DEL­PHINE DE VI­GAN

Lire - - CONTENTS - Pro­pos recueillis par Bap­tiste Li­ger Pho­tos S. La­combe pour Lire

LE LIVRE. Les pe­tits mots font par­fois les grands re­mèdes. Ou, du moins, ils contri­buent à amé­lio­rer le quo­ti­dien. C’est l’une des le­çons que l’on peut ti­rer du beau der­nier ro­man de Del­phine de Vi­gan. Deuxième vo­let d’une tri­lo­gie (dont on peut lire chaque titre in­dé­pen­dam­ment) en­ta­mée avec Les Loyau­tés, Les Gra­ti­tudes semble conden­ser tout l’art de l’au­teure de Rien ne s’op­pose à la nuit, avec sa ca­pa­ci­té à sai­sir en toute sim­pli­ci­té l’in­time, à regarder droit dans les yeux cer­taines ca­rences de la so­cié­té et, au pas­sage, à po­ser quelques ques­tions théo­riques sur le matériau littéraire – en l’es­pèce, et on y re­vient, les mots. Ces der­niers, Mi­ch­ka ne les maî­trise plus. Un comble pour cette vieille dame « aux al­lures de jeune fille » qui, quelques an­nées plus tôt, était une cor­rec­trice exi­geante pour un grand ma­ga­zine et qui se re­trouve au­jourd’hui dans un Eh­pad. Sa grande amie Ma­rie – de quelques dé­cen­nies sa ca­dette – va alors l’ai­der à ac­cep­ter cette nou­velle exis­tence, pas for­cé­ment joyeuse. « Vieillir, c’est ap­prendre à perdre. En­cais­ser, chaque se­maine ou presque, un nou­veau dé­fi­cit, une nou­velle al­té­ra­tion, un nou­veau dom­mage. […] Perdre la mé­moire, perdre ses repères, perdre ses mots. Perdre l’équilibre, la vue, la no­tion du temps, perdre le som­meil, perdre l’ouïe, perdre la boule. Perdre ce qui vous a été don­né, ce que vous avez ga­gné, ce que vous avez mérité, ce pour quoi vous vous êtes bat­tu, ce que vous pen­siez te­nir à ja­mais. » Un or­tho­pho­niste bien­veillant, Jérôme, ai­de­ra alors Mi­ch­ka à ne pas confondre les « ré­si­gnants » et les « ré­si­dents » et tous ces termes qui lui « échappent » – et non « échoppent » ou « écharpent ». Ce jeu de lan­gage, por­té es­sen­tiel­le­ment par des dia­logues et une écri­ture dé­pouillés, fait toute la force des Gra­ti­tudes. On par­don­ne­ra – sans trop en dire – à Del­phine de Vi­gan une quête du pas­sé un peu lourde et cer­tains per­son­nages un rien ca­ri­ca­tu­raux, pour mieux ap­pré­cier la flui­di­té du ré­cit, la jus­tesse des pro­pos et une hu­ma­ni­té ja­mais sur­li­gnée. Les bons sen­ti­ments font par­fois, eux aus­si – et ce n’est pas si fré­quent –, les grands re­mèdes…

« J’ai pris conscience très jeune que les mots peuvent sau­ver »

Avant de com­men­cer cet en­tre­tien, une pré­ci­sion s’im­pose : ai- je bien Del­phine de Vi­gan face à moi ? Ou s’agi­rait-il de l’un de ses ava­tars ? Après avoir lu D’Après une his­toire vraie, il y a de quoi être pa­ra­noïaque…

• Del­phine de Vi­gan. Ça, nul ne le sait ! [rires] Plus sé­rieu­se­ment, au vu de votre par­cours littéraire, on peut s’in­ter­ro­ger sur cette ques­tion de l’iden­ti­té. Votre pre­mier ro­man, Jours sans faim, a été pu­blié sous pseu­do­nyme – à sa­voir, Lou Del­vig. Pour­quoi ne pas avoir op­té pour votre vrai nom ?

