LES CI­GOGNES SONT IM­MOR­TELLES

Alain Ma­ban­ckou – Seuil

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Mi­chel vit avec ses pa­rents dans une mai­son en bois, si­tuée à Voun­gou, un nou­veau quar­tier de la ville por­tuaire de Poin­te­Noire. Pau­line, sa mère, est ven­deuse de ba­nanes ; son père, Ro­ger, tra­vaille dans un hô­tel du centre-ville. La vie suit son cours ha­bi­tuel jus­qu’au jour où Mi­chel et Ro­ger ap­prennent, à la ra­dio, le meurtre du ca­ma­rade pré­sident Ma­rien Ngoua­bi. Le chef su­prême de la Révolution vient en ef­fet d’être as­sas­si­né à Braz­za­ville, en plein jour, le 18 mars 1977. Avec

Les ci­gognes sont im­mor­telles, Alain Ma­ban­ckou nous plonge dans l’uni­vers de son Con­go na­tal des an­nées 1970, gou­ver­né par un ré­gime so­cia­liste, où les po­pu­la­tions étaient for­ma­tées à se dé­vouer pour la cause de la révolution. À tra­vers

le re­gard in­no­cent d’un ado­les­cent, l’au­teur re­trace l’his­toire po­li­tique de cette an­cienne co­lo­nie fran­çaise, mar­quée par de fortes di­vi­sions tri­bales et par des ri­va­li­tés po­li­tiques entre le Nord et le Sud. Après l’as­sas­si­nat du Pré­sident, le pays s’em­pêtre dans une dic­ta­ture di­ri­gée par une junte mi­li­taire adepte des ar­res­ta­tions ar­bi­traires. L’au­teur de Verre cassé part alors de la si­tua­tion po­li­tique de son pays pour élar­gir son ré­cit au reste du conti­nent, dont une par­tie avait som­bré dans la guerre ci­vile. Alain Ma­ban­ckou nous en­traîne ain­si dans les méandres de l’Afrique pour nous faire dé­cou­vrir, à tra­vers des fi­gures de lutte de li­bé­ra­tion, son vi­sage, au len­de­main des in­dé­pen­dances. Mê­lant les pe­tites his­toires à la grande, l’écri­vain évoque de fa­çon in­ci­sive l’impérialis­me et les im­passes du conti­nent noir.

Elles sont ha­billées comme si elles n’étaient pas ha­billées, on voit tout gra­tui­te­ment

La par­celle

Ma­man Pau­line dit sou­vent que lors­qu’on sort il faut pen­ser à mettre des ha­bits propres car les gens cri­tiquent en pre­mier ce que nous por­tons, le reste on peut bien le ca­cher, par exemple un ca­le­çon gâ­té ou des chaus­settes trouées. Je viens donc de chan­ger de che­mise et de short. Pa­pa Ro­ger est as­sis sous le man­guier, au bout de la par­celle, très oc­cu­pé à écou­ter notre ra­dio na­tio­nale, La Voix de la Révolution Con­go­laise, qui, de­puis hier après- mi­di, ne passe que de la mu­sique so­vié­tique. Sans se re­tour­ner, il me donne des consignes : — Mi­chel, ne traîne pas sur ton che­min ! N’ou­blie pas les courses de ta mère, mon vin rouge, mon ta­bac, et ne perds pas ma mon­naie !

S’il me rap­pelle de ne pas traî­ner, c’est parce que j’ai l’ha­bi­tude d’ad­mi­rer les voi­tures des ca­pi­ta­listes noirs du cô­té de l’ave­nue de l’In­dé­pen­dance en me di­sant que je ne les re­ver­rai plus dans ma vie. Je reste de­bout à les regarder, à ima­gi­ner que plus tard j’en achè­te­rai une, que je la ca­che­rai le soir dans un ga­rage sur­veillé par des bou­le­dogues aux­quels je fe­rai boire du John­nie Wal­ker Red La­bel mé­lan­gé avec de l’al­cool de maïs pour les rendre dix fois plus mé­chants que les chiens des Blancs du centre-ville. Ces pen­sées ne me quittent plus, j’ou­blie les courses de Ma­man Pau­line, je ne me sou­viens plus que Pa­pa Ro­ger m’a aus­si com­man­dé du vin rouge et de la poudre de ta­bac qu’il en­fonce dans les na­rines et qui lui fait cou­ler des larmes.

