AYEKA

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À l’époque de sa dis­pa­ri­tion, Epstein ha­bi­tait de­puis trois mois à Tel-Aviv. Per­sonne n’avait vu son ap­par­te­ment. Sa fille Lu­cie lui avait ren­du vi­site avec ses en­fants, mais Epstein les avait ins­tal­lés au Hilton et les y re­joi­gnait au mo­ment des somp­tueux pe­tits-dé­jeu­ners où il se conten­tait d’ava­ler quelques gor­gées de thé. Lorsque Lu­cie lui avait de­man­dé s’ils pou­vaient al­ler chez lui, il s’était dé­ro­bé, pré­tex­tant la pe­ti­tesse et la mo­des­tie des lieux, peu dignes, lui avait-il dit, de re­ce­voir des in­vi­tés. En­core mal re­mise du ré­cent divorce de ses pa­rents, elle l’avait re­gar­dé en plis­sant les yeux – rien, chez Epstein, n’avait ja­mais été pe­tit ni mo­deste –, mais, mal­gré ses doutes, elle avait dû ac­cep­ter, comme elle avait accepté tous les chan­ge­ments in­ter­ve­nus dans la vie de son père. Pour fi­nir, ce furent les po­li­ciers qui firent en­trer Lu­cie, Jo­nah et Maya dans l’ap­par­te­ment de leur père, si­tué dans un im­meuble dé­la­bré près de l’an­cien port de Jaf­fa. La pein­ture s’écaillait et la douche se dé­ver­sait di­rec­te­ment dans les toi­lettes. Un ca­fard tra­ver­sa fiè­re­ment le sol car­re­lé. Ce n’est que lorsque le po­li­cier l’écra­sa sous son pied que Maya, la plus jeune et la plus in­tel­li­gente des en­fants d’Epstein, s’avi­sa qu’il était peut-être le der­nier à avoir vu son père. Si Epstein avait vrai­ment vé­cu ici – les seules choses qui sem­blaient l’in­di­quer étaient des livres gon­do­lés par l’air hu­mide en­trant par une fe­nêtre ou­verte et un fla­con de com­pri­més de Cou­ma­dine qu’il pre­nait de­puis la dé­cou­verte, cinq ans plus tôt, d’une fi­bril­la­tion au­ri­cu­laire. On ne pou­vait dire que le lo­ge­ment fût sor­dide, mais il était pour­tant plus proche des tau­dis de Cal­cut­ta que des ap­par­te­ments dans les­quels ses en­fants et lui avaient ré­si­dé sur la côte amal­fi­taine ou au cap d’An­tibes. En­core que, comme eux, ce­lui-ci avait vue sur la mer.

Ces der­niers mois, Epstein avait été dif­fi­cile à joindre. Ses ré­ponses ne tom­baient plus à n’im­porte quelle heure du jour ou de la nuit. Si, au­pa­ra­vant, il avait tou­jours eu le der­nier mot, c’était parce qu’il ne s’était ja­mais abs­te­nu de ré­pondre. Mais peu à peu, ses mes­sages s’étaient faits plus rares. Le temps entre eux s’al­lon­geait parce qu’il s’était al­lon­gé en lui : les vingt­quatre heures qu’il rem­plis­sait au­tre­fois avec tout ce que l’on pou­vait ima­gi­ner avaient fait place à une échelle de plu­sieurs mil­liers d’an­nées. Fa­mille et amis s’étaient ha­bi­tués à ses si­lences spo­ra­diques. Aus­si, quand il ces­sa de ré­pondre pen­dant la pre­mière se­maine de fé­vrier, per­sonne ne s’en in­quié­ta.