• D.d.V. Il y a la rai­son of­fi­cielle : à l’époque, je vou­lais dif­fé­ren­cier ma vie pro­fes­sion­nelle – je tra­vaillais en en­tre­prise – d’une éven­tuelle pré­sence littéraire, ab­so­lu­ment abs­traite à ce mo­ment- là, même si, sur les pho­tos, c’était bien moi. Par ailleurs, ce livre com­por­tait une par­tie très au­to­bio­gra­phique im­pli­quant mon his­toire fa­mi­liale, et, dès lors, je pré­fé­rais qu’il pa­raisse sous un autre nom que le mien. Plus tard, quand j’ai pu­blié Les Jo­lis Gar­çons, j’ai op­té pour mon vrai nom. J’ai eu en­vie d’as­su­mer ce que j’écri­vais. En 2008, Jours sans faim est pa­ru en poche sous le nom de Del­phine de Vi­gan. Avant de pu­blier votre pre­mier livre, aviez- vous dé­jà écrit des textes : poèmes, nou­velles, ou peut-être même des es­quisses de ro­mans ?

• D.d.V. À 12 ans, j’ai com­men­cé à te­nir un jour­nal in­time et ce, jus­qu’à 29 ans. Avec le temps, il est de­ve­nu as­sez im­po­sant et prend au fi­nal la forme d’une tren­taine de car­nets rem­plis de ma pe­tite écri­ture d’éco­lière, puis d’ado­les­cente et de jeune femme. Mais c’est une écri­ture qui n’avait rien de littéraire, tout juste me sem­blait-elle être un ou­til de connais­sance et de construc­tion de moi­même. J’ai pris conscience très jeune que les mots peuvent sau­ver. Même si je me pré­oc­cu­pais as­sez peu de la forme, il y avait la vo­lon­té très forte de mettre des mots sur des choses, des si­tua­tions, qui fai­saient par­tie de ma vie, qui gé­né­raient de la souf­france, qui me sem­blaient plus fa­ciles à ap­pri­voi­ser dès lors qu’on pou­vait les nom­mer. En au­cun cas ce jour­nal n’était des­ti­né à être lu et, au­jourd’hui, je se­rais ter­ri­fiée à l’idée qu’une per­sonne puisse je­ter un coup d’oeil sur une seule de ces pages. Pour au­tant, je n’ai ja­mais réus­si à m’en dé­bar­ras­ser parce qu’il a consti­tué une source as­sez for­mi­dable pour l’écri­ture de Jours sans faim et de Rien ne s’op­pose à la nuit. Il conte­nait des scènes, des dé­tails, des mo­ments que j’avais ou­bliés puisque la mé­moire opère un tri as­sez sé­lec­tif et par­fois sa­lu­taire, d’ailleurs. Au­jourd’hui en­core, il re­pré­sente pour moi un matériau pré­cieux. Il est à la cave, et je suis ras­su­rée de sa­voir qu’il existe [rires]. Je me sou­viens que l’écri­ture était une idée que je ca­res­sais, mais sans oser me l’avouer. J’ai aus­si écrit des poèmes et des pe­tites nou­velles, mais je les ai je­tés. Je ne m’ima­gi­nais pas, à 15 ou 20 ans, de­ve­nir écri­vain. Ça me sem­blait tel­le­ment in­ac­ces­sible que je ne pou­vais pas me pro­je­ter au­tre­ment que sous la forme d’un rêve. Quand j’ai pu­blié Jours sans faim, j’avais dé­jà plus de 30 ans et des amis m’ont rap­pe­lé que, pa­raît-il, quand j’étais en classe pré­pa, je di­sais que j’écri­rais quand je se­rais à la re­traite. C’est quand j’ai ar­rê­té ce jour­nal, es­sen­tiel­le­ment par manque de temps – je tra­vaillais en ban­lieue, ma fille est née –, que m’est ve­nue l’idée sau­gre­nue d’écrire un livre. Et là, je me suis dit pour la pre­mière fois que j’al­lais ré­di­ger un texte, une his­toire, et que je l’en­ver­rais à des édi­teurs par la poste. Étiez-vous une grande lec­trice, en­fant et ado­les­cente ?

