Biographie d’un clas­sique :

His­toire de ma vie, de Gia­co­mo Ca­sa­no­va

Lire - - En Couverture - Por­trait de Gia­co­mo Ca­sa­no­va, pein­ture d’An­ton Ra­phaël Mengs, 1760.

His­toire de ma vie est le ré­cit quelque peu en­jo­li­vé de la vie de Gia­co­mo Ca­sa­no­va par lui-même. Une vie d’aven­tu­rier où il fut, entre autres, prêtre mon­dain, of­fi­cier, vio­lo­niste – il en sa­vait as­sez « pour al­ler ra­cler dans l’or­chestre d’un théâtre 1 » – joueur, homme d’af­faires, ma­gi­cien, es­pion, es­croc, di­plo­mate, tra­duc­teur, conteur, écrivain, en­fin et peut- être avant tout, sé­duc­teur. C’est sans doute à ce der­nier trait qu’il doit sa ré­pu­ta­tion, même si Ca­sa­no­va n’est pas Don Juan. Le bur­la­dor de Sé­ville, per­son­nage de fic­tion, est un conqué­rant qui, par bra­vade, cherche à trans­gres­ser toutes les li­mites. Ca­sa­no­va, homme bien réel, lui, fut un joueur, conscient qu’il pou­vait perdre. Sa quête des plai­sirs te­nait du jeu plus ou moins par­ta­gé avec au­trui et non du dé­fi mé­ta­phy­sique. Aus­si a-t-on long­temps consi­dé­ré les dix tomes, trois mille sept cents pages ma­nus­crites, d’His­toire de ma vie comme l’oeuvre d’un in­tri­gant li­ber­tin ayant com­po­sé un « plai­sant re­cueil de faits di­vers ; les­quels n’ont d’autre lien entre eux que ce­lui qui leur est don­né par la suc­ces­sion du temps2 ». À y re­gar­der de plus près, son texte est beau­coup plus construit et éla­bo­ré, plus écrit, donc, qu’il n’y pa­raît et s’il donne l’im­pres­sion d’être une rhap­so­die d’anec­dotes, c’est parce qu’il im­por­tait à Ca­sa­no­va de don­ner à son texte la forme de sa vie, fruit du ha­sard et d’une li­ber­té peu com­mune.

Sa­la­mandre à force de vivre dans le feu

Avant de de­ve­nir le mé­mo­ria­liste de sa propre exis­tence, Ca­sa­no­va s’en était fait le conteur. C’était pour lui un moyen de sé­duire ceux dont il vou­lait s’at­ti­rer la bien­veillance : « Je les ai ren­dus mes amis in­times leur contant l’his­toire de tout ce qui m’était ar­ri­vé jus­qu’alors dans ma vie ; et as­sez sin­cè­re­ment quoique non pas avec toutes les cir­cons­tances comme je viens de l’écrire pour ne pas leur faire faire des pé­chés mor­tels3. » Après avoir ar­pen­té les quatre coins de l’Eu­rope, de Ve­nise à Cons­tan­ti­nople, de l’Es­pagne à Saint-Pé­ters­bourg, de Londres à Ber­lin, Ca­sa­no­va vieillis­sant s’était fixé en Bo­hême, au châ­teau de Dux où le comte de Wald­stein lui avait of­fert un poste de bi­blio­thé­caire, si­né­cure qu’il oc­cu­pa du­rant les treize der­nières an­nées de sa vie. Il était dé­sor­mais du nombre de ceux « qui à force d’avoir vé­cu sont de­ve­nus in­sus­cep­tibles de sé­duc­tion et qui à force d’avoir de­meu­ré dans le feu sont de­ve­nus sa­la­mandres4. » En par­tie pour se dis­traire d’une maladie qui le contrai­gnit au re­pos ab­so­lu, il en­ta­ma au mois d’avril 1789 la ré­dac­tion de ses mé­moires. Sa « vieille âme [étant] ré­duite à ne plus pou­voir jouir que par ré­mi­nis­cence », il re­vit sa vie en l’écri­vant : « Me rap­pe­lant les plai­sirs que j’eus je me les re­nou­velle et je ris des peines que j’ai en­du­rées, et que je ne sens plus. » 5 En si­gnant « cette sorte d’À la re­cherche des plai­sirs per­dus6 » d’un pseu­do­nyme for­gé au­tre­fois à Zu­rich – Jacques Ca­sa­no­va de Sein­galt – il en­no­blis­sait son nom et lé­gi­ti­mait son en­tre­prise en des temps où écrire sur soi n’al­lait pas de soi.