Fi­na­le­ment, ce fut Maya qui, s’éveillant une nuit, sen­tit fré­mir le fil in­vi­sible qui la re­liait en­core à son père et de­man­da au cou­sin d’Epstein d’al­ler voir si tout al­lait bien. Mo­ti, qui avait re­çu de lui plu­sieurs mil­liers de dol­lars, ca­res­sa les fesses de sa maî­tresse en­dor­mie dans son lit, al­lu­ma une ci­ga­rette et glis­sa ses pieds nus dans ses chaus­sures car, bien qu’il fût mi­nuit pas­sé, il était ra­vi d’avoir une bonne rai­son de par­ler à Epstein d’un nou­vel in­ves­tis­se­ment. Mais, une fois ar­ri­vé à l’adresse de Jaf­fa qu’il avait grif­fon­née sur une paume, il rap­pe­la Maya. Il de­vait y avoir une er­reur, lui dit-il, car il était im­pos­sible que son père vive dans un pa­reil trou à rats. Maya té­lé­pho­na alors à Schloss, le no­taire d’Epstein, le seul à sa­voir en­core quelque chose, mais ce­lui-ci lui confir­ma l’adresse. Lorsque Mo­ti fi­nit par ré­veiller la jeune lo­ca­taire du deuxième étage en main­te­nant un doigt bou­di­né sur la son­nette, elle confir­ma qu’Epstein vi­vait bien au-dessus de chez elle de­puis quelques mois, mais ajou­ta qu’elle ne l’avait plus vu ni en­ten­du de­puis des jours, en fait, car elle s’était ac­cou­tu­mée au bruit de ses pas, la nuit, au-dessus de sa tête. Bien qu’elle ne pût le sa­voir au mo­ment où elle s’en­tre­te­nait, en­som­meillée, sur le pas de la porte avec le cou­sin à moi­tié chauve de son voi­sin du dessus, l’in­ten­si­fi­ca­tion ra­pide des évé­ne­ments qui sui­virent ha­bi­tue­rait la jeune femme au bruit des nom­breuses al­lées et ve­nues de gens s’éver­tuant à re­trou­ver la trace d’un homme qu’elle connais­sait à peine mais dont elle avait fi­ni par se sen­tir cu­rieu­se­ment proche.

La po­lice ne me­na l’en­quête qu’une de­mi- jour­née avant que celle- ci fût re­prise par le Shin Bet. Shi­mon Peres en per­sonne ap­pe­la la fa­mille pour dire qu’il était prêt à re­muer ciel et terre. Le chauf­feur de taxi qui avait pris Epstein en charge six jours plus tôt fut ac­ti­ve­ment re­cher­ché et sou­mis à un in­ter­ro­ga­toire. Ter­ro­ri­sé, il sou­rit du dé­but à la fin, lais­sant ap­pa­raître une dent en or. Plus tard, il condui­sit les agents du Shin Bet à la route lon­geant la mer Morte et, après une cer­taine confu­sion due à la ner­vo­si­té, réus­sit à lo­ca­li­ser l’en­droit où il avait dé­po­sé Epstein : une in­ter­sec­tion proche des col­lines dé­nu­dées si­tuées à mi-che­min entre les grottes de Qum­rân et Ein Ge­di. Les équipes de re­cherche se dé­ployèrent à tra­vers le dé­sert, mais ne dé­cou­vrirent que le porte-do­cu­ments mar­qué au chiffre d’Epstein, vide, ce qui, se­lon Maya, ne fai­sait qu’ac­cen­tuer la pro­ba­bi­li­té de sa trans­sub­stan­tia­tion.

Du­rant ces jours et ces nuits, ras­sem­blés dans la suite du Hilton, ses en­fants pas­sèrent sans cesse de l’es­poir à la tris­tesse. Il y avait tou­jours un té­lé­phone en train

La po­lice ne me­na l’en­quête qu’une de­mi-jour­née avant que celle-ci fût re­prise par le Shin Bet

de son­ner – Schloss à lui seul en gé­rait trois – et ils se rac­cro­chaient chaque fois aux der­nières in­for­ma­tions reçues. Jo­nah, Lu­cie et Maya ap­prirent ain­si sur leur père des choses qu’ils ne connais­saient pas.

Mais en dé­fi­ni­tive, ils n’en sur­ent pas da­van­tage sur ce que tout ce­la si­gni­fiait ni ce qu’il était ad­ve­nu de lui. Au fil des jours, les ap­pels té­lé­pho­niques s’étaient es­pa­cés sans pro­duire de miracle. Peu à peu, ils se firent à une réa­li­té nou­velle dans la­quelle leur père, en gé­né­ral si ferme et ré­so­lu, les lais­sait face à un der­nier acte d’une to­tale am­bi­guï­té.

