AR­CA­DIE

Em­ma­nuelle Baya­mack-Tam – P.O.L.

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Fa­rah est une ga­mine bos­sue de 14 ans. Au­tour d’elle, on trouve une tri­bu un peu hors norme. Sa mère, une femme dé­pres­sive et hy­per­sen­sible aux ondes élec­tro­ma­gné­tiques ; un père aux pe­tits soins pour son épouse ; une grand- mère LGBT qui ne voit au­cun in­con­vé­nient à se pro­me­ner nue. À l’âge de 6 ans, Fa­rah a re­joint, avec sa fa­mille, les étranges so­cié­taires de Li­ber­ty House. Un an­cien pen­sion­nat pour jeunes filles trans­for­mé en « re­fuge pour freaks » qui re­fusent d’ac­cep­ter le monde mo­derne. Un lieu, au mi­lieu des champs et des ani­maux, consa­cré à l’amour libre, où le na­tu­risme est en­cou­ra­gé. Li­ber­ty

House est un pha­lan­stère ar­chaïque, à l’abri des nou­velles tech­no­lo­gies, où tout le monde par­tage ce qui peut l’être et mène une exis­tence pas­to­rale. La com­mu­nau­té est di­ri­gée par Ar­ca­dy, per­son­nage que l’on croi­sait dé­jà dans un autre ro­man d’Em­ma­nuelle Baya­mack- Tam, Une fille de feu. Un sau­veur, un gou­rou, un chef spi­ri­tuel né en Sy­rie, qui pro­nonce des dis­cours as­sez né­bu­leux. Fa­rah vou­drait à tout prix of­frir sa vir­gi­ni­té à ce­lui qui la sur­nomme Fa­rah Fa­cette ou Fa­rah Di­ba. Mais la pauvre découvre qu’elle n’est ab­so­lu­ment pas do­tée de l’ana­to­mie d’une jeune fille de son âge et que sa pi­lo­si­té est net­te­ment plus celle d’un gar­çon. Rien ne s’ar­range quand elle croise la route d’un mi­grant.

1. Il y eut un soir et il y eut un ma­tin : pre­mier jour.

Nous ar­ri­vons dans la nuit, après un voyage éprou­vant dans la Toyo­ta hy­bride de ma grand-mère : il a quand même fal­lu tra­ver­ser la moi­tié de la France en évi­tant lignes haute ten­sion et an­tennes-re­lais, tout en en­du­rant les cris de ma mère, pour­tant em­maillo­tée de tis­sus blin­dés. De l’ac­cueil re­çu le soir même et de mes pre­mières im­pres­sions quant aux lieux, je ne me rap­pelle pas grand-chose. Il est tard, il fait noir, et je dois par­ta­ger le lit de mes pa­rents parce qu’on ne m’a pas en­core pré­vu de chambre – en re­vanche, je n’ai rien ou­blié de mon pre­mier ma­tin à Li­ber­ty House, de ce mo­ment où l’aube a poin­té entre les ri­deaux em­pe­sés sans vrai­ment me ti­rer du som­meil.

Al­lon­gés sur le dos, les mains mol­le­ment nouées dans leur gi­ron, un masque de sa­tin sur leurs vi­sages de cire, mes pa­rents me flanquent comme deux gi­sants pai­sibles. Cette paix, je ne l’ai ja­mais connue avec eux. De jour comme de nuit, il a fal­lu que je fasse avec les souf­frances de ma mère et les sou­cis tor­tu­rants de mon père, leur agi­ta­tion per­ma­nente et sté­rile, leurs vi­sages convul­sés et leurs dis­cours an­xieux. Du coup, bien que je sois im­pa­tiente à l’idée de me le­ver et de dé­cou­vrir mon nou­veau foyer, je reste là, à écou­ter leur souffle, à me faire pe­tite pour mieux jouir de leur cha­leur et par­ta­ger vo­lup­tueu­se­ment leurs draps.

