KHA­LIL

Yas­mi­na Kha­dra – Jul­liard

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Pa­ris, au soir du 13 no­vembre 2015. Kha­lil, un jeune dé­lin­quant belge, s’ap­prête à com­mettre l’ir­ré­pa­rable près du Stade de France lors­qu’un incident de der­nière mi­nute bou­le­verse ses plans. Contraint de ren­trer chez lui à Mo­len­beek, le dji­ha­diste est à nou­veau confron­té à son triste quo­ti­dien : un père mal­trai­tant, une soeur aî­née au bord du sui­cide, la gri­saille des rues, l’ab­sence de vie so­ciale et sur­tout les « frères » de l’État is­la­mique qui conti­nuent de lui faire mi­roi­ter le pa­ra­dis des mar­tyrs, sans vrai­ment prendre soin de lui. Avec ten­dresse, Yas­mi­na Kha­dra ra­conte les er­re­ments du jeune homme dans sa ville na­tale, la peur de se faire pin­cer par

les flics, ses re­trou­vailles avec son ami d’en­fance qui ne com­prend pas son attitude, ou en­core les ren­dez-vous au ca­fé du coin, où les gens du quar­tier se re­trouvent pour vi­tu­pé­rer contre les bar­bus in­té­gristes. Par­ta­gé entre le doute et la rage d’en fi­nir, Kha­lil a le choix : tra­cer un trait dé­fi­ni­tif sur son pas­sé de ter­ro­riste ou bien re­tom­ber dans les bras de ses dé­mons… Près de dix ans après L’At­ten­tat, Yas­mi­na Kha­dra se plonge une nou­velle fois dans la psy­ché et le par­cours d’un ka­mi­kaze. Com­ment en ar­rive-t-on à une telle ex­tré­mi­té ? Est-il pos­sible de faire marche ar­rière lorsque l’on est en­ga­gé dans la voie du déses­poir ? Voi­là les ques­tions que pose Kha­lil, un ro­man aus­si désen­chan­té que mé­lan­co­lique.

1

Pa­ris, Ville lu­mière. Qu’un seul de ses lampadaire­s s’éteigne, et le monde en­tier se re­trouve dans le noir.

Nous étions quatre ka­mi­kazes ; notre mis­sion consis­tait à trans­for­mer la fête au Stade de France en un deuil pla­né­taire.

Ser­rés dans la voi­ture qui nous trans­por­tait à vive al­lure sur l’au­to­route, nous ne di­sions rien. Il y avait deux frères que je ne connais­sais pas, un de­vant avec Ali le chauf­feur, l’autre sur la banquette ar­rière à cô­té de Driss, et moi.

Le frère de de­vant avait glis­sé un CD dans le lec­teur de bord et de­puis, nous ne fai­sions qu’écou­ter cheikh Saad el-Gha­mi­di dé­cla­mer les sou­rates, la voix aus­si pé­né­trante qu’un en­voû­te­ment. Je n’ai ja­mais en­ten­du quel­qu’un ré­ci­ter le Co­ran mieux que ce sa­vant de l’is­lam. Ce n’étaient pas des cordes vo­cales qu’il avait, mais un arc-en-ciel chan­tant dans la gorge. Je crois que nous en étions émus aux larmes, sauf peut- être Ali qui sem­blait ner­veux der­rière son vo­lant.

J’es­sayais de me dis­traire en contem­plant la cam­pagne ; la voix de Lyès re­ve­nait sans cesse me rap­pe­ler à l’ordre : « Tu veux fi­nir comme Mo­ka ? »

Mo­ka était un peu l’idiot de Mo­len­beek. À soixante ans, il de­meu­rait le même gamin des fau­bourgs où les nuits ar­rivent trop vite. Le ves­ton en cuir gar­ni de pin’s, le jean dé­chi­ré aux ge­noux, il était per­sua­dé que l’âge n’avait pas de prise sur lui. Sa pas­sion, c’étaient les ga­lo­pins qu’il re­trou­vait tous les jours au parc des Muses pour leur ra­con­ter ses quatre cents coups re­vus et cor­sés à l’en­vi sans se dou­ter que son jeune auditoire n’était là que pour se payer sa tête.

Per­sonne ne sou­hai­tait fi­nir comme Mo­ka, en ivrogne dé­glin­gué avec du flou dans les yeux et une cer­velle en berne.

