La nais­sance d’un mythe lit­té­raire

À l’image de sa la­gune, l’idéal vé­ni­tien prend d’in­nom­brables as­pects, qu’ils soient po­li­tiques ou lit­té­raires. Re­tour sur quelques fon­da­teurs de cet ima­gi­naire : Bo­na­parte, Goethe, Cha­teau­briand, lord By­ron, Mus­set, Proust…

Lire - - En Couverture - 1. Sartre, « Ve­nise, de ma fe­nêtre » dans Si­tua­tions, IV, Gal­li­mard/Blanche, p. 117. 2. Paul Mo­rand, Ve­nises, Gal­li­mard/L’Ima­gi­naire, p. 33. 3. Ca­sa­no­va, His­toire de ma vie, édi­tion éta­blie par Jean-Ch­ris­tophe Iga­lens et Érik Le­borgne, Ro­bert Laf­font/ Bou

« JE VOYAIS CES ÉDI­FICES S’ÉLE­VER DU SEIN DES FLOTS COMME AU COUP DE LA BAGUETTE D’UN MA­GI­CIEN »

Ville mu­sée, ville théâtre, ville du car­na­val, des jeux, de la fête, de l’éro­tisme, de la maladie et de la mort aus­si, ci­té la­custre, Ve­nise, na­vire de pierre aux styles hé­té­ro­clites, dont les pa­lais « se dressent, émergent comme au­tant d’ap­pa­ri­tions, dans une sorte d’élan pé­tri­fié1 » , est de­ve­nu un mythe pour au­tant qu’une ville puisse en de­ve­nir un, avec ses pon­cifs et ses cli­chés. La Ci­té des Doges, ville pa­limp­seste, doit éga­le­ment son ca­rac­tère my­thique aux écrivains : ceux du xviiie siècle qui ex­pri­mèrent ce que cet em­pire fi­nis­sant pou­vait en­core avoir de joyeux, de fes­tif, si­non de lé­ger. Puis, après la dis­pa­ri­tion dé­fi­ni­tive de la Ré­pu­blique, dé­cré­tée par Bo­na­parte le 12 mai 1797, ceux de la gé­né­ra­tion des ro­man­tiques, qui, sur les pas des gen­tils­hommes éclai­rés du Grand Tour, y trou­vèrent un cadre pour ex­pri­mer leur spleen ou leur mé­lan­co­lie : « Les ca­naux de Ve­nise sont noirs comme l’encre ; c’est l’encre de Jean-Jacques, de Cha­teau­briand, de Bar­rès et de Proust 2 », ré­sume Paul Mo­rand, en 1908.

MO­DÈLE ET CONTRE-MO­DÈLE PO­LI­TIQUE Avant de de­ve­nir un mythe lit­té­raire, la Ré­pu­blique de Ve­nise fut une puis­sance po­li­tique bien réelle, une tha­las­so­cra­tie com­mer­ciale gou­ver­née par une oli­gar­chie de né­go­ciants, d’ar­ma­teurs et de ban­quiers, qui se par­ta­geaient non sans luttes in­tes­tines le pou­voir. Le théâtre an­glais s’en fait d’ailleurs l’écho, au dé­but du xviie siècle, avec Le Mar­chand de Ve­nise (1596) et Othel­lo, le Maure de Ve­nise (1604) de Sha­kes­peare ou le Vol­pone (1605) de Ben Jon­son. Les thu­ri­fé­raires de la Sé­ré­nis­sime vou­laient alors faire de la Ré­pu­blique de Ve­nise un mo­dèle idéal d’or­ga­ni­sa­tion po­li­tique mixte réunis­sant, à l’ins­tar de Po­lybe, les qua­li­tés des ré­gimes dé­mo­cra­tique ( re­pré­sen­té par le Grand Conseil), aris­to­cra­tique ( le Sé­nat) et mo­nar­chique ( in­car­né par le doge). Ce mythe d’une ré­pu­blique exem­plaire as­su­rant la paix ci­vile en­gen­dra un contre-mo­dèle chez les écrivains po­li­tiques, fran­çais no­tam­ment, de Bo­din et Ame­lot de La Hous­saye à par­tir du xvie siècle jus­qu’à Pierre Da­ru, cou­sin de Sten­dhal, au­teur d’Une his­toire de la Ré­pu­blique de Ve­nise (1819). Ils sou­li­gnaient les as­pects ty­ran­niques et des­po­tiques de cette Ré­pu­blique as­sez peu ré­pu­bli­caine.

