L’ÉVÉ­NE­MENT

Entre sou­ve­nirs in­times, consi­dé­ra­tions so­cio-po­li­tiques et évo­ca­tion de Cé­line Dion, l’au­teur d’En fi­nir avec Ed­dy Bel­le­gueule livre un bref ré­cit dans le­quel il rend hom­mage à son gé­ni­teur, à ses yeux vic­time de sa condi­tion so­ciale et des dé­ci­sions des

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Édouard Louis

La pre­mière fois que l’on s’avise du titre du nou­veau livre d’Édouard Louis, on peut pen­ser à une faute de l’édi­teur. Qui a tué mon père1 ne com­porte pas, en ef­fet, de point d’in­ter­ro­ga­tion. Après lec­ture, rien de plus nor­mal : il s’agit d’une solution, d’une ré­ponse in­di­recte à une autre ques­tion, po­sée à la page 68 : « Est-ce qu’il est nor­mal d’avoir honte d’ai­mer ? » Cette phrase sonne na­tu­rel­le­ment comme un écho à En fi­nir avec Ed­dy Bel­le­gueule, le ro­man au­to­bio­gra­phique à suc­cès dans le­quel le jeune au­teur (au­jourd’hui âgé de 25 ans) re­ve­nait sur son ado­les­cence dif­fi­cile en Pi­car­die.

Au- de­là de l’his­toire in­di­vi­duelle de son al­ter ego, Édouard Louis bros­sait un por­trait tei­gneux de sa ré­gion et de ses ha­bi­tants, entre pau­vre­té, mi­sère éco­no­mique, al­coo­lisme, ai­greur et ho­mo­pho­bie. Une oeuvre – pa­rue en 2014 – qui avait su ré­son­ner avec son époque. Si beau­coup ont vu dans cet ou­vrage une mise en lu­mière crue de la pe­ti­tesse hu­maine – due à des mé­ca­nismes dé­pas­sant les per­sonnes –, d’autres y avaient sen­ti une forme de mé­pris so­cial. Un triomphe en li­brai­rie est, de toute ma­nière, tou­jours une af­faire de ma­len­ten­du – En fi­nir avec Ed­dy Bel­le­gueule s’est écou­lé rien qu’en France à plus de trois cent mille exemplaire­s, a été tra­duit dans une tren­taine de langues et a été adap­té au théâtre et au ci­né­ma. Deux ans plus tard, l’écrivain-dis­ciple des tra­vaux de Di­dier Eri­bon pour­sui­vait son tra­vail so­cio-au­to­bio-lit­té­raire en dé­cri­vant l’agres­sion et le viol dont il a été vic­time, les consé­quences de ces actes bar­bares, for­mu­lant toute une sé­rie d’in­ter­ro­ga­tions sur l’iden­ti­té de son bour­reau. Le titre lui-même – His­toire de la vio­lence – semble faire un pont avec le précédent ou­vrage d’Édouard Louis. On au­rait ten­dance, dès lors, à consi­dé­rer Qui a tué mon père comme le troi­sième vo­let d’une tri­lo­gie. Un livre d’à peine cent pages, sous l’égide de Pe­ter Handke, à la fois apai­sé et ra­geur.

La presse avait lar­ge­ment rap­por­té, après la pa­ru­tion d’En fi­nir avec Ed­dy Bel­le­gueule, les liens com­pli­qués entre Édouard Louis et sa fa­mille. On dé­couvre alors ici un vé­ri­table cri d’amour d’un fils pour son père. « Il y a quelques mois j’ai com­men­cé à le re­voir après plu­sieurs an­nées d’ab­sence et de si­lence », nous ex­plique l’écrivain. « Après la pu­bli­ca­tion de mes deux pre­miers ro­mans, il m’a lais­sé un mes­sage sur mon por­table pour me dire qu’il vou­lait me re­voir, qu’il ne comprenait pas pour­quoi on avait ces­sé de se voir – je crois plu­tôt qu’il fai­sait sem­blant. » L’au­teur sa­ma­rien a alors pris le train jus­qu’à la pe­tite ville – « laide et grise », pré­cise-t-il – du Nord de la France où il ha­bite ac­tuel­le­ment. « Quand il m’a ou­vert la porte, je l’ai à peine re­con­nu : il a un peu plus de 50 ans, il est jeune, mais son corps est dé­jà dé­truit. Il a beau­coup de mal à mar­cher, a be­soin d’une machine pour res­pi­rer la nuit et vit avec la me­nace per­ma­nente d’un ar­rêt du coeur. Il va sou­vent à l’hô­pi­tal pour se faire opé­rer de dif­fé­rentes choses. J’ai tout de suite vou­lu com­prendre les rai­sons de cet état de “presque-mort” à cet âge-là, de mort so­ciale en tout cas. »

