PHILO / IDÉES

John DEWEY Un ou­vrage réunit trente ré­flexions du grand phi­lo­sophe amé­ri­cain, ob­ser­va­teur at­ten­tif de l’évo­lu­tion po­li­tique in­ter­na­tio­nale, entre prag­ma­tisme et ra­di­ca­li­té po­si­tive.

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De­puis une di­zaine d’an­nées, l’oeuvre mo­nu­men­tale du phi­lo­sophe amé­ri­cain John Dewey (1859-1952), ini­tia­le­ment connu en France pour ses tra­vaux sur l’édu­ca­tion, fait l’ob­jet de tra­duc­tions ré­gu­lières, signe de l’in­té­rêt pour une pen­sée pru­dente dans ses conclu­sions mais exi­geante dans ses as­pi­ra­tions. Tou­chant aus­si bien à la po­li­tique qu’à l’art ou à la mo­rale, la pen­sée de Dewey est une vé­ri­table ins­ti­tu­tion aux États-Unis, un mont Rush­more à elle seule. Cer­tains se rêvent phi­lo­sophes du Prince, il fut ce­lui d’une na­tion, une terre de pro­messes qu’il consi­dé­rait tou­jours me­na­cée par le mer­can­ti­lisme et le féo­da­lisme.

LE CHAN­GE­MENT, C’EST MAIN­TE­NANT

Ou­bliez les cer­ti­tudes de Des­cartes, ou­bliez les in­jonc­tions de Kant : bien­ve­nue dans un exer­cice souple et ou­vert de la rai­son. Le prag­ma­tisme, dont il est le prin­ci­pal re­pré­sen­tant avec William James et Charles S. Peirce, est d’abord af­faire d’at­ti­tude, avant d’être af­faire de concepts. Une nou­velle ma­nière d’exer­cer son es­prit, non pour connaître le fin fond des choses, ni pour les do­mi­ner, mais pour s’y frot­ter, dans la quête col­lec­tive d’une vie meilleure. Pour Dewey, le chan­ge­ment, c’est main­te­nant, parce que c’est tout le temps. « En­quête », « ex­pé­rience », « ex­pé­ri­men­ta­tion » sont ses maîtres mots, au risque de prô­ner une phi­lo­so­phie en mode mi­neur, sans cer­ti­tude, tâ­ton­nante, à l’image de l’homme pru­dent et af­fable qu’il fut. Les trente ar­ticles ras­sem­blés ici, cou­vrant un de­mi-siècle de ré­flexion (1888-1942), cor­rigent l’image trom­peuse d’un prag­ma­tisme, fils du né­goce et du com­pro­mis, et rap­pellent les com­bats in­ces­sants de cet homme faus­se­ment tran­quille, li­bé­ral de gauche, sou­cieux de pro­grès so­cial.

Ci­tons deux ar­ticles d’une ac­tua­li­té ai­guë : « L’ave­nir du li­bé­ra­lisme » (1935), dé­non­cia­tion im­pi­toyable du dé­voie­ment des as­pi­ra­tions li­bé­rales, ac­cou­chant d’un « li­bé­ra­lisme dé­gé­né­ré et illu­soire » qui as­sèche l’idée de li­ber­té, ab­so­lu­tise celle d’in­di­vi­du et em­pêche tout chan­ge­ment so­cial ; et « La dé­mo­cra­tie est ra­di­cale » (1937), ré­di­gé à l’ombre des pé­rils na­zis et com­mu­nistes, qui cherche à ré­con­ci­lier « fins so­cia­le­ment ra­di­cales » et « moyens li­bé­raux et dé­mo­cra­tiques ». La ra­di­ca­li­té, chez Dewey, n’est pas cette ar­ro­gance du verbe ni cet ex­tré­misme théo­rique dont cer­tains phi­lo­sophes du Vieux Monde font au­jourd’hui leur pro­gramme. Elle est une forme d’achar­ne­ment dans la ri­gueur, de pa­tience dans l’ana­lyse des faits, d’at­ten­tion mi­nu­tieuse aux consé­quences de ce que l’on dit et de ce que l’on croit. Au pas­sage, sa­luons ici Jean-Pierre Co­met­ti, l’un des pas­seurs en France de Dewey, dé­cé­dé avant la pa­ru­tion de cette édi­tion dont il avait eu l’ini­tia­tive.

Écrits po­li­tiques (Po­li­ti­cal Wri­tings. A se­lec­tion) par John Dewey,tra­duit de l’an­glais (États-Unis) par Jean-Pierre Co­met­ti et Joëlle Zask, 512 p., Gal­li­mard/ Bibliothèq­ue de phi­lo­so­phie, 33 E

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