Un jour au Caf­fè Flo­rian

Une étape vé­ni­tienne s’im­pose entre toutes : prendre un verre au Caf­fè Flo­rian et croi­ser les fan­tômes des ar­tistes qui y ont leurs ha­bi­tudes, de­puis… 1720 !

Lire - - En Couverture - Ch­ris­tine Fer­niot Caf­fè Flo­rian, piaz­za San Mar­co 57, 30124 Ve­ne­zia, Ita­lie. Tel : +39 041 520 5641. Ou­vert tous les jours de 9 heures à mi­nuit.

Si j’étais vous, je m’y ren­drais dès demain, en ce mois de mai où la ville a le par­fum du prin­temps, ef­fa­çant les traces d’ac­qua al­ta et les re­mugles de la ma­rée.

En fin de ma­ti­née, la lu­mière du so­leil sur les co­lonnes de la piaz­za San Mar­co éclaire les marbres et fait sou­rire les ra­gaz­zi. C’est l’heure où les mu­si­ciens du Caf­fè Flo­rian ins­tallent leurs par­ti­tions. Avant, ils ont sa­lué leurs voi­sins du Gran Caf­fè Qua­dri qui joue­ront à leur tour, se­lon un bal­let par­fai­te­ment ré­glé de­puis des lustres. Ils sont en noir et blanc, peut-être même en queue-de-pie, le tis­su un peu éli­mé aux manches mais la che­mise im­pec­cable. Ils en­tament tra­di­tion­nel­le­ment la jour­née avec une valse lente, un bo­lé­ro ou la chan­son du Par­rain. Vous sa­vez : « Parle plus bas car on pour­rait bien nous en­tendre… » Voi­ci quelques couples at­ta­blés à l’ex­té­rieur en train de contem­pler les pi­geons ca­bo­tins, quand on croit aper­ce­voir la sil­houette de Ka­tha­rine Hep­burn hé­lant un ser­veur pour de­man­der son cap­puc­ci­no, comme dans le film de Da­vid Lean, Va­cances à Ve­nise. Dans cette co­mé­die de la so­li­tude, elle in­ter­prète une tou­riste vieillis­sante s’ac­cor­dant une his­toire d’amour avec un an­ti­quaire dia­ble­ment at­ti­rant, qui a sa bou­tique près du ponte dell’Ac­ca­de­mia.

DE PROUST À GRACE KEL­LY Il est temps de se di­ri­ger vers l’en­trée du Caf­fè pour re­trou­ver Mar­cel­lo qui a pro­mis la vi­site gui­dée la plus char­mante qui soit. Il n’a pas tout à fait le phy­sique de Mas­troian­ni, mais il connaît bien l’his­toire de ce lieu my­thique inau­gu­ré en dé­cembre 1720. Con­tour­nons les boîtes à thé, à cho­co­lats et autres bi­be­lots es­tam­pillés « Caf­fè Flo­rian » pour se glis­ser dans les cou­loirs, je­ter un coup d’oeil sur les sa­lons aux voûtes dé­co­rées, aux lam­bris et mi­roirs peints. La beau­té des lieux vous fait hé­si­ter entre la salle des Grands Hommes où l’on re­con­naît les por­traits de Gol­do­ni ou Ti­tien, la salle des Mi­roirs dé­co­rée par Ce­sare Ro­ta, ou l’Orien­tale. À moins que la Li­ber­ty ?... Mais non, on op­te­ra pour la Chi­noise, certes un peu char­gée mais d’un tel raf­fi­ne­ment.

Ce­la fait un mo­ment dé­jà que Mar­cel­lo laisse en­tendre qu’à cette table, Al­fred de Mus­set ca­res­sait la main de George Sand. Un maître d’hô­tel s’ap­proche et il est dif­fi­cile de choi­sir entre les pâ­tis­se­ries ac­com­pa­gnées d’un verre de vin blanc friz­zante ou l’iné­nar­rable cho­co­lat chaud au Grand Mar­nier. Mar­cel­lo s’est mis à dis­cou­rir sur Ca­sa­no­va, lui aus­si ama­teur de cho­co­lat, tout comme Mar­cel Proust et Paul Mo­rand qui oc­cu­pait cette table-là, près de la fe­nêtre. Et Co­lette ? Où s’ins­tal­lait Mme Co­lette lors­qu’elle quit­tait la place du Pa­lais-Royal pour vi­si­ter Ve­nise ? Mar­cel­lo dé­signe une pe­tite salle feu­trée où les murs sont cou­verts de ta­bleaux et de glaces aux émou­vantes do­rures. « Elle était là », dit notre guide, très sûr de lui. On la de­vine, un porte-plume à la main, écri­vant à l’encre bleue dans un brou­ha­ha qui ne la dé­range pas. Le gar­çon vient de dé­po­ser un grand pla­teau d’argent où l’on re­marque la mon­tagne de crème fouet­tée et l’as­sor­ti­ment de gâ­teaux ita­liens qui trou­ve­ront leur place sur le gué­ri­don de marbre. Mar­cel­lo s’at­triste un peu en mur­mu­rant que Phi­lippe Sol­lers ne vient plus de­puis la mort de son amou­reuse. Mais le gar­çon se console vite en dé­cri­vant quelques soi­rées cock­tails où Jean Coc­teau et Jean Ma­rais s’en­la­çaient, où An­dy Wa­rhol ima­gi­nait re­peindre cer­taines fresques, où Grace Kel­ly re­coif­fait son chi­gnon dans l’une des glaces de la salle du Sé­nat. Même les tou­ristes ja­po­nais ont po­sé leurs ap­pa­reils pho­to et l’un d’eux res­semble au peintre Fou­ji­ta. Et Mar­cel­lo de s’écrier : « Mais lui aus­si était là ! », avec Ro­bert Des­nos et la su­blime You­ki, leur com­pagne.

Les heures ont pas­sé si vite qu’il est dé­jà temps de re­prendre la route pour fi­ler vers le Har­ry’s Bar, qui sert tou­jours ses Bel­li­ni (pro­sec­co et jus de pêche) en hom­mage à Er­nest He­ming­way. La jour­née cultu­relle est loin de s’ache­ver et l’or­chestre vient de se lan­cer dans un concer­to de Vi­val­di qui vous donne des ailes.

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