Ban­quise, han­tise ex­quise

Un vent froid souffle sur la ren­trée ! Avec les nou­veaux ro­mans de Bé­ren­gère Cour­nut et Hélène Gau­dy, deux éprou­vants pé­riples dans le Grand Nord nous at­tendent, pré­textes à une méditation bé­né­fique sur l’ef­fa­ce­ment de l’homme au pro­fit de la na­ture.

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Après Née contente à Orai­bi (2017), dans le­quel elle nar­rait l’his­toire d’une jeune Amé­rin­dienne des pla­teaux dé­ser­tiques d’Ari­zo­na, Bé­ren­gère Cour­nut change ra­di­ca­le­ment d’am­biance mais pour­suit sa quête littéraire de li­ber­té et l’ex­plo­ra­tion de ces lieux sau­vages ha­bi­tés par l’imaginaire.

Pa­ra­che­vé au cours d’une ré­si­dence d’écri­ture au Mu­séum na­tio­nal d’his­toire na­tu­relle, son nou­veau ro­man, De pierre et d’os, ra­conte l’er­rance su­blime et in­quié­tante d’Uq­su­ra­lik, une ado­les­cente inuite qui se re­trouve isolée de sa fa­mille en pleine nuit, après que la ban­quise s’est frac­tu­rée vio­lem­ment. Dé­sor­mais seule, elle doit avan­cer coûte que coûte et af­fron­ter la pé­nombre et le froid pour sur­vivre – une im­mer­sion sous ten­sion au coeur des im­men­si­tés gla­cées, et sur­tout une ex­pé­rience mystique au plus près de la na­ture et des es­prits. De pierre et d’os est bien plus qu’un simple ro­man d’aven­tures, c’est un voyage in­té­rieur en­voû­tant, au plus pro­fond de l’in­time. Avec ce ré­cit hypnotique, ber­cé par de su­blimes chants tra­di­tion­nels inuits, Bé­ren­gère Cour­nut s’im­pose comme l’une des grandes plumes du na­ture wri­ting à la fran­çaise.

MÉ­MOIRE PHO­TO­GRA­PHIQUE

Les lieux ont tou­jours te­nu un rôle pri­mor­dial dans les ro­mans d’Hélène Gau­dy. Sou­vent in­cer­tains et étranges, ils nous in­ter­rogent sur le rap­port mystique que l’homme en­tre­tient avec le vide et l’ab­sence, sur le lien entre les vi­vants et les morts. C’est en dé­cou­vrant la folle his­toire vraie d’une sé­rie de pho­to­gra­phies que la ro­man­cière a dé­ci­dé de s’ap­pro­prier une nou­velle terre pour dé­ployer son ré­cit. En 1930, à la suite d’une ex­cep­tion­nelle fonte des glaces, on découvre, sur l’île Blanche, au coeur de l’océan Arc­tique, les corps sans vie de Sa­lo­mon Au­gust Andrée, Knut Fræn­kel et Nils Strind­berg. Trente ans au­pa­ra­vant, en 1897, les trois hommes s’étaient lan­cé le pa­ri fou d’at­teindre le pôle Nord en bal­lon. Au mi­lieu des décombres, des pel­li­cules pho­to abî­mées ont en­core des choses à ra­con­ter. À l’aide de ces cli­chés fan­to­ma­tiques, et ar­mée du jour­nal de bord de l’ex­pé­di­tion, Hélène Gau­dy re­crée sous nos yeux le pé­riple de ces hommes in­cons­cients, aveu­glés jus­qu’à l’ab­surde par la soif de no­to­rié­té et par cette cu­rio­si­té trop humaine qui nous pousse à cir­cons­crire le monde pour en dé­voi­ler ses moindres re­coins. À la fois conte phi­lo­so­phique et épo­pée poé­tique, Un monde sans ri­vage conti­nue de vous han­ter long­temps après sa lec­ture. Comme un vieux sou­ve­nir qu’on au­rait pris en pho­to.

Léo­nard Des­brières

A De pierre et d’os par Bé­ren­gère Cour­nut, 218 p., Le Tri­pode, 19 € ★★★☆☆ Un monde sans ri­vage par Hélène Gau­dy, 320 p., Actes Sud, 21 €

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