DE GU­TEN­BERG AUX AR­CHÉO­LOGUES

Au mi­lieu du XVe siècle, avec l’im­pri­me­rie, la Bible connaît une dif­fu­sion ex­tra­or­di­naire, au risque de de­ve­nir une arme de contes­ta­tion. Tan­dis que naissent les pre­mières in­ter­ro­ga­tions sur sa réa­li­té his­to­rique.

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Bible est le best-sel­ler dont rê­ve­rait tout au­teur et tout éditeur : 34 mil­lions d’exem­plaires ven­dus dans le monde chaque an­née (source : Lire la Bible), un texte tra­duit en 674 langues (plus de 2 200, en in­cluant les dia­lectes). Qu’il est loin­tain, le temps où « Dieu souf­fr[ ait] parce qu’une grande mul­ti­tude ne p[ ou­vait] être at­teinte par la Pa­role sa­crée » et où « la vérité [était] cap­tive dans un pe­tit nombre de ma­nus­crits qui ren­ferment des tré­sors ». Ain­si s’ex­pri­mait en 1452, ou 1453, Jo­hannes Gens­fleisch (entre 1394 et 1400-1468), plus connu sous le nom de Gu­ten­berg, après avoir im­pri­mé son pre­mier livre : la Bible en la­tin, Bi­blia la­ti­na, dite « Bible de 42 lignes » parce qu’elle est com­po­sée de 642 fo­lios de 42 lignes cha­cun, for­mant au to­tal deux vo­lumes. Pour­rait en­fin ad­ve­nir un monde, pro­phé­ti­sait Gu­ten­berg, où les textes « ne [se­raient] plus ma­nus­crits à grands frais, par des mains qui se fa­tiguent, mais qu’ils [vo­le­raient], mul­ti­pliés par une ma­chine in­fa­ti­gable, et qu’ils

[at­tein­draient] tous les hommes ! »

L’in­ven­tion de l’im­pri­me­rie fut une révolution pour la chré­tien­té. Jusque-là, la Bible était un livre rare, ja­lou­se­ment pro­té­gé dans les églises ou les mo­nas­tères, ré­ser­vé à une élite sa­vante, mais in­con­nu des simples croyants – à l’écra­sante ma­jo­ri­té anal­pha­bètes – si­non par les ex­traits ci­tés dans les ser­mons et

les « livres d’heures1 ». Dans ses Pro­pos de table ( 1538), Luther confir­me­ra ce chan­ge­ment radical : « Il y a trente ans, per­sonne ne li­sait la Bible et elle était in­con­nue de tous. Moi- même, je n’ai ja­mais vu de bible jus­qu’à l’âge de vingt ans. »

À cette révolution tech­nique s’en est ajou­tée une autre, cultu­relle celle-là : la re­dé­cou­verte de l’An­ti­qui­té par les hu­ma­nistes, après l’ar­ri­vée à Rome de ma­nus­crits grecs, puis de sa­vants fuyant Cons­tan­ti­nople prise par les Turcs (1453). L’heure est à de nou­velles tra­duc­tions. Érasme (entre 1466 et 1469-1536) pu­blie en 1516, à Bâle, le pre­mier Nou­veau Tes­ta­ment grec à par­tir de ma­nus­crits rap­por­tés d’Orient avec, en pa­ral­lèle, une nou­velle tra­duc­tion la­tine. Pour le grand hu­ma­niste d’Am­ster­dam, il s’agit d’une mis­sion sa­crée. « Je sou­haite, écrit-il, que les femmes lisent l’Évan­gile, lisent les Épitres de saint Paul ; que les la­bou­reurs, que les tis­se­rands le chantent en tra­vail. » En France, le théo­lo­gien Jacques Le­fèvre d’Étaples (v. 1450-1536) tra­duit le Nou­veau Tes­ta­ment en fran­çais, pri­vi­lé­giant la phi­lo­lo­gie à la sco­las­tique. La pu­bli­ca­tion de sa ver­sion en pe­tits vo­lumes, moins lourds et plus ma­niables, moins chers aus­si, met l’Écri­ture sainte à la por­tée d’un plus grand nombre.

LA PA­ROLE DE DIEU CONTRE LÕORDRE SO­CIAL

La dif­fu­sion de l’Écri­ture a une autre consé­quence, in­at­ten­due : la mise en cause de cer­tains fon­de­ments religieux et, d’abord, le mo­no­pole de l’in­ter­pré­ta­tion par le cler­gé. Pour Luther