• D.d.V. Oui, j’ai d’abord com­men­cé à lire des bandes des­si­nées. Quand j’avais 11 ans, j’ai hé­ri­té d’une col­lec­tion de BD qui ap­par­te­nait à un cou­sin de ma mère, et qui était es­sen­tiel­le­ment consti­tuée de Lu­cky Luke, As­té­rix, Phi­lé­mon, Gas­ton La­gaffe – dont j’étais amou­reuse [rires]… Je me suis prise to­ta­le­ment de pas­sion pour ces albums que j’ai lus et re­lus. J’ai le sou­ve­nir de quelque chose d’as­sez ré­pé­ti­tif, je les connais­sais par coeur. Et, à l’âge de 12-13 ans, je me suis mise à lire autre chose. J’ai eu une pé­riode « Bi­blio­thèque verte », avec Les Soeurs Par­ker. En­suite, je me suis plon­gée dans les ro­mans d’Aga­tha Ch­ris­tie, lors d’un été plu­vieux. C’est par l’école que me sont par­ve­nus d’autres au­teurs. Je pense no­tam­ment à Flaubert et à Mau­pas­sant. À par­tir de là, la lec­ture est en­trée dans ma vie pour ne ja­mais en res­sor­tir. Je re­vois tout à fait le vi­sage du do­cu­men­ta­liste du CDI. Il me conseillai­t, et c’est lui qui m’a fait dé­cou­vrir la lit­té­ra­ture russe – Dos­toïevs­ki no­tam­ment, qu’on adore quand on est ado. Et j’ai aus­si eu un ex­cellent pro­fes­seur de fran­çais. Et Ste­phen King ? À quel mo­ment est-il ar­ri­vé ?

• D. d. V. Plu­tôt vers 17- 18 ans. J’ai d’abord lu Car­rie, qui fut une vé­ri­table ré­vé­la­tion. Puis La Part des té­nèbres, Shi­ning, Do­lores Clai­borne… que j’ai ado­rés. Dans l’en­fance et à l’ado­les­cence, aviez-vous dé­jà le goût des textes de chan­sons, que l’on re­trouve sou­vent dans vos livres ?

• D.d.V. Oui, très for­te­ment même. Mon ado­les­cence, com­pli­quée, s’ex­pri­mait à tra­vers ce que j’écou­tais. No­tam­ment dans l’écoute, un peu ob­ses­sion­nelle, de Re­naud. J’étais très chan­son fran­çaise : Re­naud, donc, Bar­ba­ra, Brel. Cette éco­no­mie de la chan­son, c’est ce que je re­cherche dans la lit­té­ra­ture et dans l’écri­ture.

L’écri­ture était une idée que je car­res­sais, sans oser me l’avouer

Pen­siez-vous tou­te­fois exer­cer, sous une forme ou une autre, une ac­ti­vi­té en rap­port avec les lettres ?