On fit ve­nir un rab­bin qui leur ex­pli­qua en an­glais, avec un fort ac­cent, que, se­lon la loi juive, on de­vait être ab­so­lu­ment sûr d’une mort avant de pou­voir pro­cé­der aux rites de deuil. Lors­qu’il n’y avait pas de ca­davre, un té­moin du dé­cès était consi­dé­ré comme suf­fi­sant. Et même sans ca­davre ni té­moin, on pou­vait se conten­ter de si­gna­ler que la per­sonne avait été tuée par des vo­leurs, noyée, ou em­por­tée par une bête sau­vage. Mais dans le cas pré­sent, il n’y avait ni ca­davre, ni té­moin, ni si­gna­le­ment. Pour au­tant que l’on sache, au­cun vo­leur ni au­cune bête sau­vage. Seule­ment une in­ex­pli­cable ab­sence, là où s’était au­tre­fois trou­vé leur père.

Dif­fi­cile à ima­gi­ner, mais ils en vinrent à trou­ver cette fin adé­quate. La mort était trop étri­quée pour Epstein. À la ré­flexion, même pas une réelle pos­si­bi­li­té. Vi­vant, il avait tou­jours pris toute la place. Il n’était pas d’un gros ga­ba­rit, seule­ment im­pos­sible à conte­nir. Il était ex­ces­sif, dé­bor­dait sans cesse de lui-même et don­nait libre cours à tout : pas­sion, co­lère, en­thou­siasme, mé­pris des autres et amour de l’hu­ma­ni­té tout en­tière. Le dé­bat était le moyen d’ex­pres­sion qu’il avait tou­jours connu et il en avait be­soin pour se sen­tir vi­vant. Il se brouillait avec les trois quarts des gens qu’il avait un temps fré­quen­tés. Les amis qu’il gar­dait étaient, eux, au-dessus de tout soup­çon et Epstein les ai­mait à ja­mais. L’ap­pro­cher re­ve­nait à être soit écra­sé, soit fol­le­ment exal­té. On pei­nait à se re­con­naître dans ses des­crip­tions.

Il avait une foule de pro­té­gés. Il s’in­fil­trait en eux et eux gran­dis­saient sans fin, comme tous ceux qu’il choi­sis­sait d’ai­mer. Ils fi­nis­saient par vol­ti­ger dans les airs à l’ins­tar des bal­lons lâ­chés pen­dant la pa­rade de Thanks­gi­ving des ma­ga­sins Ma­cy’s. Mais un beau jour, ils se pre­naient dans les hautes branches éthiques d’Epstein et écla­taient. Dès cet ins­tant, leurs noms étaient frap­pés d’ana­thème. Dans ses ha­bi­tudes in­fla­tion­nistes, Epstein était pro­fon­dé­ment amé­ri­cain, mais pas dans son mé­pris des fron­tières ni dans son tri­ba­lisme. Il était autre chose, et cette autre chose créait sans cesse des mal­en­ten­dus.

Et pour­tant il avait eu l’art d’attirer les gens, de les ga­gner à sa cause, de les abri­ter sous le large auvent de ses prin­cipes. Brillam­ment illu­mi­né de l’in­té­rieur, il ré­pan­dait cette lu­mière au­tour de lui avec l’ai­sance de ce­lui qui n’a nul be­soin de lé­si­ner ni d’éco­no­mi­ser. Près de lui on ne connais­sait pas l’en­nui. Il se mon­trait tour à tour en­joué, puis sombre, puis en­joué de nou­veau, s’échauf­fait vite, était im­pi­toyable, mais n’était ja­mais moins que to­ta­le­ment captivant. Il était d’une cu­rio­si­té sans bornes et lorsque quelque chose ou quel­qu’un l’in­té­res­sait, il pous­sait très loin ses in­ves­ti­ga­tions. Il était tou­jours per­sua­dé que tout le monde por­te­rait le même in­té­rêt que lui à ces su­jets. Mais rares étaient ceux qui pos­sé­daient son ar­deur. C’étaient tou­jours ses com­pa­gnons qui, à la fin d’un dî­ner, in­sis­taient pour quit­ter la table ; Epstein les sui­vait alors à l’ex­té­rieur du res­tau­rant, fen­dant l’air d’un doigt, fer­me­ment dé­ci­dé à les convaincre.