« Re­garde der­rière toi et dis-moi ce que tu vois. » Nous étions dans un ke­bab à mordre dans nos sand­wichs. J’avais je­té un coup d’oeil par-dessus mon épaule. « Im­bé­cile, avait pes­té Lyès, la bouche dé­gou­li­nante de jus. Je te montre la lune et tu re­gardes mon doigt. C’est de ton pas­sé qu’il s’agit. Qu’as-tu fait de ta chienne de vie ? Que dalle. Der­rière toi, il n’y a que du vent. À cinq ans, tu traî­nais dans les rues. Dix ans après, tu cra­pa­hutes en­core sur place. Tu n’as ja­mais ris­qué un pas à l’ex­té­rieur de la case dé­part… Tu sais ce qu’il ar­rive aux types qui at­tendent ce qu’ils n’osent pas al­ler cher­cher ? Ils ne vivent pas, ils pour­rissent sur pied. »

À l’époque, l’ado­les­cent Lyès n’avait ni dieu ni pro­phète. La re­li­gion lui était aus­si étran­gère que ces for­mules ma­thé­ma­tiques qui vous court-cir­cuitent les neu­rones avant que vous ayez fi­ni de les re­co­pier sur le ca­hier. Il n’était qu’un mal lu­né de dix-sept ans qui ne sa­vait rien faire de ses dix doigts, à part mettre son poing dans la fi­gure d’un gars de la ci­té d’en face ou bien mon­trer son ma­jeur à un vi­gile trop cu­rieux.

Il nous en vou­lait, à nous les pau­més du quar­tier, de n’avoir, pour les len­de­mains, qu’une pla­cide in­dif­fé­rence. Il igno­rait lui-même ce qu’il at­ten­dait de nous, mais le fait de nous voir es­sai­mer au­tour de ce bougre de Mo­ka à lon­gueur de jour­née le ren­dait ma­lade.

C’était sans doute pour ne plus avoir Lyès sur le dos que Driss et moi avions ces­sé de fré­quen­ter le vieux hi­bou en blou­son de cuir. Une ma­nière de prou­ver, à l’un et à l’autre, que nous avions gran­di. Mo­ka, lui, était res­té le môme de tou­jours, et d’autres mioches désoeu­vrés avaient pris nos places. Mal­gré notre bon vou­loir, Lyès ne dé­co­lé­rait pas. En aî­né sour­cilleux, il avait im­man­qua­ble­ment un re­proche à nous dé­co­cher. Quelque chose clo­chait chez lui. Son père avait à maintes re­prises son­gé à l’in­ter­ner.

Eh bien, tout ça était fi­ni. Ka­mis et barbe rou­gie au hen­né, Lyès avait trou­vé sa voie et oc­cu­pait le rang d’émir, preux chef de guerre. Il avait ap­pris à dire les choses sen­sées avec ta­lent, à n’exi­ger des autres que ce que lui était ca­pable d’en­tre­prendre, et quand il lui ar­ri­vait de haus­ser le ton, je m’abreu­vais sans mo­dé­ra­tion à la source de ses lèvres. Il m’avait éveillé aux in­di­cibles beau­tés in­té­rieures et avait fait de moi un être éclai­ré. Ma chienne de vie, je l’avais rou­lée dans un tor­chon et je­tée au ca­ni­veau. Ce que je lais­sais der­rière moi ne comp­tait pas. Le meilleur de moi-même était au bout de cette route qui fi­lait droit, aus­si eu­pho­rique qu’un ta­pis vo­lant.

Ali condui­sait les yeux fer­més. Sans carte ni GPS. Il avait été chauf­feur de taxi dans une vie an­té­rieure.

Maître de l’an­ti­ci­pa­tion, Ali ne ris­quait ja­mais un pied quelque part avant de s’as­su­rer qu’il n’y avait pas de mine sous le pa­vé. Pour brouiller les pistes, il avait mis une an­nonce de co­voi­tu­rage sur le Net, et at­ten­du que quatre can­di­dats au voyage l’ap­pellent pour ver­rouiller son té­lé­phone. En cas de gra­buge, la mes­sa­ge­rie de son portable prou­ve­rait aux en­quê­teurs po­ten­tiels que notre trans­por­teur pra­ti­quait sou­vent le co­voi­tu­rage pour payer le car­bu­rant et qu’il n’était pas ha­bi­li­té à fouiller les sacs de ses pas­sa­gers.