• D. d. V. Oui et non. J’ai fait khâgne et hy­po­khâgne, mais je me suis orien­tée vers autre chose, pour des rai­sons liées au fait que j’avais be­soin de tra­vailler as­sez vite. J’ai alors en­tre­pris des études qui ga­ran­tis­saient de trou­ver un em­ploi ra­pi­de­ment. C’était une sorte de contrat que j’avais pas­sé avec des gens qui m’avaient ai­dée fi­nan­ciè­re­ment. À par­tir de quel livre avez­vous tout pla­qué pour vous consa­crer ex­clu­si­ve­ment à l’écri­ture ? • D.d.V. Juste après la pa­ru­tion de No et Moi. Ce­la fai­sait onze ans que je tra­vaillais dans la même en­tre­prise, et j’étais ar­ri­vée à la fin de cette ex­pé­rience. J’ai été li­cen­ciée dans des condi­tions as­sez dou­lou­reuses et puis je ne pen­sais ab­so­lu­ment pas vivre de l’écri­ture. Après ce dé­part, je dé­si­rais écrire un livre à la lu­mière du jour, puisque j’avais écrit les quatre pre­miers la nuit. Et j’ai pro­fi­té des quelques mois de li­ber­té que j’avais pour écrire de ma­nière moins par­cel­laire. Sur­prise, No et Moi a mar­ché et, très sou­te­nu par les li­braires, s’est ins­tal­lé dans la du­rée ! S’est alors po­sée la ques­tion de sa­voir si je vou­lais re­tour­ner en en­tre­prise ou pas. Et quand Les Heures sou­ter­raines a pa­ru, un autre pa­lier a été fran­chi. J’ai donc es­ti­mé que je pou­vais conti­nuer dans cette voie. En quoi cette ex­pé­rience pro­fes­sion­nelle a-t-elle eu une in­fluence sur votre écri­ture, sur votre fa­çon de ra­con­ter les his­toires ?

• D.d.V. Sans être so­cio­lo­giques, les su­jets que j’aborde et ma ma­nière de les trai­ter viennent peut-être de là. Tout comme l’en­vie de ra­con­ter des his­toires an­crées dans le réel, dans ce que le quo­ti­dien peut avoir de pro­saïque, mais aus­si de ré­jouis­sant. Vous avez uti­li­sé un mot clé, qui semble faire le lien entre tous vos livres : le « réel »…

• D. d. V. Je ne m’imagine pas, pour l’ins­tant, écrire sur quelque chose qui ne se si­tue­rait pas dans notre réel. Je pour­rais éven­tuel­le­ment le pous­ser un peu plus loin, pour­quoi pas dans une dystopie. Mais, au fond, il s’agi­rait de par­ler d’au­jourd’hui. C’est ce en quoi le monde dans le­quel je vis me touche qui fait de moi un écri­vain. Sou­vent, l’idée d’un livre, la pre­mière étin­celle, me vient de quelque chose qui me heurte. Par exemple, l’idée de No et Moi a sur­gi sur le che­min du tra­vail, que j’ai em­prun­té pen­dant des an­nées. Tou­jours le même. Et là, j’ai vu deux jeunes filles d’en­vi­ron 18- 19 ans, ayant pas­sé la nuit dehors et qui rem­bal­laient leurs af­faires… En ce mo­ment, je me vois bien écrire un texte sur la té­lé­vi­sion ou les mé­dias en gé­né­ral, la ma­nière dont ils nous ra­content nos vies. Y a-t-il une hé­roïne type, dans les ro­mans de Del­phine de Vi­gan ?

• D.d.V. Non, pas for­cé­ment. Sur­tout, mes hé­roïnes, je les imagine as­sez peu phy­si­que­ment. Mes per­son­nages prennent plu­tôt la forme de sil­houettes. Je se­rais in­ca­pable de vous dire s’ils sont blonds, bruns, grands, pe­tits. Dans votre der­nier ro­man, Les Gra­ti­tudes, on ne sait pra­ti­que­ment rien sur l’ap­pa­rence de vos per­son­nages…