Il avait tou­jours été au som­met en tout. S’il ne pos­sé­dait pas les ca­pa­ci­tés na­tu­relles, il dé­pas­sait ses li­mites par la seule force de la vo­lon­té. Jeune homme, par exemple, il n’avait rien d’un ora­teur car il zé­zayait. Il n’était pas non plus d’une na­ture spor­tive. Mais, avec le temps, il avait fi­ni par ex­cel­ler dans ces deux dis­ci­plines. Il vain­quit son zé­zaie­ment. Ce n’était qu’en ten­dant l’oreille au maxi­mum que l’on par­ve­nait à dé­tec­ter un dé­faut d’ar­ti­cu­la­tion, là où il avait ef­fec­tué l’opé­ra­tion né­ces­saire. D’autre part, de nom­breuses heures pas­sées au gym­nase, tout comme à dé­ve­lop­per un ins­tinct re­tors et fé­roce, avaient fait de lui un cham­pion de catch poids lé­ger. Lors­qu’il se trou­vait face à un mur, il se pré­ci­pi­tait contre lui à maintes re­prises, se re­le­vant à chaque fois, jus­qu’au jour où il pas­sait car­ré­ment à tra­vers. Cette im­mense dé­pense d’éner­gie était per­cep­tible dans tout ce qu’il fai­sait, mais ce qui au­rait pu sem­bler la­bo­rieux chez quel­qu’un d’autre ap­pa­rais­sait chez lui comme une forme de grâce. En­fant, ses am­bi­tions étaient dé­jà gar­gan­tuesques. Dans la rue de Long Beach, à Long Is­land, où il gran­dit, Epstein re­ce­vait d’une di­zaine de mai­sons une ré­mu­né­ra­tion men­suelle en échange de la­quelle il pro­po­sait ses ser­vices, vingt-quatre heures sur vingt­quatre, avec un pla­fond de dix heures par mois, pré­sen­tés sur une liste tou­jours plus longue qu’il en­voyait en même temps que la fac­ture ( en­tre­tien de pelouse,

Il avait tou­jours été au som­met en tout. S’il ne pos­sé­dait pas les ca­pa­ci­tés na­tu­relles, il dé­pas­sait ses li­mites par la seule force de la vo­lon­té

pro­me­nade de chien, la­vage de voi­ture, jus­qu’au dé­bou­chage de toi­lettes, car il était dé­pour­vu de la com­mande qui sem­blait cou­per tout élan chez les autres). Il al­lait crou­ler sous l’ar­gent parce que telle était sa des­ti­née. Long­temps avant qu’il épou­sât une grosse for­tune, il sa­vait dé­jà exac­te­ment com­ment la dé­pen­ser. À treize ans, il ache­ta avec ses éco­no­mies un fou­lard de soie bleue qu’il por­tait avec la même ai­sance que ses co­pains leurs bas­kets. Com­bien de gens savent dé­pen­ser leur ar­gent ? Sa femme, Lianne, avait tou­jours été al­ler­gique à sa for­tune fa­mi­liale, qui la pa­ra­ly­sait et la ré­dui­sait au silence. Elle avait pas­sé ses jeunes an­nées à ten­ter d’effacer ses pas dans des jar­dins à la fran­çaise. Mais Epstein lui ap­prit à dé­pen­ser. Il ache­ta un Ru­bens, un Sargent et une ta­pis­se­rie de Mort­lake. Il ac­cro­cha un pe­tit Ma­tisse dans son bu­reau. Sous une bal­le­rine de De­gas, il s’as­seyait les fesses à l’air. Il ne s’agis­sait pas pour lui de se mon­trer gros­sier ni hors de son élé­ment. Epstein était très ci­vi­li­sé. Pas raf­fi­né, non – il n’avait au­cun dé­sir de se dé­bar­ras­ser de ses im­pu­re­tés –, mais il avait fi­ni par ac­qué­rir un ex­cellent ver­nis. Il ne voyait rien dans le plai­sir dont on dût avoir honte. Le sien était vaste et réel, si bien qu’il se sen­tait à l’aise par­mi les choses les plus dé­li­cates. Chaque été, il louait le même « mi­nable » cas­tel à Gre­nade, où l’on pou­vait lais­ser traî­ner les jour­naux par terre et mettre les pieds sur les meubles. Il choi­sit un en­droit sur le plâtre du mur pour mar­quer au crayon la crois­sance de ses en­fants. Vers la fin de sa vie, le nom de ce lieu lui met­tait la larme à l’oeil – il y avait fait de telles er­reurs, gâ­ché tant de choses, et pour­tant, là où ses en­fants s’étaient amu­sés en toute li­ber­té à l’ombre des oran­gers, il avait réus­si quelque chose.

