LIVRE NU­MÉ­RIQUE

LA RÉVOLUTION TRAN­QUILLE

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An­non­cée il y a onze ans dé­jà par Ama­zon, l’ar­ri­vée de la li­seuse Kindle en France son­nait le dé­but du bas­cu­le­ment dans l’ère du livre nu­mé­rique. Mais qu’en est-il au­jourd’hui ? À l’oc­ca­sion de la sor­tie en salles de Doubles vies d’Oli­vier As­sayas – qui évoque ce su­jet –, en­quête sur le phé­no­mène e-book.

Àl’époque du pre­mier livre nu­mé­rique, le sec­teur de l’édi­tion est en émoi et la presse s’af­fole. Mul­ti­pliant les com­pa­rai­sons avec le sort de l’in­dus­trie du disque, cer­tains pro­phé­tisent la mort im­mi­nente du livre pa­pier, ir­ré­mé­dia­ble­ment sup­plan­té par la révolution e-book et son écra­sante crois­sance à deux chiffres. Une dé­cen­nie plus tard, force est de consta­ter que le grand raz-de-ma­rée an­non­cé n’a pas eu lieu… Le pa­pier ré­siste, et la quan­ti­té d’ou­vrages pro­po­sés en librairie phy­sique ne semble pas avoir bais­sé d’un gramme. Est-ce à dire que le livre pa­pier n’a rien per­du de son champ d’in­fluence ? Com­ment la place et les usages du livre nu­mé­rique ont-ils évo­lué au cours des dix der­nières an­nées ? Dans quels do­maines se dé­ve­loppe-t-il le mieux ?

Une quin­zaine d’an­nées après l’ar­ri­vée des li­seuses élec­tro­niques dans l’Hexa­gone, trois ac­teurs se par­tagent les ventes de ta­blettes et ap­pli­ca­tions de lec­ture sur mobile : Ama­zon et ses li­seuses Kindle ( 45 % du mar­ché), la Fnac et sa li­seuse Ko­bo (18 % à 20 % du mar­ché), sui­vi par Apple et ses ta­blettes ( 19 % à 13 % du mar­ché). Qua­trième du clas­se­ment, la start- up fran­çaise TEA – pour The Ebook Al­ter­na­tive – (5 % du mar­ché), lan­cée en 2012 par la librairie De­citre, pro­pose une al­ter­na­tive aux géants du sec­teur.

Se­lon le Syn­di­cat na­tio­nal de l’édi­tion, le chiffre d’af­faires de l’édi­tion nu­mé­rique fran­çaise s’éta­blit à 202 mil­lions d’eu­ros en 2017, af­fi­chant une pro­gres­sion de 9,8 % par rap­port à l’an­née pré­cé­dente. En aug­men­ta­tion ré­gu­lière, ce chiffre pèse entre 7 et 9 % du chiffre glo­bal des édi­teurs, soit moi­tié moins qu’aux ÉtatsU­nis, où il a ap­pro­ché les 20 % avant de re­cu­ler lé­gè­re­ment. « Ce pour­cen­tage re­coupe des réa­li­tés très va­riées, des pans en­tiers de l’édi­tion ont bas­cu­lé vers le tout nu­mé­rique : le droit, la mé­de­cine, etc. »,

pré­cise Vincent Mo­na­dé, pré­sident du Centre na­tio­nal du livre. « À l’in­verse, cô­té lit­té­ra­ture, le nu­mé­rique re­pré­sente ra­re­ment plus de 6 % des ventes glo­bales. Avec des grands écarts se­lon les genres. »

Sur le po­dium des genres lit­té­raires les plus lus en for­mat nu­mé­rique, ci­tons la ro­mance, le po­lar et les lit­té­ra­tures de l’imaginaire comme la science-fic­tion et la fan­ta­sy. « La ro­mance ren­contre un très grand suc­cès en nu­mé­rique, parce qu’elle cor­res­pond à des mé­ca­niques de lec­ture com­pul­sive dans un genre par ailleurs peu re­pré­sen­té en librairie classique »,

ex­plique Be­noît Ta­riel, res­pon­sable des ventes di­rectes chez TEA. Le nu­mé­rique pè­se­rait ain­si plus de 20 % du chiffre d’af­faires des édi­tions Har­le­quin, soit deux fois plus que pour une mai­son gé­né­ra­liste.