Mon père s’in­quiète éga­le­ment pour sa mon­naie, du fait que j’ai un pro­blème de­puis l’école pri­maire : les poches de mes shorts sont quel­que­fois per­cées, j’y cache des bouts de fil de fer qui me servent à ré­pa­rer mes sa­vates en plas­tique au cas où elles tom­be­raient en panne en pleine rue. Donc, au lieu de mettre la mon­naie dans ces poches, je la serre fort dans la main droite. Mal­heu­reu­se­ment, au mo­ment où je sa­lue les pa­pas et les ma­mans du quar­tier que je croise sur ma route (c’est obli­ga­toire de le faire pour qu’ils n’aillent pas rap­por­ter n’im­porte quoi chez mes pa­rents), eh bien, la mon­naie tombe par terre. Je dois la ra­mas­ser sans tar­der si­non les gaillards qui fument le chanvre dans les coins des rues vont s’en em­pa­rer pour ache­ter des ca­deaux à ces filles très maigres, les éva­dées, qui va­drouillent avec eux. Si nous les ap­pe­lons les éva­dées c’est de leur propre faute : elles ont fui le do­mi­cile de leurs pa­rents, elles sont ha­billées comme si elles n’étaient pas ha­billées, on voit tout gra­tui­te­ment, elles n’ont pas honte de ça, et en plus elles ac­ceptent de faire avec n’im­porte quel gar­çon des choses que je ne vais pas éta­ler ici, au­tre­ment on va en­core dire que moi Mi­chel j’exa­gère tou­jours et que par­fois je suis im­po­li sans le sa­voir…

Avant de sor­tir de notre par­celle, je la re­garde en dé­tail. Il y a des fils bar­be­lés tout au­tour. L’en­trée c’est juste quatre planches as­sem­blées, avec des es­paces pour que nous sa­chions d’avance qui veut en­trer chez nous. Au­tre­fois, pour em­brouiller Ma­man Pau­line et Pa­pa Ro­ger, je pas­sais entre ces fils bar­be­lés, d’abord une jambe, puis l’autre, je me re­trou­vais dehors sans être bles­sé, et j’al­lais avec mes ca­ma­rades du cô­té de la ri­vière Tchi­nou­ka pour chas­ser les hi­ron­delles et les tis­se­rins gen­darmes. Mais tout ça c’était quand je fré­quen­tais l’école pri­maire, et vu que je suis main­te­nant au col­lège des Trois- Glorieuses, je peux sor­tir par la porte.

C’est Ma­man Pau­line qui a ache­té cette par­celle, et elle a char­gé son pe­tit frère, Ton­ton Mom­pé­ro, de nous bâ­tir une mai­son. C’était trop cher de construire en dur, la nôtre est donc en planches. Les Pon­té­né­grins donnent un sur­nom à ce genre d’ha­bi­ta­tions, ce sont des « mai­sons en at­ten­dant ». Moi je ne suis pas d’ac­cord avec ça car dans ce quar­tier il y a beau­coup de fa­milles qui vou­laient mon­trer qu’elles étaient riches, elles ont com­men­cé en dur, puis n’ont ja­mais po­sé les fa­meuses fe­nêtres qui em­pêchent d’en­tendre les bruits du dehors car elles coûtent très cher. Est-ce que ce ne sont pas plu­tôt ces fa­milles qui ont des « mai­sons en at­ten­dant » ? La nôtre, au moins elle est ter­mi­née pour de bon, il n’y a plus rien à ajou­ter, elle est en planches d’okou­mé avec un toit de tôles et des fe­nêtres en contre­pla­qué. On a deux chambres : une pour moi, une pour Ma­man Pau­line et Pa­pa Ro­ger. Dans celle de mes pa­rents ça sent la naph­ta­line vingt­quatre heures sur vingt-quatre. Cette odeur chasse les ca­fards et autres in­sectes qui abîment les wax de ma mère. Le lit est bien ran­gé grâce à Pa­pa Ro­ger qui a co­pié la tech­nique des femmes de chambre de l’hô­tel Vic­to­ry Pa­lace où il tra­vaille. D’ailleurs sa pa­tronne, Madame Gi­nette, est contente de lui : c’est rare de res­ter vingt ans dans un tra­vail d’hô­tel sans dé­ro­ber les belles nappes de table et sur­tout les draps fa­bri­qués en Eu­rope.