Du dehors, des trilles guille­rets me par­viennent comme si des ni­chées de pas­se­reaux in­vi­sibles s’as­so­ciaient à ma joie d’être en vie. C’est le pre­mier ma­tin et je suis neuve aus­si. Je fi­nis par me le­ver et m’ha­biller sans bruit pour des­cendre l’es­ca­lier de marbre, no­tant au pas­sage l’usure des marches en leur mi­lieu, comme si la pierre avait fon­du. Je m’agrippe res­pec­tueu­se­ment à la rampe de chêne, elle-même as­som­brie et po­lie par les mil­liers de mains moites qui l’ont em­pau­mée, sans comp­ter les mil­liers de cuisses ju­vé­niles qui l’ont triom­pha­le­ment en­four­chée pour une pro­pul­sion ex­press jusque dans le hall d’en­trée. Au mo­ment même où j’ef­fleure le bois ver­ni, je suis as­saillie de vi­sions sug­ges­tives : Mäd­chen in Uni­form, kilts re­trous­sés sur des jambes gai­nées de laine opaque, che­ve­lures nat­tées, rires ai­gus des filles entre elles. Il y a là quelque chose qui tient aux lieux eux-mêmes, à leur im­pré­gna­tion par un siècle d’hys­té­rie pu­ber­taire et d’ami­tiés sa­phiques — mais je n’en com­pren­drai la rai­son que plus tard, quand j’au­rai connais­sance de la des­ti­na­tion pre­mière de la bâ­tisse où je viens tout juste d’em­mé­na­ger. Pour l’heure, je me contente de des­cendre l’es­ca­lier à pe­tits pas et de hu­mer comme une odeur de re­li­gion dans le grand hall au dal­lage bi­co­lore. Oui, ça sent l’en­caus­tique, le par­che­min, la cire fon­due et la dé­vo­tion, mais je m’en fous com­plè­te­ment : ouste, à moi la li­ber­té, l’air vi­vi­fiant du dehors, l’éva­po­ra­tion de la ro­sée, le pe­tit ma­tin rien que pour moi.

Ar­ca­dy me sur­prend sur le per­ron ma­jes­tueux et sur­mon­té de sa mar­quise à la fer­ron­ne­rie com­pli­quée, im­mo­bile, in­ter­dite face à tant de beau­té : la pi­nède en pente douce, les plants de myr­tilliers, le so­leil que les arbres filtrent en fais­ceaux pou­dreux, l’ap­pel voi­lé d’un cou­cou, le dé­ta­le­ment fur­tif d’un écu­reuil sur un lit de mousses et de feuilles. — Ça te plaît ? — Oui ! C’est trop bien ! — Prends, c’est à toi. Je ne me le fais pas dire à deux fois, et je dé­tale moi aus­si sous les grands arbres, en di­rec­tion du pou­droie­ment ma­gique de la lu­mière, à la re­cherche de cet oi­seau in­vi­sible dont les rou­cou­le­ments ren­contrent si bien ma propre émo­tion. Moyen­nant quoi, je ne tarde pas à tom­ber sur ma grand-mère, plon­gée dans la contem­pla­tion per­plexe d’un gros tu­mu­lus de terre meuble au pied d’un pin. Elle jette à peine un re­gard dans ma di­rec­tion :