• D.d.V. C’est un par­ti pris. Je vou­lais que le livre soit construit sur des mo­no­logues et des dia­logues, pour pri­vi­lé­gier leur pa­role. Je crois que le verbe « dire » est ce­lui qui est le plus pré­sent dans le texte. Mon ob­jec­tif était d’ex­plo­rer, dans un ro­man, la no­tion de hors- champ. En m’at­ta­chant à une femme qui perd le lan­gage, je sou­hai­tais of­frir au lec­teur une ma­tière sur la­quelle il peut ca­ler ses propres images. D’une cer­taine ma­nière, c’est un texte qui de­mande de faire ap­pel à ses propres sou­ve­nirs, ses émo­tions, pour com­plé­ter le texte, pour en­trer en re­la­tion avec lui. On connaît tous une vieille dame dont les traits pour­raient être at­tri­bués à Mi­ch­ka. Soit dans sa propre fa­mille, soit parce qu’on a vu une telle per­sonne dans un film ou à la té­lé­vi­sion. Ce qui m’in­té­resse, c’est ce qu’elle dit, et je ne veux pas que ce soit pa­ra­si­té par des des­crip­tions phy­siques re­po­sant sur une conven­tion dont, au fond, on peut s’af­fran­chir. Vous avez uti­li­sé un terme de ci­né­ma : le « hors-champ ». Qu’est-ce que votre ex­pé­rience dans l’au­dio­vi­suel, en tant que scé­na­riste et réa­li­sa­trice, vous a ap­por­té dans la ma­nière de conce­voir une his­toire ?

• D.d.V. Beau­coup de choses. Quand on fait ap­pel à moi pour un scé­na­rio, c’est la ro­man­cière qu’on vient en réa­li­té cher­cher. Si un réa­li­sa­teur ou un pro­duc­teur veut un scé­na­riste ul­tra­che­vron­né, ils n’iront pas to­quer à ma porte. À l’in­verse, je pense que ma ma­nière d’écrire est in­fluen­cée par le ci­né­ma – par exemple, dans le tra­vail sur les dia­logues, que je pro­nonce tou­jours à voix haute, afin qu’ils sonnent juste. En ce mo­ment, je tra­vaille sur deux scénarios en pa­ral­lèle, les deux en co­écri­ture : le pre­mier est l’adap­ta­tion du ro­man de Na­tha­cha Ap­pa­nah, Tro­pique de la vio­lence ; l’autre est da­van­tage une col­la­bo­ra­tion, avec une jeune réa­li­sa­trice qui écrit un film avec des ado­les­cents.

« C’est ce en quoi le monde dans le­quel je vis me touche qui fait de moi un écri­vain. Sou­vent, l’idée d’un livre, la pre­mière étin­celle, me vient de quelque chose qui me heurte »

Les Gra­ti­tudes est très théâ­tral dans sa struc­ture et son écri­ture. L’au­riez­vous en­vi­sa­gé au dé­part comme une pièce ? Au­riez-vous en­vie d’écrire pour les planches ?

• D.d.V. Oh oui ! D’ailleurs, je se­rais heu­reuse de voir ce que Les Gra­ti­tudes pour­rait don­ner au théâtre puisque le livre me pa­raît as­sez fa­cile à trans­po­ser. Après, pas­ser l’épreuve de la scène, c’est une autre his­toire [rires]… J’ai écrit une très courte pièce pour le fes­ti­val Pa­ris des femmes, qui s’ap­pe­lait Mer­ci, et c’est en quelque sorte la pre­mière pierre du pro­jet. Lors de la re­pré­sen­ta­tion, j’ai sen­ti qu’il se pas­sait quelque chose dans la salle. Je m’étais dit : « Tiens, un jour, je re­par­ti­rai de cette his­toire de femme qui perd le lan­gage pour en faire quelque chose de plus abou­ti, de plus dé­ve­lop­pé. » Les Gra­ti­tudes en est la des­cen­dance di­recte… Y a-t-il des liens entre la fi­gure de votre mère, dé­ve­lop­pée dans Rien ne s’op­pose à la nuit, et Mi­ch­ka ?

• D.d.V. Non. Mal­heu­reu­se­ment, ma mère est morte à 61 ans, elle n’a ja­mais été une vieille dame. Mi­ch­ka est ins­pi­rée, en par­tie, d’une vieille dame que j’ai connue, qui a été quel­qu’un de très im­por­tant pour moi, pour qui j’avais une très grande gra­ti­tude – que j’es­père d’ailleurs avoir suf­fi­sam­ment ex­pri­mée –, et qui est morte à 99 ans. J’ai ten­té de l’ac­com­pa­gner dans ses der­nières an­nées. Pour les lec­teurs, Rien ne s’op­pose à la nuit a vé­ri­ta­ble­ment été le livre qui a mo­di­fié votre sta­tut dans le pay­sage littéraire fran­çais. Et pour vous, que re­pré­sente-t-il ?