L’IN­VEN­TION DE L’IM­PRI­ME­RIE FUT UNE RÉVOLUTION POUR LA CHRÉ­TIEN­TÉ. JUSQUE-LÀ, LA BIBLE ÉTAIT UN LIVRE RARE

et Cal­vin, le contact di­rect avec les textes sa­crés, dans la langue ver­na­cu­laire, est au coeur de la Ré­forme. La pre­mière Bible com­plète en al­le­mand ( 1534) est d’ailleurs l’oeuvre du théo­lo­gien de Thu­ringe. Cent mille exem­plaires sont pu­bliés au cours des cin­quante an­nées sui­vantes : là en­core, un triomphe. Mais au­cun clerc n’a pré­vu l’ap­pro­pria­tion de la Bible comme arme de ré­volte. Pen­dant la guerre des Pay­sans (1524-1525) qui dé­chire le Saint-Em­pire ger­ma­nique, leur chef, le prêtre Tho­mas Münt­zer, sou­tient que « la pa­role de Dieu […]

peut bien sur­ve­nir d’une autre ma­nière que ne le ra­content nos couillons et idiots de doc­teurs », avant de conclure que « le pou­voir se­ra don­né au peuple ». Conscient du dan­ger, le con­cile de Trente (1545-1563) éli­mine les ver­sions dou­teuses et im­pose un seul texte, la Six­tine ( 1592) : « l’ex­pé­rience ayant prou­vé que si les bibles en langue vul­gaire sont per­mises à tous sans dis­cer­ne­ment, il en ré­sulte, du fait de l’im­pru­dence humaine, plus de dom­mage que de pro­fit ». Les pro­tes­tants, tout aus­si at­ta­chés à la sé­pa­ra­tion des pou­voirs tem­po­rel et spi­ri­tuel, adoptent, eux aus­si, une ver­sion ca­no­nique du Livre.

La dif­fu­sion de la Bible, dou­blée du dé­ve­lop­pe­ment de la no­tion de to­lé­rance, dé­bouche, à la moi­tié du xvii e siècle, sur un nou­veau type de lec­ture : l’exé­gèse mo­derne, dite « exé­gèse his­to­ri­co-cri­tique », car elle s’at­tache à la di­men­sion his­to­rique de la ré­dac­tion de la Bible. Le philosophe juif hol­lan­dais Ba­ruch Spi­no­za, le prêtre ora­to­rien Ri­chard Si­mon et l’exé­gète pro­tes­tant Jean Le Clerc paie­ront chè­re­ment leur vo­lon­té de se dé­par­tir de la tra­di­tion pour pen­ser li­bre­ment le texte. Le pre­mier se­ra chas­sé de sa com­mu­nau­té, le deuxième ver­ra son His­toire cri­tique du Vieux Tes­ta­ment in­ter­dite, le der­nier de­vra fuir Ge­nève. Tous les exé­gètes ont bu­té sur la crainte des pou­voirs de voir l’in­té­gri­té du texte contes­tée. À la li­mite, l’An­cien Tes­ta­ment peut être dis­cu­té sur des points pré­cis – par exemple l’at­tri­bu­tion du Pen­ta­teuque à Moïse (ce que font Spi­no­za et Jean As­truc, mé­de­cin de Louis XV) – du mo­ment que l’au­to­ri­té du Livre reste in­tacte. En re­vanche, le Nou­veau Tes­ta­ment de­meure in­tou­chable, car c’est la per­sonne du Ch­rist qui se­rait vi­sée.

FOI ET RA­TIO­NA­LISME

Au dé­but du xix e siècle, l’exé­gèse entre dans une nou­velle phase avec le lan­ce­ment de cam­pagnes de fouilles ar­chéo­lo­giques par les An­glais et les Al­le­mands en Terre sainte, le dé­ve­lop­pe­ment de l’as­sy­rio­lo­gie et de l’épi­gra­phie sé­mi­tique, le pre­mier re­le­vé to­po­gra­phique de la Pa­les­tine. La connais­sance phy­sique du ter­rain est une nou­velle source de contes­ta­tions. Ain­si, le père do­mi­ni­cain La­grange, fon­da­teur de l’École bi­blique de Jé­ru­sa­lem, s’in­ter­roge, dès 1893, sur la vé­ra­ci­té de l’Exode. Au-de­là, c’est la ques­tion de la com­bi­nai­son de la foi et du ra­tio­na­lisme qui est po­sée. En 1907, le pape Pie X condamne les exé­gètes et plus gé­né­ra­le­ment « l’es­prit de nou­veau­té » qui fait cou­rir un dan­ger mor­tel à l’Église. Il fau­dra at­tendre une en­cy­clique de 1943, sous le pon­ti­fi­cat de Pie XII, pour que le Va­ti­can ad­mette qu’il n’y a pas d’in­com­pa­ti­bi­li­té lo­gique entre la ré­dac­tion de la Bible par des hommes et son ins­pi­ra­tion di­vine. Un pas sup­plé­men­taire est fran­chi en 1993 lorsque la Com­mis­sion bi­blique pon­ti­fi­cale re­con­naît que l’exé­gèse his­to­ri­co-cri­tique est « la mé­thode pri­vi­lé­giée » pour com­prendre la Bible. La cri­tique bi­blique est donc de­ve­nue pro­fane il y a à peine un quart de siècle, même si une pro­por­tion im­por­tante de cher­cheurs est tou­jours com­po­sée de religieux. Em­ma­nuel Hecht

Livre li­tur­gique ré­ser­vé aux fi­dèles, re­cueil des prières de la jour­née – d’où son nom –, de psaumes et d’ex­traits des Évan­giles, et ca­len­drier.

Gu­ten­berg exa­mi­nant les pre­mières épr euves de la Bible.

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