— C’est quoi, tu crois ? Une tombe ? On di­rait que quel­qu’un a creu­sé ré­cem­ment. Ça ne me dit rien qui vaille, moi, ce truc, cette mai­son, cet Ar­ca­dy… Je se­rais toute dis­po­sée à me prê­ter au jeu des élu­cu­bra­tions ma­cabres si ma grand-mère n’était pas nue comme un ver sous la feuillée. Na­tu­riste dans l’âme, elle ne perd pas une oc­ca­sion pour se désa­per, mais j’es­pé­rais quand même qu’elle at­ten­drait un peu avant de tom­ber sa robe à se­quins. Pour ma part, je suis ha­bi­tuée à voir Kirs­ten dé­am­bu­ler dans le plus simple ap­pa­reil. Un de mes pre­miers sou­ve­nirs, c’est de m’être trou­vée nez à nez avec sa vulve alors que je sor­tais de ma chambre. Mon re­gard ar­ri­vait à peu près à la hau­teur du pier­cing in­dus­triel qui trans­per­çait l’une de ses grandes lèvres, une sorte de rivet do­ré du plus bel ef­fet, et je n’ai pas pu m’em­pê­cher d’y por­ter la main pour m’en em­pa­rer fer­me­ment, sus­ci­tant des hur­le­ments com­pré­hen­sibles : — Lâche ça, Fa­rah, ce n’est pas un jouet ! Comme je de­vais avoir trois ans, j’ai ti­ré de plus belle sur cet ob­jet fas­ci­nant. Bang, pre­mier sou­ve­nir, pre­mière gifle. J’ai hur­lé moi aus­si, sus­ci­tant l’ir­rup­tion

Je dé­tale moi aus­si sous les grands arbres, en di­rec­tion du pou­droie­ment ma­gique de la lu­mière

af­fo­lée de mes pa­rents. Pre­nant illi­co la me­sure du drame qui venait de se jouer, Mar­qui m’a his­sée dans ses bras avec une di­gni­té ré­pro­ba­trice :

— Kirs­ten, quand même, allez en­fi­ler quelque chose, je ne sais pas moi, une cu­lotte, un tee-shirt ! Vous êtes fa­ti­gante !

— Nous sommes en fa­mille ! Je ne vais quand même pas me gê­ner avec ma propre fa­mille ! Et c’est qu’elle m’a fait mal, en plus, cette pe­tite dinde !

— Bien fait pour vous : la pro­chaine fois vous évi­te­rez de pro­vo­quer les en­fants en bas âge avec votre quin­caille­rie !

Con­trite ma grand-mère a bat­tu en re­traite, mais la le­çon n’a pas por­té et elle per­siste à ex­hi­ber une ana­to­mie os­seuse et bou­ca­née, dont il faut bien re­con­naître qu’elle n’a rien d’obs­cène pour la simple rai­son qu’elle n’a plus rien d’humain. Il faut beau­coup d’ima­gi­na­tion pour se fi­gu­rer que ce pu­bis dé­plu­mé, ces té­gu­ments ocre, ces af­fais­se­ments li­vides, ce ré­seau vei­neux de­ve­nu ser­pen­ti­forme jusque dans son as­pect écailleux ont ap­par­te­nu non seule­ment à une femme mais à une des plus belles de sa gé­né­ra­tion. Et sa poi­trine… Ayant tou­jours cla­mé que le sou­tien-gorge était la mort des seins, elle ne semble pas réa­li­ser que les siens coulent dé­sor­mais pa­ral­lè­le­ment à son tho­rax, ma­me­lons en bout de course à trente cen­ti­mètres de leur lieu de nais­sance et bat­tant la bre­loque au moindre mou­ve­ment.

Comme il est in­utile de cha­pi­trer mon in­gou­ver­nable grand-mère, je m’ac­crou­pis do­ci­le­ment de­vant la tombe fraî­che­ment creu­sée et émiette quelques mottes de terre avant de for­mu­ler une hy­po­thèse : — Ça peut pas être une bête qui a fait ça ? — Mais quel genre de bête ? Une taupe géante ? — Je vais demander à Ar­ca­dy. — Ouais c’est ça, va demander à ton gou­rou. Je sais à peine ce qu’est une taupe et en­core moins ce qu’est un gou­rou, ce qui fait que je reste coite, comme très sou­vent avec Kirs­ten, qui a des idées sur tout, et qui as­sène à tout bout de champ ses opi­nions bien ar­rê­tées. Concer­nant Ar­ca­dy, la mienne n’est pas en­core faite, mais comme il vient de sau­ver ma mère d’une mort cer­taine, d’une ex­tinc­tion à pe­tit feu dans les souf­frances atroces de l’élec­tro-hy­per­sen­si­bi­li­té, j’ai­me­rais que Kirs­ten lui laisse sa chance, et je me risque quand même à lui demander :