UNE NAR­RA­TION EN FORME DE PUZZLE

Ce fut alors le dé­clic pour re­ve­nir sur l’his­toire de ce vieillard pré­ma­tu­ré à qui Édouard Louis doit tout sim­ple­ment la vie. La so­cié­té, au fond, n’a pas per­mis à cet homme d’être jeune très long­temps. Il s'est bat­tu, tant bien que mal, pour ne pas ré­pé­ter la vio­lence qu’il était, semble-t-il, pré­dis­po­sé à du­pli­quer. L’in­dé­niable force de Qui a tué mon père tient no­tam­ment dans sa

nar­ra­tion en forme de puzzle, fai­sant se conju­guer des sou­ve­nirs (pas si) anec­do­tiques avec des consi­dé­ra­tions plus gé­né­rales : une voi­ture qui brûle un soir de Noël alors que tous les ca­deaux étaient dans le coffre, une in­ca­pa­ci­té à par­ler du mur de Ber­lin, une fas­ci­na­tion ré­cur­rente pour toutes les nou­veau­tés tech­no­lo­giques, un spec­tacle lors du­quel Édouard, en­fant, jouait à la chan­teuse – au grand déses­poir de son père –, le spectre du 11-Septembre 2001 bien sûr, une gifle aus­si. « Je vou­lais mettre des sou­ve­nirs qui sont spon­ta­né­ment consi­dé­rés comme per­son­nels – l’en­fance, les scènes de fa­mille – sur le même plan que les ré­formes po­li­tiques. À tra­vers ces dates, je sou­hai­tais leur don­ner le même rythme, mon­trer qu’ils font par­tie du mou­ve­ment d’une vie. Qu’on puisse dire : un homme nom­mé Ras­kol­ni­kov a tué une vieille dame dans Crime et Châ­ti­ment, et un homme nom­mé Sar­ko­zy a tué un homme dans Qui a tué mon père. Il fal­lait trou­ver une forme lit­té­raire qui per­mette d’ins­crire la po­li­tique dans une biographie, qui en est trop sou­vent ex­clue. »

Un cri d’amour d’un fils pour son père

TOUT FI­NIT PAR DES CHAN­SONS

Dans le der­nier tiers, Édouard Louis s’en prend ain­si di­rec­te­ment aux gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs, en ci­tant ex­pli­ci­te­ment ceux qui ont te­nu ( ou tiennent en­core) les rênes du pou­voir et qu’il es­time res­pon­sables de la mort (réelle ou sym­bo­lique) de nom­breuses per­sonnes. « La plu­part des gens qui écrivent viennent de mi­lieux plu­tôt pri­vi­lé­giés, et ont dès lors été pro­té­gés des ef­fets de la po­li­tique, qui est la ca­pa­ci­té à re­ti­rer la vie, à tuer. Et c’est ce qu’ont fait des gou­ver­ne­ments comme ceux de Ma­cron ou Sar­ko­zy, ils ont re­ti­ré la vie à des mil­liers d’in­di­vi­dus, en leur pre­nant de l’argent, en les met­tant au tra­vail de force, en dé­rem­bour­sant les mé­di­ca­ments et donc en leur en­le­vant l’ac­cès aux soins. » On peut bien en­ten­du trou­ver le pro­pos quelque peu ca­ri­ca­tu­ral – et fac­tuel­le­ment gros­sier dans son ana­lyse – mais, dans la forme ra­mas­sée de Qui a tué mon père, il est lit­té­rai­re­ment fort. En par­ti­cu­lier lorsque le « ma­cro » ren­contre le « mi­cro », et que les consi­dé­ra­tions gé­né­rales et ten­dues ren­contrent les mo­ments in­times les plus in­si­gni­fiants, les plus tendres.

En France, tout fi­nit par des chan­sons. L’uni­té po­li­tique comme fa­mi­liale semblent par­fois dif­fi­ciles à at­teindre et, pour­tant, père et fils se re­joignent ain­si sur… Cé­line Dion ! « Dans mon en­fance, il n’écou­tait presque que cette chan­teuse. Grâce à lui, dès l’âge de 8 ans je connais­sais les pa­roles de toutes ses chan­sons par coeur. Mon père met­tait ses disques – en ver­sion pi­ra­tée – dans la voi­ture et il chan­tait de toutes ses forces, je fai­sais la même chose que lui. J’écoute tou­jours Cé­line Dion dans les trans­ports, quand je marche, quand je prends ma douche. Ses chan­sons me bou­le­versent. » Et si Qui a tué mon père si­gni­fiait, en fin de compte, Pour que tu m’aimes en­core ? Bap­tiste Li­ger

HHHII Qui a tué mon père par Édouard Louis, 96 p., Seuil, 12 E. En li­brai­rie le 3 mai.

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