His­toire d’une édi­tion tar­dive

Ca­sa­no­va op­ta pour la langue alors do­mi­nante en Eu­rope : « J’ai écrit en fran­çais, et non pas en ita­lien parce que la langue fran­çaise est plus ré­pan­due que la mienne. Les pu­ristes qui trou­vant dans mon style des tour­nures de mon pays me cri­ti­que­ront au­ront rai­son, si elles les em­pê­che­ront de me trou­ver clair7. » Ini­tié au fran­çais lors de ses études, Ca­sa­no­va confie l’avoir ap­pris à Pa­ris, chez Cré­billon le Grand, le père du ro­man­cier, alors dra­ma­turge cé­lèbre : « J’ai ap­pris chez lui tout le fran­çais que je sais, mais je n’ai ja­mais pu me dé­faire des tour­nures ita­liennes : je les connais quand je les trouve dans les autres ; mais lors­qu’elles sortent de ma plume je ne les connais pas, et je suis sûr que je n’ap­pren­drai ja­mais à les connaître 8. » Dans sa pre­mière pré­face, ré­di­gée en 1791, Ca­sa­no­va re­le­vait : « La langue fran­çaise est la soeur bie­nai­mée de la mienne : je l’ha­bille sou­vent à l’ita­lienne ; je la re­garde, elle me semble

plus jo­lie, elle me plaît da­van­tage, et je me trouve content. Sûr en gram­maire et cer­tain qu’au­cun lec­teur ne me trou­ve­ra obs­cur, j’ai dé­fen­du à mon édi­teur d’adop­ter des cor­rec­tions que quelque pu­riste consti­pé s’avi­se­rait d’in­tro­duire dans mon ma­nus­crit 9. » In­di­ca­tion pré­mo­ni­toire : après sa mort, le 4 juin 1798, le ma­ri d’une de ses nièces ven­dit le ma­nus­crit d’His­toire de ma vie à Brock­haus, édi­teur à Leip­zig, qui, au vu des ita­lia­nismes et du conte­nu pour le moins leste, re­non­ça à le pu­blier en fran­çais. Ain­si ce grand texte de la lit­té­ra­ture fran­çaise pa­rut- il d’abord en extraits et en tra­duc­tion al­le­mande entre 1821 et 1828. Ceux-ci connurent néan­moins un vif suc­cès. L’édi­teur lip­sien confia alors à un pro­fes­seur de fran­çais en Al­le­magne, Jean La­forgue, la mis­sion de « re­wri­ter Ca­sa­no­va10 ». La­forgue adap­ta le texte au goût de l’époque. Ce Ca­sa­no­va mu­ti­lé, ca­viar­dé, émas­cu­lé, fut à peu près le seul lu jusque dans les an­nées 1960 quand Brock­haus, s’as­so­ciant à Plon, pro­po­sa une édi­tion plus conforme aux ma­nus­crits, mais non sa­tis­fai­sante, car trans­crite non par les ca­sa­no­vistes res­pon­sables de l’édi­tion, mais par des « édi­teurs com­mer­ciaux11 ». Il fal­lut donc at­tendre sa vente à la Bibliothèq­ue na­tio­nale de France pour un prix re­cord pour qu’en­fin pa­raissent en 2013 dans « La Pléiade » et dans la col­lec­tion « Bou­quins » de Ro­bert Laf­font les pre­miers vo­lumes fon­dés sur le ma­nus­crit au­to­graphe. Ce­lui-ci avait échap­pé à un in­cen­die à Leip­zig en 1943. Sin­gu­lier des­tin que ce­lui d’un ou­vrage des­ti­né à de­ve­nir un clas­sique de la lit­té­ra­ture du e siècle ne pa­rais­sant dans sa xviii ver­sion ori­gi­nale qu’au e siècle ! xxi