Mais une es­pèce de dé­rive avait fi­ni par s’opé­rer. Par la suite, quand ses en­fants y re­pen­saient et es­sayaient de sai­sir ce qui s’était pas­sé, ils voyaient que le dé­but de sa trans­for­ma­tion coïn­ci­dait avec sa perte d’in­té­rêt pour le plai­sir. Un fos­sé s’était ou­vert entre Epstein et son bel appétit, qui avait re­cu­lé au-de­là de l’ho­ri­zon que chaque homme porte en lui. Il tour­nait dé­sor­mais le dos à ses ac­qui­si­tions d’une ex­quise beau­té. Il lui man­quait ce qu’il fal­lait pour har­mo­ni­ser l’en­semble, ou du moins n’en avait-il plus l’am­bi­tion. Les ta­bleaux res­tèrent en­core aux murs un mo­ment, mais il n’y prê­tait plus guère at­ten­tion. Ils conti­nuaient à me­ner leur propre exis­tence et à rê­ver à l’in­té­rieur de leurs cadres. Quelque chose en lui avait chan­gé. L’éner­gie tem­pé­tueuse d’Epstein ne souf­flait plus en ra­fales. Un calme pro­fond, in­so­lite, s’était abat­tu sur toute chose, comme ce­la se pro­duit avant l’ar­ri­vée de phé­no­mènes mé­téo­ro­lo­giques vio­lents. Puis le vent tour­na et s’en­gouf­fra en lui.

C’est à ce mo­ment-là qu’Epstein se mit à se dé­pouiller de ses biens. D’abord une pe­tite ma­quette de Hen­ry Moore dont il fit ca­deau à son mé­de­cin qui l’avait ad­mi­rée lors d’une vi­site. De­puis son lit où le re­te­nait la grippe, Epstein in­di­qua au Dr Sil­ver­blatt le pla­card dans le­quel il trou­ve­rait le pa­pier bulle. Quelques jours plus tard, il en­le­va sa che­va­lière de son pe­tit doigt et la lâ­cha dans la main de Haa­roon, son concierge éba­hi, en guise de pour­boire. In­cli­nant son poi­gnet nu dans la lu­mière au­tom­nale, il se sou­rit à lui-même. Peu après, il fit don de sa Pa­tek Phi­lippe. « J’aime bien ta montre, oncle Jules », lui avait dit son ne­veu, alors Epstein avait dé­fait la boucle du bra­ce­let en cro­co­dile et la lui avait ten­due. « J’aime bien aus­si ta Mer­cedes », ajou­ta le ne­veu, sur quoi Epstein s’était conten­té de sou­rire en ta­po­tant la joue du gar­çon. Mais il re­dou­bla très vite d’ef­forts. Don­nant plus loin, plus vite, il se mit à se dé­pos­sé­der avec la même fougue que celle avec la­quelle il ac­qué­rait ja­dis. Les ta­bleaux par­tirent les uns après les autres dans des mu­sées ; il avait ins­crit le nu­mé­ro du ser­vice d’em­bal­lage dans le ré­per­toire d’ap­pels abré­gés sur son té­lé­phone et sa­vait que tel em­ployé ai­mait les sand­wichs de pain de seigle à la dinde, tel autre les sand­wichs de Bo­logne, si bien que ceux-ci, dé­jà li­vrés, les at­ten­daient à leur ar­ri­vée. Lorsque son fils Jo­nah, tout en es­sayant de ne pas pa­raître vé­nal, ten­ta de le dé­tour­ner de cette phi­lan­thro­pie, Epstein lui dit qu’il se dé­ga­geait un es­pace de ré­flexion. Si Jo­nah lui avait fait re­mar­quer qu’il avait tou­jours été un pen­seur ri­gou­reux, Epstein lui au­rait peut-être ex­pli­qué que cette pen­sée-ci était d’une na­ture tout à fait dif­fé­rente, à sa­voir une ré­flexion qui ne connais­sait pas dès le dé­part son ob­jet. Une ré­flexion sans es­poir de ré­sul­tat. Jo­nah – qui avait tant de choses sur le coeur qu’un soir, lors d’une vi­site pri­vée aux nou­velles ga­le­ries grecques et ro­maines du Met, Epstein, plan­té de­vant un buste du deuxième siècle, y avait vu son pre­mier-né – ne lui avait ré­pon­du que par un silence of­fen­sé. Comme pour tout ce que fai­sait Epstein, Jo­nah vit, dans la ces­sion dé­li­bé­rée de ses biens, un vé­ri­table af­front et une rai­son sup­plé­men­taire de lui en vou­loir.

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