La part de clown

Au­teure de chan­sons, jour­na­liste et sur­tout ro­man­cière, Anne Gos­cin­ny écrit pour la pre­mière fois à l’in­ten­tion des jeunes lec­teurs. Por­trait.

Lire - - Jeunesse - Anne GOS­CIN­NY

Elle a osé en­voyer une co­pine dans la cour de ré­cré du Pe­tit Ni­co­las créé par son père, Re­né Gos­cin­ny. La faute à son amie, l’illus­tra­trice Ca­tel. « Anne a une fa­çon bien à elle de ra­con­ter les anec­dotes de la vie de tous les jours. Je lui ai dit qu’elle de­vrait in­ven­ter un hé­ros jeu­nesse. » Ce n’était pas ga­gné. « Im­pos­sible pour moi d’al­ler me frot­ter au Pe­tit Ni­co­las », avait ré­tor­qué l’au­teure du Père éter­nel. Mais Ca­tel avait plan­té une graine ce jour- là. Elle a fi­ni par ger­mer et, un été, Lu­crèce est née. Une hé­roïne, dans une fa­mille re­com­po­sée de 2018… Au­jourd’hui, Anne Gos­cin­ny, la ro­man­cière des his­toires de couple, de ces ré­cits où les fi­gures pa­ren­tales rôdent, semble s’amu­ser avec son théâtre de per­son­nages des­ti­nés aux en­fants. « Cette femme est de celles qui font rire une ta­blée en­tière. Anne Gos­cin­ny est un clown ! », pour­suit celle qui signe les des­sins du Monde de Lu­crèce.

LA FA­MILLE AVANT TOUT

Pour­tant, au dé­but de cette ami­tié, Anne Gos­cin­ny avait ten­du une autre perche à Ca­tel : consa­crer un ro­man gra­phique à son père. « Je ne fais que des por­traits de femmes », avait alors ré­pon­du l’au­teure des bi­blio­gra­phies illus­trées sur Olympe de Gouges, Ki­ki de Mont­par­nasse, Be­noîte Groult, etc. Mais là en­core, la graine était se­mée ! « J’ai fi­ni par lui pro­po­ser un ro­man gra­phique sur son père, mais vu de son cô­té à elle ! La fille ra­conte l’ombre géante du père dis­pa­ru. » Au­jourd’hui, la des­si­na­trice at­taque le deuxième tome, ce­lui qui abor­de­ra la nais­sance d’Anne à la fin des an­nées 1960, le dé­cès de son père en 1977 et bien d’autres épi­sodes en­core*. « La vie de cette fa­mille est très ro­ma­nesque. Il y a des su­jets que Re­né n’a ja­mais trai­tés, comme ce­lui de la Shoah. Alors, c’est Anne qui en parle. » Cette aven­ture édi­to­riale avec Ca­tel ra­conte beau­coup de cette femme dont la fa­mille est la co­lonne ver­té­brale. Lu­crèce, l’hé­roïne jeu­nesse, est for­te­ment ins­pi­rée par Sa­lo­mé, la fille de la ro­man­cière. Les murs de son bu­reau sont re­cou­verts de pho­tos. « Ceux qui ne sont plus là cô­toient ceux qui le sont tou­jours. Ma grand-mère, mes en­fants, ma mère, mon ma­ri, mon père… Dans cette pièce, il y a des sou­ve­nirs, des fac­tures, des ma­nus­crits, des bul­le­tins de mes en­fants… La vie d’une fa­mille, en somme. » Anne Gos­cin­ny confie ce­pen­dant pré­fé­rer écrire sur son lit. Et quand elle a fi­ni de tra­vailler, elle aime pas­sion­né­ment écou­ter Anne Syl­vestre.

VESTALE D’UNE OEUVRE

Au­jourd’hui, une par­tie de son tra­vail consiste à faire vivre l’oeuvre de son père en édi­tant des his­toires in­édites du Pe­tit Ni­co­las, en veillant sur les nou­veaux al­bums d’As­té­rix et Obé­lix et sur l’or­ga­ni­sa­tion des ex­po­si­tions. Ce grand ab­sent lui a lais­sé une cour où s’épa­nouir sans se confron­ter à l’oeuvre pa­ter­nelle : celle des ro­mans adultes. Dans Le Bruit des clefs, Anne Gos­cin­ny choi­sit d’écrire une lettre à Re­né. « Pas de littératur­e au­jourd’hui. Sans Rim­mel ni rouge à lèvres, mes mots. S’ils sont dé­çus de pa­raître en pu­blic sans ar­ti­fice, qu’ils se consolent : en écri­vant je ne pense qu’à toi », peut-on lire dès la pre­mière page de ce texte in­time, brut et beau. Al­ler se confron­ter à la littératur­e jeu­nesse est peut-être une forme d’af­fran­chis­se­ment. « Je dé­couvre sur­tout que c’est très dif­fi­cile ! Mul­ti­plier les dia­logues, se de­man­der sans cesse si l’on va être com­pris, tra­vailler l’his­toire comme un scé­na­rio… Il faut qu’il se passe quelque chose toutes les trois lignes pour cette gé­né­ra­tion qui ne sup­porte pas que Google rame ! Alors qu’au fond Google a bien le droit de prendre un ca­fé, non ? », dé­plore cette grande lec­trice de la com­tesse de Sé­gur. « Dès que j’ai ter­mi­né les aven­tures de Lu­crèce, je me re­po­se­rai en écri­vant un ro­man pour les adultes ! » Ra­phaële Botte

* Le Ro­man des Gos­cin­ny par Ca­tel pa­raî­tra en 2019, chez Gras­set.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.