Au gré du vent

La lec­ture des trois pré­faces (1791, 1794 et 1797) per­met de si­tuer le tem­pé­ra­ment phi­lo­so­phique de Ca­sa­no­va. Elles cor­ro­borent sa de­vise se­quere deum, un pré­cepte em­prun­té à la sa­gesse stoï­cienne et qui si­gni­fie « suivre dieu » au­tre­ment dit la for­tune. « Le lec­teur qui aime à pen­ser ver­ra dans ces mé­moires que n’ayant ja­mais vi­sé à un point fixe, le seul sys­tème que j’aie eu, si tou­te­fois c’en est un, fut ce­lui de me lais­ser al­ler au gré du vent qui me pous­sait. […] Mes suc­cès et mes revers, le bien et le mal que j’ai éprou­vés, tout m’a dé­mon­tré que dans ce monde, tant phy­sique que mo­ral, le bien sort tou­jours du mal comme le mal du bien. Mes éga­re­ments montrent aux pen­seurs les che­mins contraires, ou leur ap­pren­dront le grand art de se te­nir à che­val du fos­sé12. » Sans es­prit de sys­tème hor­mis ce­lui pa­ra­doxal de ne point en avoir, Ca­sa­no­va, adepte du carpe diem d’Ho­race – avec l’Arioste son au­teur de pré­di­lec­tion – dé­clare vou­loir communique­r ses ac­tions dans un but d’édi­fi­ca­tion. Il ajoute, comme pour se dis­cul­per, lui, le li­ber­tin, avoir été « toute sa vie la vic­time de [ ses] sens », vic­time consen­tante sans doute, mais sur­tout in­no­cente, la dis­con­ti­nui­té des plai­sirs étant né­ces­saire au bon­heur. S’il imite « l’ex­tra­va­gant » Rous­seau en se lan­çant dans « une confes­sion gé­né­rale13 », il faut re­non­cer à trou­ver en Ca­sa­no­va « l’air d’un pé­ni­tent » . Ses fre­daines sont au­tant de « fo­lies de jeunesse » . L’on doit rire de ceux qu’il a trom­pés quand il le fal­lait : « des étour­dis, des fri­pons et des sots ». Quant aux femmes, « ce sont des trom­pe­ries ré­ci­proques qu’on ne met pas en ligne de compte, car quand l’amour s’en mêle, on est or­di­nai­re­ment la dupe de part et d’autre » 14. L’es­prit de l’ou­vrage est d’em­blée don­né par ces « bri­co­lages phi­lo­so­phiques15 » , mais l’es­sen­tiel reste à ra­con­ter : une vie pi­ca­resque de la nais­sance de Ca­sa­no­va jus­qu’à l’été précédent son re­tour à Ve­nise.

