En avoir ou pas

En s’em­pa­rant de la ques­tion de l’avor­te­ment aux États-Unis, Joyce Ca­rol Oates livre un état des lieux ma­gis­tral d’une so­cié­té cruel­le­ment di­vi­sée.

Lire - - RENTRÉE LITTÉRAIRE - Jo­syane Sa­vi­gneau

Pour le Washington Post, Un livre de mar­tyrs amé­ri­cains est « l’ou­vrage le plus im­por­tant de Oates ». Même s’il faut se mé­fier des su­per­la­tifs, il est évident que son der­nier ro­man est ma­gis­tral. Quand Joyce Ca­rol Oates se sai­sit d’un su­jet, elle le traite en pro­fon­deur. Pour ce­lui-ci, elle s’est plon­gée au coeur de la bi­go­te­rie cri­mi­nelle amé­ri­caine, celle des « sol­dats de Dieu », qui se donnent pour mis­sion de tuer des mé­de­cins pra­ti­quant des avor­te­ments.

CHRÉ­TIEN ET MEUR­TRIER

Dans les rangs du mou­ve­ment pro-vie Ope­ra­tion Res­cue, un slo­gan est mar­te­lé sans re­lâche : « Au­cun bé­bé ne choi­sit de mou­rir. » Ici, « peu im­porte que la gros­sesse d’une femme soit due à un viol, un in­ceste ou à un autre fac­teur at­té­nuant l’avor­te­ment. Car quelle dif­fé­rence ce­la fait- il pour l’en­fant à naître, ou pour Dieu qui est le père de toute chose ? Au­cune, bien en­ten­du. »

Alors, le ma­tin du 2 no­vembre 1999, Luther Amos Dun­phy, char­pen­tier et chré­tien mi­li­tant, se trouve, fu­sil en main, de­vant un Centre des femmes de Mus­ke­gee Falls, dans l’Ohio, et tue de sang-froid le doc­teur Au­gus­tus Voo­rhees. Ce mé­de­cin idéa­liste tra­vaillait sans cesse et re­fu­sait de voir les pé­rils aux­quels l’ex­po­sait son mé­tier. Risques ag­gra­vés quand il a accepté de quit­ter le Mi­chi­gan pour l’Ohio, État beau­coup plus conser­va­teur. Après avoir éga­le­ment tué le chauf­feur de Voo­rhees, Dun­phy se laisse ar­rê­ter, ne se sen­tant cou­pable de rien. Il est au contraire un hé­ros qui « dé­fend les sans-dé­fense ».

Du des­tin de Dun­phy et de Voo­rhees, on au­rait pu faire un bref ro­man en­ga­gé : d’un cô­té, un pro­tes­tant hys­té­rique, obs­cu­ran­tiste, cri­mi­nel ; de l’autre, un hé­ros fé­mi­niste se bat­tant pour que les femmes, et elles seules, dis­posent de leur corps. Mais ce n’est pas la ma­nière de Joyce Ca­rol Oates. Dans les 860 pages d’Un livre de mar­tyrs amé­ri­cains, elle fait avant tout un état des lieux de la so­cié­té amé­ri­caine ac­tuelle, le por­trait d’un pays to­ta­le­ment di­vi­sé, et montre ce qu’un tel acte – qui n’est pas un « meurtre or­di­naire » – pro­voque dans les deux fa­milles, celle du meur­trier et celle de la vic­time. On suit l’au­teure pas à pas dans cette plon­gée in­time, dé­cri­vant en dé­tail ce que l’on pour­rait ap­pe­ler « le cô­té des pères » et « le cô­té des épouses et des en­fants » – no­tam­ment des deux filles, Nao­mi Voo­rhees et Dawn Dun­phy.

RÉ­COLTES MA­CABRES

Les pères sont tous deux per­sua­dés du bien-fon­dé de ce qu’ils font. L’un sauve des femmes en dé­tresse, l’autre croit sau­ver des en­fants. Cha­cun le paie­ra de sa vie : Au­gus­tus Voo­rhees en 1999, Luther Dun­phy en 2004, par in­jec­tion lé­tale, après deux pro­cès. Une exé­cu­tion bar­bare, qui a du­ré près de deux heures, et qu’au­rait désap­prou­vée le mé­de­cin, op­po­sé à la peine de mort.

La mère de Nao­mi, Jen­na, confie ses en­fants à leur grand-père pa­ter­nel et à sa se­conde femme, avant de leur dire : « Je ne peux plus être votre ma­man. »

Ed­na, la mère de Dawn, na­guère pas­sive, est dé­sor­mais une mi­li­tante an­ti-avor­te­ment qui par­ti­cipe no­tam­ment à des ré­coltes ma­cabres : al­ler cher­cher des foe­tus dans les pou­belles d’un centre pour leur of­frir une tombe et les en­ter­rer dans un ci­me­tière.

Du cô­té des filles, c’est la dé­vas­ta­tion. Nao­mi est « la fille de l’avor­teur »,

Dawn, celle du « cin­glé au fu­sil » .

Nao­mi, après le ly­cée, vit à New York chez sa grand-mère, femme pas­sion­nante dont Oates fait un ma­gni­fique por­trait. La jeune fille veut ra­con­ter la vie de son père. Do­cu­men­ta­riste, elle part faire un re­por­tage à Mus­ke­gee Falls. Dawn de­vient boxeuse. Est-ce parce qu’elle a ap­pris ce­la que Nao­mi dé­cide de faire un do­cu­men­taire sur la boxe ? C’est sur­tout l’oc­ca­sion pour Oates, au­teure de De la boxe, de dé­tailler les com­bats et de trou­ver une fin in­at­ten­due à ce ro­man ex­cep­tion­nel.

À noter, aus­si, la pa­ru­tion du Maître des pou­pées (Phi­lippe Rey), un re­cueil de six nou­velles où Joyce Ca­rol Oates illustre avec brio sa fas­ci­na­tion pour l’hor­reur du quo­ti­dien. En librairie le 5 sep­tembre.

 Un livre de mar­tyrs amé­ri­cains (A Book of American Mar­tyrs) par Joyce Ca­rol Oates, tra­duit de l’an­glais (ÉtatsU­nis) par Claude Se­ban, 864 p., Phi­lippe Rey, 25 €. En librairie le 5 sep­tembre.

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