Mais mal­gré la bonne san­té de ces sec­teurs de niche, l’e- book pro­gresse moins vite en France que chez ses

voi­sins étrangers. Com­ment ex­pli­quer cette sin­gu­la­ri­té ? « Les Fran­çais res­tent très at­ta­chés au livre pa­pier, avance Vincent Mo­na­dé du CNL. Il y a un cô­té af­fec­tif lié à la bi­blio­thèque per­son­nelle et à l’image so­ciale qu’elle ren­voie. Le livre est, à nos yeux, un signe ex­té­rieur de ri­chesse in­tel­lec­tuelle ! D’où un pas­sage sur ta­blette moins fluide. »

DES ÉDI­TEURS RÉ­TI­CENTS

D’au­tant que cette fri­lo­si­té a pu d’abord se tra­duire par une ré­ti­cence chez les édi­teurs eux-mêmes. Comme le si­gnale Be­noît Ta­riel, « il a fal­lu du temps avant que les spé­ci­fi­ci­tés du livre nu­mé­rique soient vé­ri­ta­ble­ment prises en compte par les ac­teurs tra­di­tion­nels du sec­teur ». Au­jourd’hui, le plus gros frein au dé­ve­lop­pe­ment se­rait à cher­cher du cô­té de la po­li­tique ta­ri­faire. « On ob­serve un manque de co­hé­rence de la po­li­tique ta­ri­faire glo­bale des édi­teurs. Cer­tains, par exemple, ne changent pas le prix du livre nu­mé­rique au mo­ment de sa sor­tie en poche. » Consé­quence : il ar­rive que, pour un même titre, le lec­teur ait le choix entre un grand for­mat à 20 eu­ros, un for­mat poche à 8 eu­ros et une ver­sion nu­mé­rique à 14 eu­ros. Un écart in­jus­ti­fié, se­lon les li­braires nu­mé­riques.

Autre su­jet de cris­pa­tion : le pi­ra­tage. Moins pra­ti­qué que dans le sec­teur de l’au­dio­vi­suel où les sites de strea­ming sont lé­gion, il cris­tal­lise les craintes. Alors, face au risque que l’e- book ache­té par un seul uti­li­sa­teur soit par­ta­gé et dif­fu­sé à des mil­liers de lec­teurs sur la Toile, les stra­té­gies di­vergent. Cer­tains choi­sissent d’in­té­grer à leur livre des « DRM » ( di­gi­tal rights management). Ces pe­tites pro­tec­tions élec­tro­niques per­mettent de chif­frer l’ac­cès au fi­chier et de li­mi­ter le nombre de co­pies réa­li­sables par le consom­ma­teur. Bien que très coû­teuses à mettre en place, les DRM sont pour­tant fa­ciles à contour­ner par les pi­rates. « En réa­li­té, ces pro­tec­tions gênent beau­coup plus l’uti­li­sa­teur lamb­da que le pi­rate in­for­ma­tique » , ex­plique Vincent Mo­na­dé. Consé­quence : cer­tains édi­teurs, comme Ey­rolles et Bra­ge­lonne, choi­sissent de ne pas prendre en charge cette dé­pense. S’ex­po­sant au risque du pi­ra­tage, ils pré­fèrent en ap­pe­ler à la res­pon­sa­bi­li­té in­di­vi­duelle des lec­teurs.