La vi­site chez la sor­cière

On ap­prend dès l’en­tame qu’en « l’an 1428 D. Ja­cobe Ca­sa­no­va né à Sa­ra­gosse […] en­le­va du couvent D. An­na Pa­la­fox le len­de­main du jour qu’elle avait fait ses voeux16 ». Par­mi ses aïeuls, on re­lève en outre un com­pa­gnon de Ch­ris­tophe Co­lomb et un co­lo­nel de l’ar­mée d’Ales­san­dro Far­nèse. S’il on en croit cette gé­néa­lo­gie mi- fan­tai­siste, mi- ro­ma­nesque, Ca­sa­no­va a de qui te­nir. À vrai dire, s’il fut peut-être le bâ­tard de quelque no­table, son état ci­vil le ré­pute fils de co­mé­diens, son père ayant épou­sé une bour­geoise vé­ni­tienne qui me­nait sa car­rière d’ac­trice à tra­vers l’Eu­rope. Aus­si fut- il éle­vé par sa grand­mère, Mar­zia Fa­rus­si. Il dé­crit l’évo­lu­tion de son ca­rac­tère en fonc­tion de la théo­rie des hu­meurs : « J’ai eu suc­ces­si­ve­ment tous les tem­pé­ra­ments : le pi­tui­teux dans mon en­fance, le san­guin dans ma jeunesse, plus tard le bi­lieux, et j’ai en­fin le mé­lan­co­lique qui, pro­ba­ble­ment, ne me quit­te­ra plus17. » L’ex­cès de li­quide fleg­ma­tique ex­pli­que­rait qu’il fut un en­fant « hé­bé­té ». « Ma maladie me ren­dant morne et point du tout amu­sant, cha­cun me plai­gnait et me lais­sait tran­quille : on croyait mon exis­tence pas­sa­gère18. » Quoi qu’il en fut, son pre­mier sou­ve­nir re­monte au jour où, « âgé de huit ans » et souf­frant de sai­gne­ments de nez, Mar­zia, « dont [il était] le bie­nai­mé » et « la seule femme qui eût [sur lui] un as­cen­dant ab­so­lu » 19 l’em­me­na en Gon­dole à Mu­ra­no consul­ter une vieille femme. « C’était une sor­cière20. » Celle-ci pla­ça l’en­fant dans une boîte, se li­vrant à un ri­tuel de pa­roles pro­pi­tia­toires, de rires, de pleurs, de chants. « Cette femme ex­tra­or­di­naire, après m’avoir fait cent ca­resses, me désha­bille, me met sur le lit, brûle des drogues, en ra­masse la fu­mée dans un drap, m’y em­maillote, fait des conju­ra­tions, me dé­maillote en­suite et me donne à man­ger cinq dra­gées très agréables au goût21. » Elle lui an­nonce en­fin qu’ « une char­mante dame vien­drait [lui] faire une vi­site la nuit sui­vante, […] que [ son] bon­heur dé­pen­dait d’elle ». Même s’il sai­gnait en­core « après le voyage de Mu­ran et la vi­site noc­turne de la fée » 22, l’en­fant se por­ta mieux. La

dé­cou­verte de l’ef­fi­ca­ci­té des ca­resses sen­suelles et des rites ma­giques joua un rôle im­por­tant, tout comme un peu plus tard l’éveil de sa rai­son lors­qu’il a l’in­tui­tion, sur le bur­chiel­lo qui l’em­mène à Pa­doue, de la re­la­ti­vi­té du mou­ve­ment. Il émet l’hy­po­thèse de­vant sa mère conster­née qu’il « se peut donc […] que le so­leil ne marche pas non plus et que ce soit nous au contraire qui rou­lions d’oc­ci­dent en orient. » Heu­reu­se­ment, un li­ber­tin, phi­lo­sophe et poète « le plus lu­brique dans tous les genres » 23, nom­mé M. Baf­fo ex­pli­qua à l’en­fant qu’il n’était pas l’im­bé- Ca­sa­no­va avec ses cile que sa mère voyait en lui. maî­tresses Cette vic­toire de la rai­son « fut M.M. et C.C. par le pre­mier vrai plai­sir qu’ [il ait] Au­guste goû­té dans [sa] vie 24 ». Le­roux.