Dans les chambres de l’hô­tel Vic­to­ry Pa­lace les draps sont tout blancs, Ma­man Pau­line ne veut pas de ça chez nous, elle pense que la cou­leur blanche c’est pour les

ca­davres à la morgue de l’hô­pi­tal Adolphe-Cis­sé, elle pré­fère donc mettre ses propres wax très co­lo­rés. Moi ce que j’aime dans leur lit ce sont les grands oreillers et les dessins que ma mère a tri­co­tés dessus : deux oi­seaux qui s’em­brassent avec leur bec, le plus gros c’est Pa­pa Ro­ger, le plus mince c’est Ma­man Pau­line el­le­même. Avec ces oreillers le som­meil est for­cé­ment agréable, sans les lions et les pan­thères qui aiment dé­vo­rer les gens dans les rêves au lieu de dé­vo­rer les bêtes mé­chantes de la ca­té­go­rie des ser­pents ve­ni­meux ou des scor­pions.

Puisque nous n’avons que deux chambres, ça pose beau­coup de com­pli­ca­tions quand les vil­la­geois de notre fa­mille dé­barquent à Pointe-Noire et ne savent pas où dor­mir. On ne va pas les chas­ser, on ne va pas leur dire qu’on ne les connaît pas, alors on les fait cou­cher au sa­lon sur des nattes parce que s’ils dorment sur de vrais lits ils vont se van­ter que c’est main­te­nant leur mai­son à eux, et ils y res­te­ront jus­qu’à leur mort. En plus de ça, si Ma­man Pau­line et Pa­pa Ro­ger meurent avant eux, ils me jet­te­ront dehors pour hé­ri­ter de tout.

Dans le sa­lon nous avons une table qui bouge beau­coup, et ma mère dit qu’elle est han­di­ca­pée, qu’elle a un pied ma­lade. J’ai pour mis­sion d’équi­li­brer ce pied avec deux pe­tits cailloux quand des per­sonnes im­por­tantes viennent man­ger chez nous. Ces cailloux, je les cache dans l’ar­moire près de la fe­nêtre, le seul meuble dont Ma­man Pau­line a hé­ri­té il y a deux ans, après la mort de Ton­ton Al­bert Mou­ki­la qui tra­vaillait à la So­cié­té Na­tio­nale d’Électricit­é, la SNE. Des pa­rents vil­la­geois ve­nus pour les fu­né­railles se sont rués sur tous les biens de son grand frère, ils ont de­man­dé à mes cou­sins de dé­ga­ger de la nou­velle mai­son que leur pa­pa avait construite pour eux au quar­tier Co­ma­pon et de se dé­brouiller ailleurs avec la fa­mille de leur ma­man. Cet oncle était très gen­til, il of­frait le cou­rant aux gens de notre eth­nie qui n’ha­bi­taient pas très loin de sa par­celle, au quar­tier Rex. Nous sommes trop loin de ce quar­tier, le dé­funt Ton­ton Al­bert ne pou­vait pas ti­rer un fil de­puis là-bas jus­qu’à chez nous à Voun­gou pour nous éclai­rer gra­tui­te­ment. Bon, si on n’a pas de cou­rant c’est sur­tout parce que Voun­gou est en­core un nou­veau quar­tier. Ici il y avait au­tre­fois les cimetières des Vi­li, la tri­bu qui vit vers la Côte Sau­vage et qui mange les requins alors qu’il y a d’autres pois­sons moins grands que ça dans la mer. Les chefs cou­tu­miers des Vi­li ont ra­sé les jo­lis cimetières et ont ven­du les par­celles sans consul­ter leurs morts. La vente de ces ter­rains était une bonne nou­velle pour ceux qui ne pou­vaient pas en ache­ter dans les autres quar­tiers de Pointe-Noire où vivent les membres du Par­ti Congo­lais du Tra­vail avec leur gros ventre et leur cal­vi­tie qui brille.

