L’édi­to

Lire - - Contents - DE BAP­TISTE LI­GER

LLE GENRE. Voi­là un mot dont les mul­tiples si­gni­fi­ca­tions semblent réunir les op­po­sés, dans des do­maines très dif­fé­rents. Ain­si, si l’on s’en ré­fère au La­rousse, le genre dé­signe un « en­semble de traits com­muns à des êtres ou à des choses ca­rac­té­ri­sant et consti­tuant un type, un groupe, un en­semble » – no­tam­ment dans le do­maine de la norme sexuelle. Mais le terme fait éga­le­ment ré­fé­rence à une « ca­té­go­rie d’oeuvres lit­té­raires ou ar­tis­tiques dé­fi­nie par un en­semble de règles et de ca­rac­tères com­muns ». Bref, le genre joint des sin­gu­la­ri­tés, au­tant qu’il ex­clut ce qui ne tient pas de ses ca­rac­tères. Mais, au fond, ces deux at­ti­tudes ne re­lè­ve­raient-elles pas de mé­ca­nismes si­mi­laires ? Ce tra­di­tion­nel nu­mé­ro de Lire, consa­cré au po­lar, nous per­met ain­si de re­la­ti­vi­ser les éti­quettes.

POUR EN JU­GER, IL N’Y A QU’À FOUINER DANS LE COIN DES LIBRAIRIES RÉSERVÉ AUX OUVRAGES DE CE TYPE. Beau­coup de cou­ver­tures sur fond sombre, avec des taches de jaune ou de rouge et des noms d’au­teur en gros ca­rac­tères, sont ins­tal­lées les unes à cô­té des autres, for­mant une vé­ri­table com­mu­nau­té lit­té­raire. Même si les qua­li­fi­ca­tions va­rient – « ro­man noir », « thril­ler », etc. Des his­toires de meurtres plus ou moins cra­pu­leux, de com­por­te­ments pro­hi­bés et de tra­fics en tout genre se cô­toient na­tu­rel­le­ment, dans un rayon dif­fé­rent de la littératur­e dite « gé­né­rale » où, pour­tant, on peut trou­ver des trames pas for­cé­ment si éloi­gnées – Crime et Châ­ti­ment, de Dos­toïevs­ki, n’est-il pas l’un des mo­dèles du genre ? Et Chan­son douce, de Leï­la Sli­ma­ni, avec sa sul­fu­reuse nou­nou, n’au­rait-il pas pu fi­gu­rer dans une col­lec­tion de po­lars ? Pu­blié en Sé­rie Noire et non en Blanche, au­rait-il en­thou­sias­mé de la même ma­nière le ju­ry Gon­court, qui lui avait dé­cer­né ses lau­riers en 2016 ? Quid pour Au re­voir là-haut de Pierre Le­maitre, trois ans plus tôt ? Ne soyons pas in­justes : les fa­meux convives du res­tau­rant Drouant avaient re­te­nu, l’an pas­sé, dans leur pre­mière sé­lec­tion, Trois jours chez ma tante d’Yves Ra­vey (certes pa­ru chez Mi­nuit, sous la sa­cro-sainte couverture blanche), Niels d’Alexis Ra­gou­gneau (au­teur de po­lars qui, pour le pré­sent livre, était pas­sé dans la col­lec­tion gé­né­rale de Vi­viane Ha­my) et La Serpe de Phi­lippe Jae­na­da (pu­blié sous la ban­nière Jul­liard pour Ro­bert Laf­font, et non sous le la­bel « La Bête noire »). Ce der­nier ro­man nous rap­pelle d’ailleurs que le do­maine du po­lar s’ouvre aus­si, de ma­nière large, aux ouvrages s’éloi­gnant de la fic­tion tra­di­tion­nelle (y com­pris ceux des­ti­nés à la jeu­nesse et à la BD). En ac­cueillant, pour­quoi pas ? des re­cueils de chroniques ju­di­ciaires, les té­moi­gnages de membres de l’ins­ti­tu­tion po­li­cière ou de re­pris de jus­tice, et des es­sais so­cio­lo­giques ou psy­cho­lo­giques sur le fait cri­mi­nel. Le po­lar : une simple af­faire de ca­rac­té­ri­sa­tion et de mar­ke­ting édi­to­rial ? Pas seule­ment, bien sûr, mais lors­qu’on sait que cer­tains titres, d’un pays à l’autre, sont pu­bliés tan­tôt en littératur­e gé­né­rale, tan­tôt en po­lar…

À CE TITRE, ON A PU LIRE, sous la ban­nière « non gen­rée » des édi­tions de Fal­lois, le qua­trième ro­man de Joël Di­cker, La Dis­pa­ri­tion de Ste­pha­nie Mai­ler, qui ca­ra­cole dé­jà en tête des ventes. Si l’on avait ap­pré­cié l’évi­dente ma­lice de La Vé­ri­té sur l’af­faire Har­ry Que­bert, il faut se de­man­der si l’en­thou­siasme d’alors n’était pas dû da­van­tage à un ef­fet de sur­prise qu’aux réelles qua­li­tés de plume de l’au­teur. Le Grand Prix du ro­man de l’Aca­dé­mie fran­çaise n’était-il pas un rien dis­pro­por­tion­né, pour ne pas dire in­con­gru, de la part d’une ins­ti­tu­tion qui doit dé­fendre la langue fran­çaise (li­sez à ce pro­pos notre en­tre­tien avec Da­nièle Sal­le­nave) ? Dès les pre­mières pages de La Dis­pa­ri­tion de Ste­pha­nie Mai­ler, une sen­sa­tion nous sai­sit, celle de se re­trou­ver face à une écri­ture be­so­gneuse, moins proche d’un duel Man­ches­ter Ci­ty-Bar­ça que d’un match moyen de Ligue 2-Do­mi­no’s piz­za. Soyons hon­nêtes : il y a bien sûr chez Di­cker un sens du rythme, de la (dé-)construc­tion, mais, outre une ava­lanche de cli­chés, la mé­ca­nique de ce thril­ler, bien trop long, pa­raît dé­nuée d’en­jeux et tourne à vide. On pré­fé­re­ra, de loin, la jus­tesse d’un autre ro­man : My Ab­so­lute Dar­ling de Ga­briel Tallent (Gall­meis­ter – qui a en­thou­sias­mé Hu­bert Ar­tus dans notre pré­cé­dente édi­tion). Un bi­jou sau­vage, jus­te­ment à la li­sière du genre, dont vous n’ou­blie­rez pas la ma­gni­fique hé­roïne, Turtle.

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