Se jouer des règles

Il se dit re­de­vable à un mot d’es­prit sur un dis­tique éro­tique – « son pre­mier ex­ploit lit­té­raire » et « une tur­pi­tude […] su­blime » – d’avoir se­mé « dans [son] âme l’amour de la gloire qui dé­pend de la lit­té­ra­ture » 25. Des études so­lides à Pa­doue pour de­ve­nir avo­cat ec­clé­sias­tique le condui­sirent à re­ce­voir la ton­sure en 1740. Ma­li­pie­ro, sé­na­teur et un temps son pro­tec­teur, lui pro­nos­ti­qua une car­rière de pré­di­ca­teur mon­dain. Ce­la ne lui « était ja­mais ve­nu en tête », mais se nour­ris­sant de ce fan­tasme, Ca­sa­no­va se fit aus­si­tôt « croire à [lui-même qu’il était] né pour de­ve­nir le plus cé­lèbre pré­di­ca­teur du siècle, aus­si­tôt qu’ [il se­rait] de­ve­nu gras, qua­li­té dont [il était] loin en­core ». Au cours d’un de ses pre­miers ser­mons à la suite jus­te­ment d’un re­pas qui lui avait lais­sé « l’es­to­mac plein et la tête al­té­rée » 26, il ne sait plus ce qu’il dit. Lui, le beau par­leur, le mon­dain plein d’es­prit de ré­par­tie « [bat­tait] la cam­pagne », et ce­la se vit. Il fal­lut se ré­soudre à de­ve­nir un pré­lat de l’ombre. La chose ne du­ra guère, car Gia­co­mo était un vo­lup­tueux plus en­core qu’un am­bi­tieux. Il al­la for­cer sa chance ailleurs, à Rome, pour un ré­sul­tat ana­logue. À Bo­logne, où il at­ten­dait Thé­rèse – une de ses « conquêtes » qui lui avait été pré­sen­tée comme un cas­trat du nom de Bel­li­no –, il son­gea à re­nou­ve­ler sa garde- robe : « Ré­flé­chis­sant qu’il n’y avait plus d’ap­pa­rence que je pusse faire for­tune en qua­li­té et en état d’ec­clé­sias­tique, j’ai for­mé le pro­jet de m’ha­biller en mi­li­taire dans un uni­forme de ca­price27 ». Il n’avait pas 20 ans et dé­jà toute l’in­so­lente li­ber­té d’un homme qui joue avec les normes quand il ne s’en joue pas.

