis très heu­reux ain­si. Si j’étais de­ve­nu un grand spor­tif, ma car­rière se se­rait ar­rê­tée il y a plus de vingt-cinq ans. L’ac­ti­vi­té d’un écrivain est bien plus longue – en­fin, elle du­re­ra aus­si long­temps que ses livres conti­nue­ront de se vendre…

Pro­pos re­cueillis par Bap­tiste Li­ger

HHHHI Le Cas Fitz­ge­rald (Ca­mi­no Is­land) par John Grisham, tra­duit de l’an­glais (États-Unis) par Do­mi­nique De­fert, 420 p., JC Lat­tès, 23 E

Den­zel Wa­shing­ton et Ju­lia Ro­berts dans L’Af­faire Pé­li­can.

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