— Ben pour­quoi t’es ve­nue avec nous si t’aimes pas Ar­ca­dy ? — Je veille au grain. Elle tourne les ta­lons en di­rec­tion de Li­ber­ty House. Les an­nées n’ont rien en­le­vé à son al­lure al­tière, et elle marche tou­jours comme si elle ar­pen­tait les po­diums, pro­ba­ble­ment in­cons­ciente du spec­tacle qu’offrent le bal­lot­te­ment gru­me­leux de ses tri­ceps et la fonte de ses fesses. Ar­ri­vée en vue de la mai­son, elle se drape va­gue­ment dans sa robe à se­quins – mais je com­pren­drai très vite que je n’ai pas à m’in­quié­ter de l’im­pres­sion que pour­rait créer la nu­di­té de ma grand­mère entre les murs de Li­ber­ty House, dont les ha­bi­tants vivent dans la nos­tal­gie du pa­ra­dis d’avant la chute.

Je reste seule avec le mys­tère ir­ré­so­lu du tu­mu­lus et l’autre grand mys­tère qu’est pour moi cet ar­pent de fo­rêt mé­ri­dio­nale, ses troncs squa­meux, ses fron­dai­sons bruis­santes, ses odeurs de ré­sine, et sa faune à l’af­fût de mes moindres mou­ve­ments. Elle est à moi,

Et je n’ai qu’à regarder le vi­sage de ma mère, en­fin dé­bar­ras­sé de ses voiles d’api­cul­trice et de ses tics de douleur, pour me sen­tir confor­tée dans mes grandes es­pé­rances

cette fo­rêt, Ar­ca­dy me l’a don­née. Qu’il ne s’agisse guère que d’un grand parc do­ma­nial, voi­là qui m’échappe tout à fait : pour moi c’est une jungle in­ex­plo­rée dont je prends l’ad­mi­nis­tra­tion très au sé­rieux. Je ba­lise mes sen­tiers, je marque mes arbres et je re­cense mes su­jets : les pi­pis­trelles, les ca­pri­cornes, les vrillettes, les mé­sanges, les che­nilles, les re­nards, les or­vets… Pas une jour­née ne passe sans que je fasse une nou­velle dé­cou­verte fée­rique : cham­pi­gnons rouges à pois blancs, la­pins fi­gés par la sur­prise, myr­tilles et fraises des bois, nuées de mou­che­rons en sus­pen­sion dans le che­min, plume de geai par­fai­te­ment rayée de bleu et de noir que j’em­poche comme un ta­lis­man.

Quant au mys­tère du tu­mu­lus, il s’éclair­ci­ra quelques jours plus tard, quand nous se­rons conviés, ma fa­mille et moi, à la pose d’une stèle au pied du grand cèdre, les chiens de Li­ber­ty House ayant droit à leur sé­pul­ture. Dom­mage, j’au­rais ai­mé me­ner l’en­quête, pro­cé­der à une ex­hu­ma­tion noc­turne, mettre à jour des os­se­ments hu­mains ou à dé­faut un tré­sor en pis­toles et dou­blons.

Ce­la dit, trop de mys­tères res­tent en­tiers à Li­ber­ty House pour que je perde mon temps à dé­plo­rer qu’on m’ait don­né la clef de ce­lui-ci. Mon en­fance vient de prendre un tour nou­veau, in­es­pé­ré et en­chan­teur, je le sens, et au-dessus de la tombe de ce chien in­con­nu, c’est un sen­ti­ment de ju­bi­la­tion et d’at­tente heu­reuse qui monte en moi. Et je n’ai qu’à regarder le vi­sage de ma mère, en­fin dé­bar­ras­sé de ses voiles d’api­cul­trice et de ses tics de douleur, pour me sen­tir confor­tée dans mes grandes es­pé­rances.