Ai­mer les femmes à la fo­lie

Et le jeu su­prême, pour Ca­sa­no­va, est ce­lui de l’amour et du ha­sard. L’ap­proche sta­tis­tique n’a pas grand sens, même si les ca­sa­no­vistes lui at­tri­buent un peu moins de cent trente re­la­tions ho­mo­lo­guées, si l’on ose dire. Même s’il re­ven­di­quait d’être un amou­reux à ré­pé­ti­tion, fi­gurent dans ce dé­compte de vé­ri­tables re­la­tions et d’autres plus an­cil­laires, vé­nales ou pas­sa­gères. Une règle ce­pen­dant tem­père sa li­bi­do : « J’ai ai­mé les femmes à la fo­lie, mais je leur ai tou­jours pré­fé­ré la li­ber­té ; et lorsque je me suis trou­vé en dan­ger de la perdre, je ne me suis sau­vé que par ha­sard28. » Il la for­mule dans le cha­pitre consa­cré à Mlle Ve­sian, une jeune fille de 16 ans fort ma­ligne que Ca­sa­no­va ai­da à se lan­cer dans le monde. Un peu plus loin, il ra­conte comment, avant de l’ini­tier char­nel­le­ment, il la sé­dui­sit en dis­ser­tant sur le plai­sir : « Le plai­sir est la jouis­sance ac­tuelle des sens : c’est une sa­tis­fac­tion en­tière qu’on leur ac­corde dans tout ce qu’ils ap­pètent ; et lorsque les sens épui­sés veulent du re­pos, ou pour re­prendre ha­leine, ou pour se re­faire, le plai­sir de­vient de l’ima­gi­na­tion ; elle se plaît à ré­flé­chir au plai­sir que sa tran­quilli­té lui pro­cure. Or le phi­lo­sophe est ce­lui qui ne se re­fuse au­cun plai­sir, qui ne pro­duit pas des peines plus grandes, et qui sait s’en fa­bri­quer 29 ». Bien d’autres femmes com­ptèrent. Ci­tons entre autres les ex­pé­riences de trio­lisme amou­reux avec M.M. et C.C. sous le re­gard d’un roi Can­daule de cir­cons­tance, en l’oc­cur­rence un homme haut pla­cé, M. de Ber­nis ; Ma­non Bal­let­ti qui se re­fu­sa à lui alors qu’il était al­lé jus­qu’à lui pro­po­ser le ma­riage ; Hen­riette qu’il ren­con­tra alors qu’elle était mas­quée (fait ré­cur­rent), qu’il ai­ma et qu’il per­dit ; le « monstre Char­pillon » en­fin, « une beau­té à la­quelle il était dif­fi­cile de trou­ver un dé­faut 30 », qui se joua de lui au point de le pous­ser au sui­cide. Avec l’écrivain, le corps, ob­jet de dé­sir, entre de plain­pied dans la lit­té­ra­ture, avec ses sa­veurs, ses odeurs, les plai­sirs par­ta­gés de la chère ex­haus­sant sou­vent ceux de la chair : « Après avoir fait du punch nous nous amu­sâmes à man­ger des huîtres les tro­quant lorsque nous les avions dé­jà dans la bouche. Elle me pré­sen­tait sur sa langue la sienne en même temps que je lui em­bou­chais la mienne ; il n’y a point de jeu plus las­cif, plus vo­lup­tueux, entre deux amou­reux, il est même co­mique, et le co­mique n’y gâte rien, car les ris ne sont faits que pour les heu­reux. Quelle sauce que celle d’une huître que je hume de la bouche de l’ob­jet que j’adore ! C’est sa sa­live. Il est im­pos­sible que la force de l’amour ne s’aug­mente, quand je l’écrase quand je l’avale 31. »

L’éva­dé des Plombs

Quand bien même il n’au­rait rien écrit, Ca­sa­no­va se­rait pas­sé à la pos­té­ri­té comme le plus cé­lèbre éva­dé de son temps. Il avait dé­jà ra­con­té l’épi­sode dans His­toire de ma fuite, pu­blié en 1788. Il le narre à nou­veau dans His­toire de ma vie. Ar­rê­té le 25 juillet 1755 pour ou­trage à la re­li­gion et aux bonnes moeurs, le voi­là dans la pri­son des Plombs, ain­si nom­mée parce qu’elle

« QUAND L’AMOUR S’EN MÊLE, ON EST OR­DI­NAI­RE­MENT LA DUPE DE PART ET D’AUTRE »

était sise sous les toits plom­bés du pa­lais du­cal. Trop froid l’hi­ver et trop chaud l’été, Ca­sa­no­va dé­crit son ca­chot où il ne peut te­nir de­bout que « la tête in­cli­née ». Il passe « la pre­mière nuit sans dor­mir au désa­gréable bruit que fai­saient les rats dans le ga­le­tas, et en com­pa­gnie de l’hor­loge de S.t Marc qu’au son des heures, il [lui] pa­rais­sait avoir dans [sa] chambre32 » À la veille de la Tous­saint de l’an­née sui­vante, il s’en­fuit, se glis­sant sur les toits en com­pa­gnie du père Bal­bi : « […] je me suis trou­vé sur la plus haute émi­nence du toit, où en écar­tant les jambes, je me suis com­mo­dé­ment as­sis à ca­li­four­chon. […] nous avions à deux cents pas vis-à-vis de nous les nom­breuses cou­poles de l’église S.t Marc, qui fait par­tie du pa­lais du­cal : c’est la cha­pelle du Doge : nul mo­narque sur terre ne peut se van­ter d’en avoir une pa­reille33. » Quelques acro­ba­ties et écor­chures plus tard, Ca­sa­no­va et son com­pa­gnon se re­trouvent sur une gon­dole en di­rec­tion de Mestre « à se­conde d’eau et de vent34 » Il réus­sit à quit­ter la Ré­pu­blique. En jan­vier 1757, le voi­là de nou­veau à Pa­ris.