« ELLE EST LÀ-HAUT ! » Avant de dis­pa­raître comme puis­sance, Ve­nise, à son apo­gée, fut une ci­té fes­tive : ville des plai­sirs avec son fa­meux car­na­val, de la dé­bauche, aus­si, avec ses ca­si­ni, qu’in­carne par ex­cel­lence Ca­sa­no­va [ voir page 50]. On connaît d’ailleurs son trait d’es­prit, dans sa ré­ponse à Ma­dame de Pom­pa­dour qui lui de­man­dait s’il ve­nait vrai­ment de là-bas : « Ve­nise, Ma­dame, n’est pas là-bas ; elle est là-haut3. » Lit­té­rai­re­ment, Ve­nise était alors sur­tout la ville des deux Car­lo du théâtre ita­lien. Gol­do­ni (1707-1793), d’abord, le Mo­lière ita­lien qui s’en­or­gueillit d’avoir li­bé­ré le théâtre de ses ar­le­qui­nades, de ses pan­to­mimes et de la com­me­dia dell’arte. Goz­zi (1720-1806), en­suite, ad­ver­saire du précédent, qui re­gret­tait jus­te­ment que la tra­di­tion de la com­me­dia se per­dît. Les as­pects mer­veilleux et ma­giques de ses fiabe (contes) an­noncent ce­pen­dant la gé­né­ra­tion ro­man­tique, avec Hoff­mann no­tam­ment. Le mythe ro­man­tique de Ve­nise se dé­cline en di­verses ver­sions. Al­le­mande, d’abord : Ve­nise est pour Goethe, qui la dé­couvre à 37 ans, le mo­tif d’une ex­pé­rience de soi – les gon­doles lui rap­pellent la gon­dole mi­nia­ture qu’on lui avait of­ferte pe­tit. Son Voyage en Ita­lie ins­pi­ra nombre d’écrivains. Sa Ve­nise est en­core celle des masques et des jeux du théâtre. Dans Le Vi­sion­naire, ro­man de « désap­pren­tis­sage » in­ache­vé, pa­ru en épi­sodes entre 1787 et 1789, Frie­drich von Schil­ler narre la dé­chéance d’un prince pro­tes­tant vic­time

des in­trigues d’une ville dé­ca­dente, té­né­breuse et dis­so­lue, avec ses es­pions, ses crimes d’État et ses so­cié­tés se­crètes. Le thème de la dé­ca­dence et de la perte, dé­cor de l’ar­tiste mo­ri­bond en mal d’ins­pi­ra­tion, se­ra re­pris par Tho­mas Mann dans sa fa­meuse Mort à Ve­nise (1912). La ver­sion an­glaise, en­suite, est re­pré­sen­tée no­tam­ment par lord By­ron alors qu’il dé­couvre Ve­nise en avril 1816. La Sé­ré­nis­sime lui ins­pire les vers fa­meux du qua­trième chant du Pè­le­ri­nage de Childe Ha­rold : « J’étais à Ve­nise, sur le pont des Sou­pirs, à ma droite un pa­lais, à ma gauche, une pri­son ; je voyais ces édi­fices s’éle­ver du sein des flots comme au coup de la baguette d’un ma­gi­cien. »