Il m’avait éveillé aux in­di­cibles beau­tés in­té­rieures et avait fait de moi un être éclai­ré

Ali n’était pas un ami. J’avais ef­fec­tué trois « com­mis­sions » avec lui. Comme il était tai­seux, j’ignorais où il lo­geait et quel était son vrai nom. Je sa­vais seule­ment, grâce aux in­dis­cré­tions de Ram­dane, que de­puis qu’il avait per­du sa li­cence de taxi, il tra­vaillait au noir et ef­fec­tuait par­fois, pour l’ef­fort de guerre, des na­vettes Bruxelles-Ali­cante-Bruxelles, quelques ki­los de can­na­bis dis­si­mu­lés dans la roue de se­cours. Lyès le sol­li­ci­tait oc­ca­sion­nel­le­ment pour lui confier un ou deux frères en par­tance pour le dji­had ou pour le char­ger de ré­cu­pé­rer un ou deux re­ve­nants de Sy­rie dans tel ou tel trou per­du en France ou en Hol­lande…

Ali ne se dé­pen­sait pas pour la cause. Il mon­nayait ses ser­vices. Si ça ne te­nait qu’à moi, je cra­che­rais sept fois sur le re­vers de ma main gauche pour ne pas avoir à em­prun­ter le même trot­toir que lui, sauf que le fu­mier avait un avan­tage de taille : il était secret, mé­tho­dique, ef­fi­cace, et il n’était fi­ché nulle part.

Je n’avais ja­mais été à Pa­ris. Ma tante ma­ter­nelle y ré­si­dait, pour­tant. Nous n’étions pas très proches, sa fa­mille et la nôtre. Il nous ar­ri­vait de nous croi­ser au bled, cer­tains étés, sans plus. Ma mère trou­vait que sa soeur nous pre­nait pour des pro­vin­ciaux crot­tés ; en réa­li­té elle la ja­lou­sait. Ma tante avait bien né­go­cié sa vie ; elle ha­bi­tait un beau quar­tier don­nant sur la Seine et, mal­gré son veu­vage pré­ma­tu­ré, elle avait fait de ses deux filles un mé­de­cin et une ar­chi­tecte, et de son fils un ban­quier, alors que ma ju­melle Zah­ra, à peine ma­riée, avait été ré­pu­diée sans mé­na­ge­ment au bout de quelques mois, et que Yez­za, ma grande soeur, tri­mait dans un ate­lier clan­des­tin à soixante- dix ki­lo­mètres du ber­cail tan­dis que moi, le gar­çon, le mâle, ce­lui qui se de­vait de faire la fier­té de son père, je n’avais même pas été fi­chu de te­nir deux an­nées de suite au ly­cée.

Ce ven­dre­di 13 no­vembre 2015, c’était la pre­mière fois de mon exis­tence que je m’aven­tu­rais sur les terres de France. Hor­mis les ex­cur­sions sco­laires qui m’avaient fait dé­cou­vrir Rot­ter­dam et Sé­ville, il y avait huit ou neuf ans, je ne quit­tais ma ban­lieue que pour un douar du mas­sif ma­ro­cain de Keb­da­na, dans la ré­gion du Na­dor na­tal de mes pa­rents – un été sur deux, lorsque mon père par­ve­nait à mettre un peu d’ar­gent de cô­té. De la Bel­gique, je connais­sais Liège, où j’avais ef­fec­tué un stage pro­fes­sion­nel de neuf mois, deux ans plus tôt, Char­le­roi, An­vers, Mons où ma soeur aî­née s’abî­mait les doigts et les yeux sur des ma­chines à coudre, et quelques fermes iso­lées sur la fron­tière est du pays pour les be­soins de l’as­so­cia­tion.

C’était donc avec un sen­ti­ment dif­fus que je quit­tais la Bel­gique en sa­chant que mon voyage ne re­le­vait ni d’une ex­cur­sion sco­laire ni d’une vil­lé­gia­ture. Je n’éprou­vais qu’un vague ver­tige à mi-che­min entre l’ébrié­té et l’in­so­la­tion.

Je me rap­pelle un vieil ami de mon père qui venait par­fois dî­ner chez nous, à la mai­son. Il était veuf et sans en­fant. Quand il était émé­ché, il nous cer­ti­fiait que l’âme est im­mor­telle et qu’elle oc­cupe in­dû­ment notre chair comme un corps étran­ger, rai­son pour la­quelle notre or­ga­nisme dé­ve­loppe une ad­dic­tion pour tout ce qui le dé­trui­rait afin de la conju­rer. Il n’avait pas tel­le­ment tort, l’ami de mon père. Tan­dis que je me di­ri­geais vers mon des­tin, j’avais le sen­ti­ment que mon âme et mon corps étaient en froid l’un avec l’autre.

Ali se dé­por­ta sur la pre­mière aire de re­pos pour se dé­faire de sa dou­doune. Il trans­pi­rait trop, pré­tex­ta-t-il. Les deux in­con­nus nous igno­raient. Driss gar­dait le sou­rire. Quand il sou­riait sans rai­son ap­pa­rente, Driss, ça si­gni­fiait qu’il avait la tête ailleurs.

