FRED VAR­GAS

Lire - - CONTENTS - Pro­pos recueillis par Claire Cha­zal

Fred Var­gas est le contraire de son hé­ros ré­cur­rent, le com­mis­saire Adam­sberg : elle est aus­si ac­tive et ha­bi­tée qu’il est non­cha­lant et contem­pla­tif. Il a, certes, ré­so­lu toutes ses in­trigues po­li­cières grâce à son in­tui­tion et à son flair, mais la ro­man­cière, elle, est par­tie en croi­sade. Dé­lais­sant pour un temps, seule­ment, ses « rom­pols » – des ro­mans nour­ris de lé­gendes et d’his­toires, tein­tés d’hu­mour et de poé­sie, ni vio­lents ni san­gui­no­lents, qui l’ont ren­due si po­pu­laire –, elle s’est faite l’apôtre de l’en­vi­ron­ne­ment. Son der­nier livre, L’Hu­ma­ni­té en pé­ril. Vi­rons de bord, toute !, à la couverture orange et bleue, nous alerte et sonne comme une mise en de­meure. Sans eau ni nour­ri­ture, notre pla­nète est en dan­ger. Nous ne pour­rons plus y vivre d’ici à la fin du siècle si nous ne fai­sons rien pour ré­duire le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ! Voi­là ce que Fred Var­gas, chiffres à l’ap­pui, veut nous dé­mon­trer. Elle m’en parle presque sans s’ar­rê­ter, dans une sorte d’apnée et avec une fièvre qui ne peut que nous tou­cher. Déses­pé­rée après l’échec de la COP24 en dé­cembre 2018, elle s’est mise au tra­vail dans une to­tale exal­ta­tion. Pour elle, l’en­jeu est consi­dé­rable. En cher­cheuse qu’elle est, elle a com­pul­sé tous les rap­ports d’ex­perts, truf­fant son essai de don­nées scien­ti­fiques. Elle n’a rien lâ­ché : « Ce livre m’a beau­coup coû­té, le su­jet m’a lais­sée hé­bé­tée et m’em­pêche tou­jours de dor­mir. » Ar­chéo­logue, Fred Var­gas a long­temps tra­vaillé au CNRS et a fi­ni par se consa­crer à l’écri­ture. C’est en em­prun­tant le pseu­do­nyme de sa soeur ju­melle peintre qu’elle pu­blie son pre­mier livre, Les Jeux de l’amour et de la mort, en 1986, et dé­croche un prix. Puis les suc­cès s’en­chaînent, avec une quin­zaine de ro­mans dont les per­son­nages at­ta­chants tiennent le lec­teur en ha­leine. Quand sort la re­cluse est son der­nier titre, sor­ti en 2017. Elle avait dé­jà mis sa no­to­rié­té au ser­vice d’une cause, celle de Ce­sare Bat­tis­ti, cet ac­ti­viste ita­lien d’ex­trême gauche me­na­cé d’ex­tra­di­tion, au­jourd’hui en pri­son dans son pays. Cette fois, c’est pour l’ave­nir de l’hu­ma­ni­té que cette au­teure sau­vage est sor­tie de sa ré­serve.

À noter aus­si, la sor­tie en DVD de l’adap­ta­tion té­lé­vi­sée de Quand sort la re­cluse, par Jo­sée Dayan (Ko­ba Films).

Dé­lais­sant pour un temps ses « rom­pols », elle s’est faite l’apôtre de l’en­vi­ron­ne­ment

On vous connaît sur­tout pour vos ro­mans po­li­ciers, qui sont à la fois ori­gi­naux, per­son­nels et tou­chants. Vous aviez dé­jà écrit un court texte, en 2008, sur le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Au­jourd’hui, vous pu­bliez cet essai, L’Hu­ma­ni­té en pé­ril, vé­ri­table cri d’alerte. Pour­quoi main­te­nant ?