Notre cui­sine est dehors, col­lée à la mai­son, comme un en­fant que la mère porte dans le dos. Il n’y a pas d’ac­cès di­rect pour y en­trer, nous sommes obli­gés de contour­ner toute la mai­son. Les toi­lettes sont en face, bien éloi­gnées de la cui­sine, sans quoi les mau­vaises odeurs vont en­trer dans la nour­ri­ture qu’on est en train de pré­pa­rer, et ça risque de nous cou­per l’appétit. D’ailleurs, elles ne mé­ritent pas le nom de toi­lettes puisque c’est seule­ment quatre tôles que Ton­ton Mom­pé­ro a ras­sem­blées pour évi­ter que les pas­sants nous guettent de­puis la rue. Quand j’ai en­vie de faire pi­pi ou quelque chose d’autre de très grave que je ne veux pas dé­voi­ler ici si­non on va en­core dire que moi Mi­chel j’exa­gère tou­jours et que par­fois je suis im­po­li sans le sa­voir, je dois prendre un seau rem­pli d’eau que je verse à la fin pour que la per­sonne qui vien­dra après moi ne découvre ja­mais ce qui s’est pas­sé avant. Mais at­ten­tion, il faut que je sois vi­gi­lant car si je ren­verse mal l’eau, ça écla­bous­se­ra mes pieds, et les mouches me fe­ront la guerre toute la jour­née.

Les Ma­lon­ga et les Min­don­do

Je passe de­vant la par­celle de la fa­mille Ma­lon­ga. Les trois femmes de Mon­sieur Ma­lon­ga cui­sinent tou­jours en plein air, au mi­lieu de leur par­celle. Mon­sieur Ma­lon­ga répond à ceux qui les cri­tiquent qu’avant, à l’époque de leurs an­cêtres la­ri, la nour­ri­ture se pré­pa­rait à l’air libre sur trois pierres pla­cées en forme de tri­angle, et tout se pas­sait bien, les plats avaient un goût meilleur.

Les en­fants Ma­lon­ga, au nombre de onze, sont char­gés de vé­ri­fier que le feu ne s’éteint pas, au­tre­ment leurs mères ne rem­pli­ront pas leurs assiettes au mo­ment de man­ger. Ké­ké­lé, le grand frère, a douze ans, il passe son Cer­ti­fi­cat d’Études Pri­maires cette an­née, il n’a pas le même maître que j’avais lorsque j’étais à son ni­veau l’an pas­sé, il est dans la classe de Mon­sieur Nga­ka­la Bi­te­kou­te­kou, un type pas très gen­til qui chi­cotte les élèves parce qu’il vou­lait en­sei­gner dans sa ré­gion au nord du pays, l’État n’a pas accepté sa de­mande et l’a en­voyé chez nous dans le Sud pour mon­trer qu’il n’ya­pas de tri­ba­lisme au Con­go et que ce sont les im­pé­ria­listes eu­ro­péens qui cherchent à nous di­vi­ser.

Les Ma­lon­ga ne sont pas des ca­pi­ta­listes noirs, leur père dis­cute par­fois avec Pa­pa Ro­ger sous notre man­guier. Les deux ne peuvent pas par­ler la même langue, nous on est des Ba­bembe. Soit ils parlent la langue de Pointe-Noire, le mu­nu­ku­tu­ba, soit ils parlent en fran­çais, mais en langue fran­çaise Mon­sieur Ma­lon­ga n’ar­ri­ve­ra ja­mais au ta­lon de Pa­pa Ro­ger. Par exemple, un jour mon père a uti­li­sé le mot sym­po­sium. Mon­sieur Ma­lon­ga est res­té bouche bée parce que ce mot était tout neuf dans ses oreilles :

LE LIVRE Les ci­gognes sont im­mor­telles par Alain Ma­ban­ckou, 304 p., 19,50 €. Co­py­right Seuil. En librairie le 16 août.

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