Nous nous connais­sions de­puis notre plus tendre en­fance, Driss et moi. Nous ha­bi­tions le même im­meuble, rue Mel­po­mène à Mo­len­beek, avions été à la même école, as­sis côte à côte au fond de la classe, contents de faire les ma­lins pen­dant les cours et fiers d’être convo­qués dans le bu­reau de Mme Per­rix lorsque l’ins­tit était ex­cé­dé par nos dia­ble­ries. Driss n’était pas le genre à cher­cher noise aux bû­cheurs ou à har­ce­ler les filles. Pour lui, les études étaient une perte de temps ; il vou­lait gran­dir vite pour ai­der sa mère, cais­sière dans un su­per­mar­ché, à joindre les deux bouts… Un jour, pen­dant la ré­créa­tion, j’ai été pris à part par Bru­no Les­ten, une ter­reur de douze ans qui ré­gnait sans par­tage sur les CM2, ra­clant au pas­sage le fond de nos poches et ra­ta­ti­nant la poire qui ne lui re­ve­nait pas. Je ne me rap­pelle pas com­ment Bru­no avait réus­si à me coin­cer, moi qui me dé­me­nais pour l’évi­ter tel­le­ment j’avais peur de lui. Lors­qu’il m’avait sai­si par le cou et écra­sé contre le mur, j’avais failli tour­ner de l’oeil. Driss, qui ne s’était en­core ja­mais bat­tu avec un élève jusque-là, avait d’abord ten­té de rai­son­ner le gros bras. Les choses avaient dé­gé­né­ré ra­pi­de­ment, dé­clen­chant l’une des ba­garres les plus spec­ta­cu­laires que l’école ait connues. À par­tir de ce jour, mon ami Driss était de­ve­nu mon hé­ros. Je ne

Tan­dis que je me di­ri­geais vers mon des­tin, j’avais le sen­ti­ment que mon âme et mon corps étaient en froid l’un avec l’autre

pou­vais plus conce­voir l’exis­tence sans lui. Lorsque ma fa­mille avait em­mé­na­gé rue Her­ko­liers à Koe­kel­berg pour éloi­gner mes soeurs des bar­bus de Mo­len­beek qui trai­taient les filles sans fou­lard de pu­tains en me­na­çant de les dé­fi­gu­rer à l’acide, je re­tour­nais chaque soir et tous les week-ends dans mon an­cien quar­tier re­trou­ver Driss, si bien que, quand mon hé­ros dé­cro­cha du ly­cée, j’en fis au­tant, le plus na­tu­rel­le­ment du monde.

J’étais heu­reux de mou­rir à ses cô­tés.

— Ne te gêne sur­tout pas, mau­gréa le frère de de­vant en arabe, en fu­sillant du re­gard Ali le chauf­feur. Si tu veux faire du foo­ting ou pi­quer un pe­tit somme, pas de pro­blème. On a tout notre temps. — On se­ra à l’heure, ten­ta de le ras­su­rer Ali. — T’es qui pour sa­voir de quoi est faite l’heure qui suit ? Re­prends la route, et que ça saute. Et tu ne t’ar­rêtes plus jus­qu’au ter­mi­nus.

Ali n’in­sis­ta pas. Il ran­gea sa dou­doune dans le coffre et se dé­pê­cha de re­joindre l’au­to­route. Il avait beau étreindre avec force le vo­lant pour dis­si­mu­ler le trem­ble­ment de ses mains, ses mâ­choires cris­pées tra­his­saient la co­lère en train de sourdre en lui.

Nous dou­blâmes une file de se­mi-re­morques avant de re­trou­ver une vue dé­ga­gée sur la cam­pagne. Au mi­lieu d’un champ tout vert, quelques vaches pais­saient. Plus loin, un vil­lage ten­tait d’échap­per à la brume, le clo­cher de son église tel un mât de co­cagne en dis­grâce.

J’es­sayais de ne pen­ser à rien. Com­ment faire le vide dans ma tête alors qu’elle n’était que rushes de vieux films ja­mais res­tau­rés : ma ju­melle cou­rant pieds nus à tra­vers les ver­gers de Keb­da­na ; Yez­za en train d’en vou­loir au monde en­tier ; mon père pa­thé­tique dans son ta­blier de mar­chand de lé­gumes ; ma mère, ombre chi­noise sur écran gris… Al­lais-je leur man­quer ? À ma ju­melle, sans doute. À ma mère, peut-être. Pas à Yez­za. Pas à mon père. Nous ne nous connais­sions presque pas, mon père et moi… Ma fa­mille, c’étaient les co­pains ; ma mai­son, la rue ; mon club pri­vé, la mos­quée. Ma mère ver­se­rait quelques larmes les pre­miers jours, mon père di­rait aux voi­sins et à tous ceux qui dai­gne­raient lui prê­ter l’oreille que je n’étais pas son fils, en­suite la vie re­pren­drait son cours là où elle l’au­rait lais­sé et il ne res­te­rait de moi que de rares pho­tos ra­cor­nies au fond d’un ti­roir.

