Re­pen­ser la dé­mo­cra­tie

Trois ouvrages nous éclairent sur la vie et l’oeuvre du grand théo­ri­cien al­le­mand.

Lire - - Philo/ Idées - Ste­fan MÜLLER-DOOHM - Jür­gen HABERMAS Jean Mon­te­not

Quoi qu’on pense de l’Union eu­ro­péenne et de sa ten­dance à mu­ter en une bu­reau­cra­tie abs­traite, fût-ce au nom du droit-del’hom­misme, elle a trou­vé un so­lide sou­tien en Jür­gen Habermas, l’un des plus im­por­tants phi­lo­sophes de la se­conde moi­tié du xx siècle. Ce der­nier a lié son en­ga­ge­ment phi­lo­so­phique et po­li­tique pour l’Eu­rope – et à ce qu’il a ap­pe­lé le « pa­trio­tisme consti­tu­tion­nel » – au fait qu’il est de­meu­ré at­ta­ché au « pro­jet de la mo­der­ni­té » et aux idéaux d’éman­ci­pa­tion des Lu­mières ; même s’il concède que ceux-ci n’ont ja­mais été réa­li­sés, en­tra­vés par la mar­chan­di­sa­tion de toute forme de vie qu’im­pose un li­bé­ra­lisme éco­no­mique mal ré­gu­lé. Par­cours, re­cueil d’une tren­taine de textes (es­sais, con­fé­rences et in­édits), aus­si bien si­non mieux qu’une mo­no­gra­phie, per­met de suivre le che­min de ré­flexion de la fi­gure tu­té­laire de la se­conde gé­né­ra­tion de l’École de Franc­fort.

Dans Jür­gen Habermas, une biographie, Ste­fan Müller-Doohm s’at­tache à re­tra­cer le par­cours du pen­seur al­le­mand. Né en 1929 à Gum­mers­bach, à l’est de Co­logne, Habermas a gran­di sous le na­zisme et a été en­rô­lé dans les Jeu­nesses hit­lé­riennes. Une « fente pa­la­tine » , un bec- de- lièvre, fut à l’ori­gine des dif­fi­cul­tés d’élo­cu­tion de l’en­fant qui « na­son­nait » et « ar­ti­cu­lait mal ». De son propre aveu, ce­la ne fut pas sans rap­port avec le tour que prit bien plus tard sa pen­sée. En ef­fet, à par­tir d’une ré­flexion sur le lan­gage, en dia­logue avec les sciences hu­maines et avec le prag­ma­tisme amé­ri­cain, Habermas a théo­ri­sé « l’agir com­mu­ni­ca­tion­nel » – comprendre la pos­si­bi­li­té fra­gile, me­na­cée, de sub­sti­tuer la rai­son des ar­gu­ments à la vio­lence –, sou­li­gnant son rôle es­sen­tiel pour in­té­grer les formes de ra­tio­na­li­té de l’es­pace pu­blic.

APPRIVOISE­R LE CA­PI­TA­LISME

Pen­seur de l’éthique de la dis­cus­sion – dont il es­père ti­rer des prin­cipes d’ac­tions et une com­pré­hen­sion dia­lo­gique de la mo­rale –, il pré­sente sa pen­sée po­li­tique avant tout comme une dé­fense des formes mo­dernes de la dé­mo­cra­tie et de l’État de droit. Elle ap­pelle à l’émer­gence d’une ci­toyen­ne­té trans­na­tio­nale, dont le fé­dé­ra­lisme se­rait d’abord au ser­vice de la dé­fense des droits et de la so­li­da­ri­té, et non un moyen sub­til de pri­ver les peuples de leur sou­ve­rai­ne­té afin de mieux les as­ser­vir aux lois d’ai­rain du mar­ché. Se re­joue ain­si, à l’in­té­rieur même du che­min de pen­sée de Jür­gen Habermas, sans doute plus kan­tien que mar­xiste, l’am­bi­tion d’apprivoise­r le ca­pi­ta­lisme sau­vage à tra­vers la dé­mo­cra­ti­sa­tion de l’Eu­rope. À terme, le théo­ri­cien aspire à l’ins­tau­ra­tion d’une so­cié­té cos­mo­po­li­tique, mais sans gou­ver­ne­ment mon­dial, qui re­con­naisse la pré­ten­tion uni­ver­sa­liste des droits de l’homme.

HHHHI Jür­gen Habermas. Une biographie par Ste­fan Mül­lerDoohm, tra­duit de l’al­le­mand par Frédéric Jo­ly, 656 p., Gal­li­mard, 35 E

HHHHI par Jür­gen Par­cours Habermas, 1 (1971-1989) 576 p., Gal­li­mard, 24 E HHHHI Par­cours 2 (1990-2017), 656 p., Gal­li­mard, 26 E

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