• D.d.V. Il m’est im­pos­sible de faire abs­trac­tion de tout ce qu’il s’est pas­sé au­tour de ce ro­man. Si c’était pos­sible, peut-être qu’il ne re­pré­sen­te­rait qu’une étape dans mon tra­vail. Si je suis hon­nête, il a for­cé­ment un sta­tut un peu à part. Tout d’abord, je l’ai écrit dans une grande ur­gence, très peu de temps après la mort de ma mère, et c’est la seule fois que j’ai écrit de cette fa­çon, comme dans un état de transe. D’ailleurs, il est ce­lui de mes livres que je connais le moins. Il est ar­ri­vé qu’on me de­mande d’en lire des ex­traits, no­tam­ment en Al­le­magne, et je me di­sais par­fois : « Ah, c’est moi qui ai écrit ça ? » J’avais to­ta­le­ment ou­blié… On dit très sou­vent qu’on écrit un livre en op­po­si­tion au pré­cé­dent. Avez- vous conçu D’après une his­toire vraie, ro­man très théo­rique jouant avec les règles du thril­ler, contre Rien ne s’op­pose à la nuit ? • D.d.V. Tout à fait. Ce­la fait vrai­ment par­tie des choses qui m’animent. Comme beau­coup d’écri­vains, j’ai l’im­pres­sion de tou­jours na­ger dans les mêmes eaux, de re­muer les mêmes choses. Mais quitte à bar­bo­ter dans les mêmes eaux, au­tant es­sayer d’ap­prendre de nou­velles nages. Pour moi, l’étin­celle, l’élan, vient dé­sor­mais de l’idée de faire quelque chose d’autre, au risque de se cas­ser la fi­gure, d’ailleurs. C’est ce qui me donne en­vie de me mettre à ma table le ma­tin. Pour en re­ve­nir aux Gra­ti­tudes, d’où vous est ve­nue l’idée de cette tri­lo­gie, en­ta­mée avec Les Loyau­tés ?

• D.d.V. Dans le mo­ment pré­cé­dant Les Loyau­tés, je son­geais à ces lois sou­ter­raines qui nous ha­bitent, et par­fois nous gou­vernent, et dont on n’a pas for­cé­ment conscience. Que ce soit la loyau­té, la gra­ti­tude ou l’am­bi­tion – je suis d’ailleurs en train de ré­flé­chir à cette der­nière en­trée, pour le troi­sième vo­let… Com­ment dé­fi­ni­riez-vous la gra­ti­tude ? • D.d.V. C’est dif­fi­cile, en quelques mots… Même si j’ai écrit ce livre pour jus­te­ment en trou­ver une, de dé­fi­ni­tion ! [rires] Pour moi, ce­la va au-de­là du re­mer­cie­ment, qui est une simple conven­tion so­ciale. La gra­ti­tude est le fait de re­con­naître que quel­qu’un d’autre vous a ap­por­té quelque chose, vous a don­né, vous a fait du bien, a joué un rôle im­por­tant. Ex­pri­mer sa gra­ti­tude re­vient for­cé­ment à se mettre dans une po­si­tion de vul­né­ra­bi­li­té. Un autre mot est es­sen­tiel dans Les Gra­ti­tudes : l’« apha­sie ». Com­ment avez- vous sen­ti que ce trouble du lan­gage avait là quelque chose de pro­fon­dé­ment ro­ma­nesque ?