À quoi ser­vaient- ils, eux ? Qu’avaient- ils fait de leur vie ? Un peu comme Mo­ka, ils sur­vi­vaient en pa­ra­sites ré­sis­tants, ren­dant le monde de moins en moins at­trayant.

Je ne me sou­ve­nais pas d’avoir vu ma mère ha­sar­der un pas à l’ex­té­rieur de la case dé­part. En­gluée dans la rou­tine, elle n’at­ten­dait pas grand-chose des len­de­mains. Elle était telle que je l’avais connue quand j’avais trois ans, la même masse d’in­for­tune et de sou­mis­sion, pro­gram­mée comme une ma­chine, les mains ron­gées par les les­sives, gueu­lant après sa pro­gé­ni­ture et s’écra­sant comme une bouse de vache de­vant son époux. Ma mère était fi­gée dans le temps, sans âge et sans repères ; une Ber­bère ve­nue en Oc­ci­dent se lan­guir de son Rif, pa­reille à un re­mords qui se cherche une culpa­bi­li­té pour se justifier et qui s’aperçoit que la peine est double lorsque l’on est cou­pable d’être une vic­time.

Quant à mon gé­ni­teur, de­puis que j’avais ou­vert les yeux, il m’of­frait le même spec­tacle d’un homme ar­ri­vé au bout du rou­leau et qui tar­dait à se pendre avec une fois pour toutes. Je m’étais sou­vent de­man­dé pour­quoi il avait quit­té le Ma­roc pour s’exi­ler dans une épi­ce­rie belge alors qu’il au­rait pu vendre ses fruits et lé­gumes à Na­dor sans rien chan­ger à ses ha­bi­tudes de flam­beur de bas étage. Il ren­trait chaque soir tor­ché, l’hu­meur mas­sa­crante, sans un bai­ser pour son épouse ni un mot tendre pour ses en­fants.

« Ils moi­si­ront comme les herbes folles, pi­toyables et in­utiles » , dé­cré­tait un prê­cheur ve­nu de Londres don­ner un sens à notre exis­tence.

— Je mets la ra­dio pour voir com­ment ça se passe au Stade de France, sug­gé­ra Ali, pro­ba­ble­ment fa­ti­gué d’écou­ter le cheikh ré­ci­ter sans ré­pit les Saintes Lectures.

— Ce n’est pas en­core l’heure du match, lui si­gna­la Driss.

— Oui, mais il doit y avoir des trucs qui se mettent en place. Hier, l’équipe al­le­mande a été éva­cuée de son hô­tel après une alerte à la bombe. Les ser­vices ne vont pas faire comme si de rien n’était. — Et alors ? dit le frère de de­vant. — Ben, les in­fos pour­raient nous éclai­rer sur le dis­po­si­tif sé­cu­ri­taire dé­ployé au­tour de Saint-De­nis. — Et c’est quoi, ton pro­blème ? — Je suis char­gé de vous conduire à bon port sans en­combre, lui rap­pe­la Ali en haus­sant d’un cran le ton, ir­ri­té par l’agres­si­vi­té dé­dai­gneuse de son voi­sin.

— Tu n’es pas char­gé de nous conduire. Tu es payé pour. Quant au bon port, ce n’est pas de ton res­sort. Il y a quel­qu’un qui veille sur nous, là-haut. Com­pris ? Ali ne ré­pon­dit pas. — Est-ce que tu as com­pris ? s’en­fiel­la le frère. Tu ne touches pas au CD, tu ne touches à rien et tu gardes tes pré­cau­tions pour toi.

— Ce n’est pas la peine de crier, pro­tes­ta Ali. Je ne suis pas sourd.

— Sourd ou aveugle, j’en ai rien à ci­rer. Tu conduis et tu te tais.

Ali en­fon­ça le cou dans ses épaules et n’ajou­ta plus un mot.

Driss fixa lon­gue­ment la nuque de­vant lui, puis il do­de­li­na de la tête et lais­sa tom­ber.

Kha­lil par Yas­mi­na Kha­dra, 270 p., 19 €. Co­py­right Jul­liard. En librairie le 16 août. LE LIVRE

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