Gué­ris­seur et es­croc

Bet­tine, la jeune soeur du doc­teur Goz­zi, fut son pre­mier amour, même si ce fut un amour dé­çu : Gia­co­mo était à peine pu­bère et la belle se don­na à un autre élève plus rustre mais sur­tout plus âgé. Les choses tour­nèrent mal : Bet­tine fut la proie d’ « ef­fets hys­té­riques », convul­sions et spasmes. La voi­là aux mains des exor­cistes de tout poil. S’oc­cu­pant d’elle, Gia­co­mo se dé­cou­vrit moins une vo­ca­tion mé­di­cale, que des dons de cha­mane, de ma­gi­cien, de gué­ris­seur. Il com­prit ain­si très tôt la puis­sance de la sug­ges­tion et l’ef­fi­ca­ci­té de cer­tains dis­po­si­tifs grâce aux­quels l’on ex­ploite la su­per­sti­tion de tous ceux qui ne de­mandent qu’à croire. Après Bet­tine, il y eut, entre autres, le sé­na­teur Mat­teo Bra­ga­din, cé­li­ba­taire en­dur­ci et fé­ru d’oc­cul­tisme, ou le comte de La Tour d’Au­vergne… L’épi­sode le plus co­mique fut sans doute la ro­cam­bo­lesque es­cro­que­rie qu’il mon­ta aux dé­pens de Ma­dame d’Ur­fé, mar­quise vieillis­sante, to­quée d’oc­cul­tisme et un peu per­chée. Ca­sa­no­va la per­sua­da qu’il pou­vait l’ai­der à ac­com­plir le grand oeuvre qui lui au­rait don­né l’im­mor­ta­li­té. Il lui fit croire qu’il de­vait en­gen­drer avec une vierge, fille d’un adepte, un gar­çon dans le­quel la mar­quise au­rait trans­fé­ré son âme. La for­tune de la dame pas­sant par testament au pe­tit gar­çon et à son tu­teur… Ca­sa­no­va ! La com­bine fi­nit par échouer en dé­pit de l’obs­ti­na­tion de la mal­heu­reuse dans la croyance en ces sor­nettes. Ca­sa­no­va put néan­moins bé­né­fi­cier quelques an­nées du­rant des lar­gesses de la mar­quise. Ci­tons le co­casse épilogue en forme de fake new dé­li­bé­rée lors­qu’il évoque, en 1763, la mort de Ma­dame d’Ur­fé (elle ne mou­rut en fait qu’en 1775) : « Les mé­de­cins di­saient sur le té­moi­gnage de Brou­gnole sa femme de chambre qu’elle s’était em­poi­son­née pre­nant une trop forte dose d’une li­queur qu’elle ap­pe­lait mé­de­cine uni­ver­selle. [On] lui avait trou­vé un testament fou, car elle lais­sait tout son bien au pre­mier fils, ou fille dont elle ac­cou­che­rait, et dont elle se di­sait grosse. C’était moi qu’elle ins­ti­tuait tu­teur du nou­veau-né, ce qui me per­çait l’âme, car cette his­toire dut avoir fait rire au moins pour trois jours tout Pa­ris35. » On l’au­ra com­pris, lire Ca­sa­no­va est un plai­sir re­nou­ve­lé à chaque page

« LE CORPS, OB­JET DE DÉ­SIR, ENTRE DE PLAIN-PIED DANS LA LIT­TÉ­RA­TURE »

Ca­sa­no­va, pointe sèche et aqua­tinte de Louis Icart, 1928.

Donald Su­ther­land, in­ter­pré­tant le rôle-titre, dans Ca­sa­no­va de Fel­li­ni, 1976.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.