2. N’ayez pas peur

Il était temps : ma mère souf­frait de mi­graines, de pertes de mé­moire, de troubles de la concen­tra­tion et d’ex­té­nua­tion chro­nique. Mon père se por­tait comme un charme mais em­pa­thie ai­dant, il était tout aus­si af­fec­té que sa Bi­chette et lui cher­chait ac­ti­ve­ment un havre, une mai­son de san­té, une ta­nière où elle pour­rait sous­traire aux ondes son hy­per­sen­si­bi­li­té lé­gen­daire. Je sais quel mé­pris ren­contre ce diag­nos­tic et j’ai moi­même l’air d’iro­ni­ser sur les symp­tômes pré­sen­tés par ma mère, mais je peux té­moi­gner qu’avant sa pre­mière cure en zone blanche, elle vi­vait un en­fer.

Dans les sou­ve­nirs que j’ai de cette pé­riode éprou­vante, elle porte en per­ma­nence une sorte de com­bi­nai­son api­cole, une ca­pe­line de pro­tec­tion, un fou­lard an­ti-rayon­ne­ments et des gants tres­sés de fils de cuivre. Cet ac­cou­tre­ment lui vaut d’être un ob­jet de sus­pi­cion tan­dis que je m’at­tire au contraire des re­gards at­ten­dris et com­pa­tis­sants, moi dont la mère s’est conver­tie à un is­lam si ri­go­riste qu’elle ne dé­voile plus un cen­ti­mètre car­ré de chair ou de che­ve­lure ras­su­rantes. Et qui sait si elle ne va pas se ra­di­ca­li­ser et se faire ex­plo­ser, bar­dée de TATP et de bou­lons tout prêts à cri­bler les in­fi­dèles, qui sont lé­gion dans le voi­si­nage ? Au­tant dire que nos rares pro­me­nades tournent ré­gu­liè­re­ment au psy­cho­drame, avec re­tour pré­ci­pi­té à la mai­son d’une Bi­chette éplo­rée sous son ni­qab. Du coup, elle ne sort plus : elle gît sur les cous­sins de son ca­na­pé Mah-jong, parle d’une voix cha­vi­rée et agite des mains do­lentes en di­rec­tion de son staff : Mar­qui, Kirs­ten et moi, res­pec­ti­ve­ment époux, mère et fille de cette élé­gante épave.

Nous vi­vons cal­feu­trés. Des oc­cul­tants mé­tal­li­sés sont ve­nus rem­pla­cer nos beaux ri­deaux de ve­lours : char­gés de ren­voyer les ondes, ils di­visent par trois le champ élec­tro­ma­gné­tique, ce qui n’em­pêche pas Bi­chette d’éprou­ver une vive sen­sa­tion de brû­lure quand elle passe à proxi­mi­té des fe­nêtres. À la dé­charge de Mar­qui, je dois re­con­naître qu’il s’est mis en quatre pour iso­ler notre do­mi­cile, à com­men­cer par la chambre pa­ren­tale : pa­pier peint de blin­dage, bio­rup­teurs, émet­teurs de champs vi­taux censés trans­for­mer la pol­lu­tion élec­tro­ma­gné­tique en ef­fets bé­né­fiques, plantes dé­toxi­fiantes, tout a été fait pour que Bi­chette trouve un peu de re­pos. Peine per­due : elle dort trois heures par nuit, et gé­né­ra­le­ment dans la bai­gnoire, dé­ser­tant le lit conju­gal, pour­tant cein­tu­ré d’un bal­da­quin an­ti-ondes. In­utile de dire que nous n’avons plus d’or­di­na­teurs, plus de té­lé­phones portables, plus de plaques à in­duc­tion. Même la ca­fe­tière élec­trique a été ju­gée in­dé­si­rable. Nous en sommes re­ve­nus au té­lé­phone fi­laire, à la ca­fe­tière ita­lienne en Inox et aux am­poules LED. Oui, mais voi­là, sur dix de nos voi­sins, six ont la Wi-Fi. Sans comp­ter que nous vi­vons évi­dem­ment à proxi­mi­té d’une an­tenne-re­lais. Mar­qui a beau avoir sanc­tua­ri­sé notre ap­par­te­ment, Bi­chette dé­pé­rit, et la liste de ses symp­tômes s’al­longe : cé­pha­lées, dou­leurs ar­ti­cu­laires, acou­phènes, ver­tiges, nau­sées, perte de to­nus mus­cu­laire, dé­man­geai­sons, fa­tigue ocu­laire, ir­ri­ta­bi­li­té, troubles cog­ni­tifs, an­goisses in­coer­cibles, et j’en passe.