• D.d.V. C’était pré­ci­sé­ment le jeu sur la langue qui m’in­té­res­sait. Pour un ro­man­cier, on tient là une ma­tière très forte avec ces mots qui en rem­placent d’autres, ex­pri­mant des sou­ve­nirs. Et, peu à peu, l’en­semble des­sine une sorte de pay­sage men­tal in­té­rieur. Quand on uti­lise ce pro­cé­dé – un mot pour un autre –, on pro­pose une vé­ri­table dy­na­mique de ré­cit, ame­nant du sens, de la poé­sie, afin qu’il y ait tou­jours un ef­fet de sur­prise…

• D.d.V. Oui, je me suis amu­sée avec plu­sieurs re­gistres, tan­tôt hu­mo­ris­tiques, tan­tôt plus amers. C’est l’ho­mo­pho­nie qui per­met d’ame­ner un autre mot, il y a par­fois même des an­gli­cismes. Tout se mêle, et ce­la influe sur la re­la­tion entre les per­son­nages. Ain­si l’or­tho­pho­niste

pré­sent pour ai­der à stop­per cette perte de lan­gage re­lève et cor­rige les lap­sus. Je ne vou­lais sur­tout pas tom­ber dans quelque chose de trop sys­té­ma­tique, d’où cer­tains lap­sus de forme. Jus­te­ment, cer­tains d’entre eux se ré­vèlent par­ti­cu­liè­re­ment sa­vou­reux. Pre­nons l’exemple du « fau­teuil crou­lant » : com­ment l’avez-vous ima­gi­né ? • D.d.V. Par­fois, la trou­vaille pré­cède le texte. Ce « fau­teuil crou­lant » , il m’est ap­pa­ru au len­de­main d’une ses­sion d’écri­ture, en mar­chant. D’autres choses me sont ve­nues de l’ex­té­rieur. Par exemple, le père d’une de mes amies a eu un pe­tit ma­laise et il ap­pe­lait alors une robe de chambre une « robe de salle de bains ». J’ai trou­vé ça très poé­tique. Au fond, Les Gra­ti­tudes au­rait aus­si pu s’ap­pe­ler « Les Di­gni­tés » puisque vous mon­trez jus­te­ment toute la di­gni­té de ces per­sonnes dans un lieu déshu­ma­ni­sé où l’on doit nier une par­tie de ses li­ber­tés…

• D.d.V. Oui, c’est vrai. Par­fois, cer­taines choses ano­dines à nos yeux de « bien por­tants » en­core as­sez jeunes peuvent se ré­vé­ler très dou­lou­reuses pour les per­sonnes âgées. Cette pri­va­tion pro­gres­sive de l’au­to­no­mie, de la li­ber­té, le fait que quel­qu’un re­fasse votre lit après vous, qu’on entre dans votre chambre après avoir va­gue­ment frap­pé. Mi­ch­ka le dit à un mo­ment, dans Les Gra­ti­tudes : ce n’est pas fa­cile de vivre dans un en­droit où des gens passent leur temps à en­trer pour vous don­ner une in­for­ma­tion sur le re­pas, le dî­ner… C’est un bal­let in­ces­sant. J’aime le fait qu’elle se batte pour res­ter digne. Com­ment avez-vous eu l’idée de prendre le per­son­nage d’un or­tho­pho­niste pour une fic­tion ? Au­riez- vous trop re­gar­dé La Ch’tite Fa­mille de, et avec Da­ny Boon ?

• D.d.V. Ah, mais je ne l’ai même pas vu ! [rires] En fait, la vieille dame dont je vous par­lais tout à l’heure, qui a, de loin, ins­pi­ré le ro­man, était dans une mai­son de re­traite et elle était sui­vie par un or­tho­pho­niste. Après sa mort, cet homme a pris contact avec moi parce qu’il avait gar­dé un en­re­gis­tre­ment d’une séance qu’il avait faite avec elle et a pro­po­sé de me l’en­voyer. On est res­tés en contact par e-mail et quand j’ai eu l’idée des Gra­ti­tudes, je lui ai de­man­dé si on pou­vait se ren­con­trer pour par­ler de son tra­vail dans les Eh­pad. Il m’a don­né pas mal d’élé­ments as­sez tech­niques et très dé­taillés et, au bout du compte, c’est plus sa gen­tillesse qui m’a ins­pi­rée. Ce n’est évi­dem­ment pas un ha­sard si Mi­ch­ka était cor­rec­trice, donc une spé­cia­liste de la langue…