UN LIEU DE MÉ­MOIRE

HEXA­GO­NAL Dans la dé­cli­nai­son fran­çaise du mythe, Cha­teau­briand joue un rôle cru­cial. Il s’est ren­du trois fois à Ve­nise et en a ti­ré de très belles pages, sous­traites ou non à ses Mé­moires d’outre-tombe : « Ce n’est plus la même ci­té que je tra­ver­sai lorsque j’al­lai vi­si­ter les ri­vages té­moins de sa gloire, mais grâce à ses brises vo­lup­tueuses et à ses flots amènes, elle garde un charme ; c’est sur­tout aux pays en dé­ca­dence qu’un beau cli­mat est né­ces­saire. » Trait dé­sor­mais ré­cur­rent, les pay­sages de­viennent aus­si l’ex­pres­sion d’un état in­té­rieur : « Vous ai­mez à vous sen­tir mou­rir avec tout ce qui meurt au­tour de vous ; vous n’avez d’autres soins que de pa­rer les restes de votre vie à me­sure qu’elle se dé­pouille. » Plus que Ma­dame de Staël – même si, à cer­tains égards, elle l’an­nonce dans Co­rinne ou l’Ita­lie (1807) –, George Sand exal­ta le mythe ro­man­tique de Ve­nise, cadre, en 1834, de sa rup­ture avec Al­fred de Mus­set. « On ne nous avait cer­tai­ne­ment pas as­sez van­té la beau­té du ciel et les dé­lices des nuits de Ve­nise. La la­gune est si calme dans les beaux soirs que les étoiles n’y tremblent pas. Quand on est au mi­lieu, elle est si bleue, si unie, que l’oeil ne sai­sit plus la ligne d’ho­ri­zon, et que l’eau et le ciel ne font plus qu’un voile d’azur, où la rê­ve­rie se perd et s’en­dort » ( Lettres d’un voya­geur, 1837). Non moins symp­to­ma­tique de la my­thi­fi­ca­tion de Ve­nise, les vers cé­lèbres qu’Al­fred de Mus­set com­po­sa avant même de l’avoir vi­si­tée : « Dans Ve­nise la rouge, / Pas un ba­teau qui bouge, / Pas un pê­cheur dans l’eau, / Pas un fa­lot. / Seul, as­sis à la grève, / Le grand lion sou­lève, / Sur l’ho­ri­zon se­rein, / Son pied d’ai­rain » (« Ve­nise », 1828). Fruit de ses dé­am­bu­la­tions dans la ville, Théo­phile Gau­tier sai­sit as­sez bien le cli­mat dans le­quel était plon­gé ce­lui qui l’ar­pen­tait la nuit : « L’eau, tou­jours si for­mi­dable la nuit, ajou­tait en­core à l’ef­fet par son cla­po­te­ment sourd, son four­mille­ment et sa vie in­quiète. Les rares ré­ver­bères s’y pro­lon­geaient en traî­nées san­glantes, et ses ondes épaisses, noires comme celles du Co­cyte, pa­rais­saient étendre leur man­teau com­plai­sant sur bien des crimes. Nous étions éton­nés de ne pas en­tendre tom­ber quelque corps du haut d’un bal­con ou d’une porte en­tr’ou­verte ; ja­mais la réa­li­té n’a moins res­sem­blé à elle-même que ce soir- là » ( Voyage en Ita­lie, 1850). Dans la pré­face de La Mort de Ve­nise, Mau­rice Bar­rès ré­sume avec brio cette vi­sion d’ une Ve­nise fi­gée dans l’im­mo­bi­li­té : « Mais, au terme du voyage, on trouve une ville tou­jours pa­reille sur une eau pri­son­nière. Étin­ce­lante fête fi­gée de Saint-Marc et du Grand Ca­nal ! Ve­nise a des ca­prices, mais n’a point de sai­sons, elle connaît seule­ment ce que lui en ra­content les nuages quand ils montent sur le ciel pour épou­ser sa la­gune. »

RE­TROU­VER LE TEMPS Sans pour au­tant al­ler jus­qu’à sou­te­nir avec Sol­lers que la Sé­ré­nis­sime est le « le prin­ci­pal per­son­nage de ce mo­nu­ment de mots » qu’est À la re­cherche du temps per­du, on ne sau­rait sous-es­ti­mer son im­por­tance pour Mar­cel Proust. Quand il s’y ren­dit en 1899 et en 1900, il n’avait pas en­core com­men­cé La Re­cherche qui ne « pren­dra » qu’en 1908. Il la dé­couvre, em­preint de la lec­ture du Re­pos de Saint-Marc et des Pierres de Ve­nise, de Rus­kin. Par la suite, sa Ve­nise se dé­cante. Elle n’est plus l’ob­jet de quelque mé­di­ta­tion pas­sive, mais une in­vi­ta­tion à la créa­tion, au dé­chif­fre­ment de la pe­tite mu­sique in­té­rieure qui donne aux mythes leur vraie vie. « Ve­nise, haut lieu de la re­li­gion de la beau­té » peut alors voir Com­bray res­sur­gir en son sein, comme en 1786 la gon­dole mi­nia­ture ou­bliée de son en­fance, dans l’es­prit de Goethe. Jean Mon­te­not

« VE­NISE A DES CA­PRICES, MAIS N’A POINT DE SAI­SONS, ELLE CONNAÎT SEULE­MENT CE QUE LUI EN RA­CONTENT LES NUAGES »

Bas­sin de Saint- Marc, huile sur toile de Ca­na­let­to, vers 1738-1740.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.