Es­ti­mée à 7 % du mar­ché, la part du livre nu­mé­rique a- t- elle vo­ca­tion à conti­nuer à croître, ou est- elle en train d’at­teindre son seuil maxi­mal ? « Je pense que le mar­ché re­pré­sen­te­ra, à terme, entre 10 % et 12 %, sans pour au­tant dé­sta­bi­li­ser l’éco­no­mie gé­né­rale du pa­pier » , es­time Vincent Mo­na­dé du CNL. « Les ventes de­vraient pour­suivre leur crois­sance len­te­ment, mais de fa­çon conti­nue, ajoute Be­noît Ta­riel. En France, nous avons ten­dance à sur­es­ti­mer les ré­vo­lu­tions à court terme et à sou­ses­ti­mer celles qui se dé­roulent à moyen et long terme ! »

LE LIVRE AU­DIO EN CROIS­SANCE

Par­mi les axes de dé­ve­lop­pe­ment de l’e-book, le sec­teur du livre au­dio, en pro­gres­sion ac­cé­lé­rée de­puis cinq ans, fait fi­gure de star in­at­ten­due. Long­temps ré­ser­vé aux non-voyants, il élar­git son pu­blic, pro­pul­sé par la gé­né­ra­li­sa­tion de l’équipement mobile et le no­ma­disme des uti­li­sa­teurs. Nu­mé­ro un du sec­teur, la pla­te­forme Au­dio­lib, rat­ta­chée au groupe Ha­chette, a ain­si vu son vo­lume de té­lé­char­ge­ments dou­bler entre 2013 et 2017. De quoi at­ti­ser les convoi­tises d’autres édi­teurs. Le groupe Edi­tis (pro­prié­taire de First, Bel­fond, Ro­bert Laf­font…) fait ses pre­miers pas sur le mar­ché avec Liz­zie, sa nou­velle marque 100 % au­dio. Le géant Ama­zon pour­suit sa pro­gres­sion avec la pla­te­forme de té­lé­char­ge­ments Au­dible. Nou­veaux ar­ri­vés sur le mar­ché, les opé­ra­teurs té­lé­pho­niques entrent dans la danse : le duo Fnac-Ko­bo vient de s’as­so­cier au groupe Orange pour pro­po­ser une offre au­dio aux clients mobile de la marque.

« La grande force du livre au­dio, c’est qu’il at­tire un nou­veau pu­blic consti­tué de per­sonnes qui lisent très peu et qui ne sont ja­mais ame­nées à pous­ser les portes d’une librairie », sou­ligne Be­noît Ta­riel de TEA. Si 2 % des Fran­çais sont dé­ten­teurs d’une ta­blette, « 18 % ont dé­jà “lu” un livre au­dio, dont 7 % au cours des douze der­niers mois », ré­vé­lait au prin­temps une étude d’Ip­sos, réa­li­sée pour le Syn­di­cat na­tio­nal de l’édi­tion.

Uti­li­ser au mieux les pos­si­bi­li­tés of­fertes par le dé­ve­lop­pe­ment du nu­mé­rique im­plique de ne plus mettre dos à dos les deux sup­ports. « Il faut sor­tir des gué­guerres sim­plistes et pen­ser une conti­nui­té tou­jours plus forte entre le pa­pier et le nu­mé­rique », in­siste Be­noît Ta­riel. En vue, la pos­si­bi­li­té d’in­clure à ces ventes les li­brai­ries phy­siques, dont le grand nombre et la ri­chesse consti­tuent un atout pour le mar­ché fran­çais. « On pour­rait ima­gi­ner un sys­tème de carte grâce au­quel les li­braires ven­draient eux aus­si des livres nu­mé­riques. Par exemple, en cas de rup­ture de leur stock, mais pas seule­ment ! » Face aux trans­for­ma­tions de nos pra­tiques cultu­relles, le sec­teur de­vra mi­ser sur plus d’in­ven­ti­vi­té et de com­plé­men­ta­ri­té des usages. Et si la révolution du livre nu­mé­rique ne fai­sait que com­men­cer ?

Es­telle Le­nar­to­wicz

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