• D.d.V. Je trou­vais tou­chante l’idée qu’une per­sonne ayant maî­tri­sé à ce point le lan­gage puisse le perdre. C’est en­core plus dou­lou­reux. Elle est d’au­tant plus lu­cide que ce­la lui échappe, as­sez vite d’ailleurs. Sur quel sup­port tra­vaillez- vous un ro­man ? Sur un carnet, comme lorsque vous te­niez votre jour­nal in­time, ou sur un or­di­na­teur ?

• D.d.V. Toutes les notes en amont sont prises sur des car­nets. Par exemple, quand j’ai ren­con­tré l’or­tho­pho­niste ou une psy­cho­logue, j’en­re­gis­trais puis je re­trans­cri­vais dans mon carnet. Vient en­suite l’ins­tant où je dé­cide d’en­trer dans la phase d’écri­ture. Je me mets alors à ma table, et là com­mence le tra­vail de dis­ci­pline. Je consi­dère que j’ai chaque jour ren­dez-vous avec le texte. J’al­lume mon or­di­na­teur et, à ce mo­ment, ce n’est que sur ce­lui-ci. J’im­prime au fur et à me­sure, parce que par­fois on re­marque des er­reurs sur pa­pier qu’on ne voit pas tou­jours sur écran. En­fin, il y a les épreuves, et là, c’est en­core une autre fa­çon de tra­vailler. Au-de­là du texte, je sais que vous ai­mez suivre la car­rière d’un livre dans le temps, avec des ren­contres ou des lectures, seules ou mu­si­cales. Qu’est-ce qui vous plaît dans le fait de lire un texte en pu­blic ?

• D.d.V. C’est quelque chose que j’ai dé­cou­vert pe­tit à pe­tit. No­tam­ment grâce à Ar­naud Ca­thrine qui m’a don­né pour la pre­mière fois l’op­por­tu­ni­té de le faire lors d’un fes­ti­val à Ne­vers. Ce fut une vraie dé­cou­verte. Comme je vous l’ai dit, j’ai l’ha­bi­tude de tra­vailler seule, à voix haute. Il m’ar­ri­vait de lire dans les li­brai­ries, mais ce n’est pas tout à fait la même chose que sur scène. Ce­la a à voir avec l’im­por­tance que j’ac­corde à la so­no­ri­té de l’écri­ture. Je ne crois pas être une très grande sty­liste, mais le rythme et le son de mes phrases sont très im­por­tants. En­fin, vous êtes une lec­trice com­pul­sive de lit­té­ra­ture contem­po­raine. Quels au­teurs au­riez- vous en­vie de nous re­com­man­der ?

• D.d.V. Il y en a tant… Di­sons So­phie Di­vry. Un ro­man comme La Condi­tion pa­villon­naire m’a vrai­ment im­pres­sion­née. Et en dé­cou­vrant les autres textes qu’elle a écrits, j’ai été très sen­sible à sa di­ver­si­té, à sa re­cherche, aux risques qu’elle prend dans les dif­fé­rentes formes qu’elle aborde. Quel­qu’un qui se re­nou­velle à chaque livre, for­cé­ment, ce­la me touche…

Je ne crois pas être une grande sty­liste, mais le rythme et le son de mes phrases sont très im­por­tants

DEL­PHINE DE VI­GAN À PA­RIS, JAN­VIER 2019

HHHII Les Gra­ti­tudes par Del­phine de Vi­gan, 176 p., JC Lat­tès, 17 €. En librairie le 6 mars.

« Ex­pri­mer sa gra­ti­tude re­vient for­cé­ment à se mettre dans une po­si­tion de vul­né­ra­bi­li­té. »

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