Ce­la dit, il me semble que je n’ai ja­mais connu ma mère au­tre­ment que neu­ras­thé­nique et abou­lique. Les mé­de­cins consul­tés ne se sont d’ailleurs pas pri­vés de sug­gé­rer que son dé­fi­cit mo­teur et le ra­len­tis­se­ment de ses fonc­tions men­tales re­le­vaient sans doute da­van­tage de la dé­pres­sion que d’une quel­conque sen­si­bi­li­té à la pol­lu­tion élec­tro­ma­gné­tique. Sauf que la dé­pres­sion est un diag­nos­tic que Bi­chette juge of­fen­sant, ce qui fait qu’elle dé­coche au ca­ra­bin son re­gard de lys bri­sé – car ma mère n’est pas le so­sie de Li­lian Gish pour rien, et même si la plu­part des gens ignorent tout de cette star du muet, on peut comp­ter sur elle pour en per­pé­tuer le sou­ve­nir. No­tez bien que Li­lian Gish est morte cen­te­naire et qu’il en ira sans doute de même pour Bi­chette, comme il en va de toutes les prin­cesses fra­giles et sur­pro­té­gées. Je le dis avec d’au­tant moins d’acri­mo­nie que j’aime pro­fon­dé­ment ma mère et qu’elle mé­rite am­ple­ment cet amour, vu que sa beau­té n’a d’égale que sa gen­tillesse. Elle se­rait même drôle et gaie si la dé­pres­sion, ou l’E. H. S., comme on vou­dra, lui en lais­sait le loi­sir. Oui, au­tant s’ac­cou­tu­mer à ces sigles qui ont en­va­hi notre vie fa­mi­liale, car en plus d’être hy­per­sen­sible aux ondes élec­tro­ma­gné­tiques, ma mère est at­teinte de M.C.S., hy­per­sen­si­bi­li­té chi­mique mul­tiple, et de P. C. I. E, pneu­mo­pa­thie chro­nique idio­pa­thique à éo­si­no­philes – sans comp­ter qu’elle souffre du syn­drome du cô­lon ir­ri­table, mais à bien y regarder, tout ça n’est ja­mais qu’une seule et même pa­tho­lo­gie : l’in­to­lé­rance à tout. Dieu sait qu’elle ne tient pas ça de sa mère, l’in­sub­mer­sible Kirs­ten qui, de son propre aveu, n’a ja­mais connu une mi­nute de vague à l’âme en soixante-douze ans d’exis­tence, et ne com­prend ab­so­lu­ment pas ce qui ar­rive à sa Bi­chette. Et au­tant s’ha­bi­tuer aus­si aux sur­noms, car en en­trant à Li­ber­ty House, cha­cun se voit te­nu d’aban­don­ner son état ci­vil.

Ar­ca­die par Em­ma­nuelle Baya­mack-Tam, 448 p., 19 €. Co­py­right P.O.L. En librairie le 23 août. LE LIVRE

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