• Fred Var­gas. Je fai­sais stu­pi­de­ment confiance au fait que les gou­ver­ne­ments al­laient écou­ter les re­com­man­da­tions du GIEC [ Groupe d’ex­perts in­ter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évo­lu­tion du climat], qui sont in­at­ta­quables, et que l’on peut trou­ver dans un rap­port de 400 pages – ré­duit à 29 pages pour les hommes po­li­tiques. Il a été éla­bo­ré par 86 ex­perts, dont des gla­cio­logues, des cli­ma­to­logues, etc. L’échec mor­ti­fère de la COP24 m’a vé­ri­ta­ble­ment cho­quée, et m’a tel­le­ment mise en co­lère que j’ai vou­lu dé­ve­lop­per ce pe­tit texte écrit en 2008 pour in­for­mer les gens, lais­sés dans l’igno­rance par les gou­ver­ne­ments. J’en­tends trop sou­vent dire qu’entre 2 et 5 de­grés de ré­chauf­fe­ment, on ne va pas pi­nailler. Le G8 a res­ser­ré la four­chette par rap­port aux accords de Pa­ris, en af­fir­mant qu’il fal­lait se main­te­nir à 1 de­gré, nous sommes dé­jà à 1,1 de­gré… À 1,5 de­gré, le quart du globe va être im­pac­té, et cer­tains pays se­ront me­na­cés. À plus de 2 de­grés, la moi­tié de la pla­nète se­ra en pé­ril et les trois quarts de l’hu­ma­ni­té se­ront en dan­ger de mort – soit quatre mil­liards d’in­di­vi­dus, c’est dé­ment ! Il faut ab­so­lu­ment que les gens prennent conscience des consé­quences dra­ma­tiques du dé­rè­gle­ment cli­ma­tique sur l’eau et sur le ren­de­ment agri­cole. Le livre de Pa­blo Ser­vigne, [ Com­ment tout peut s’ef­fon­drer], qui m’a aus­si aler­tée, dé­ve­loppe très bien ces thé­ma­tiques. L’ob­jec­tif des COP21 et 24 n’était-il pas, jus­te­ment, de se réunir pour dis­cu­ter de ces pro­blèmes ?

• F. V. Comme l’a dit le se­cré­taire gé­né­ral de l’ONU à Da­vos : face à la plus grande me­nace que l’hu­ma­ni­té ait ja­mais vé­cue, nous conti­nuons de fi­nan­cer les hy­dro­car­bures à taux zé­ro avec, pour consé­quence, un sur­en­det­te­ment mons­trueux. Au lieu de pro­gres­ser dans le bon sens, on avance dans le sens contraire. Les deux im­menses pro­blèmes sont le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique et la pol­lu­tion. On ne peut plus boire l’eau des ri­vières : plus de 90 % des eaux de la Terre sont pol­luées. Ac­cep­ter un tel ré­chauf­fe­ment re­vient à ac­cep­ter qu’un quart des ha­bi­tants de la pla­nète meure, c’est un crime contre l’hu­ma­ni­té ! De­puis le pre­mier Som­met de la Terre à Stock­holm, en 1972, rien n’a été fait. Les gaz à ef­fet de serre ont aug­men­té, la courbe de pol­lu­tion est mon­tée de ma­nière ex­po­nen­tielle…

Vous met­tez en cause les lob­bies et l’im­puis­sance des gou­ver­ne­ments…

• F.V. Les mul­ti­na­tio­nales et les lob­byistes sont en­fer­més dans une né­vrose ob­ses­sion­nelle – avoir tou­jours plus d’ar­gent –, qui ne per­met à au­cune autre idée, à au­cun autre mo­dèle éco­no­mique, de ren­trer dans leur sys­tème de pen­sée. Les hommes po­li­tiques sont ob­nu­bi­lés par l’ar­gent et la crois­sance pour être ré­élus. Ils nous poussent à consom­mer tou­jours plus. L’ob­so­les­cence pro­gram­mée est une honte ab­so­lue ! Les gou­ver­ne­ments et les lob­bies marchent en­semble, no­tam­ment au ni­veau des élec­tions. Au Bré­sil, des cen­taines de mil­lions de pu­bli­ci­tés ont été lan­cées sur WhatsApp, en fa­veur de Bol­so­na­ro. La mul­ti­pli­ca­tion de fake news a ain­si per­mis son élec­tion et l’ap­pli­ca­tion de son pro­gramme, qui pré­voit la dé­fo­res­ta­tion mas­sive en Ama­zo­nie, dé­trui­sant la vie des In­diens au­toch­tones. L’im­pact d’une telle po­li­tique au ni­veau mon­dial est sans ap­pel. Aux États-Unis, les sec­teurs agroa­li­men­taire et automobile ont eu tout in­té­rêt à pla­cer un cli­ma­to-scep­tique à la tête de l’État. Tout ce­la est sou­te­nu par les pu­bli­ci­tés, qui nous sol­li­citent sans cesse, en nous in­ci­tant à consom­mer tou­jours plus.

J’ai vou­lu in­for­mer les gens, lais­sés dans l’igno­rance par les gou­ver­ne­ments

Notre pays n’est-il pas moins ir­res­pon­sable que les autres ? En tant que lan­ceur d’alerte ?

• F.V. Les po­li­tiques n’ont ab­so­lu­ment rien fait, ils ajoutent tou­jours des me­sures éco­lo­giques à leurs pro­grammes de ma­nière dé­co­ra­tive. La France a plu­tôt mon­tré le mo­dèle à suivre aux pays pol­lueurs, car la pu­bli­ci­té nous a fait confondre l’abon­dance de biens et le bon­heur. Ni­co­las Hu­lot a été obli­gé de dé­mis­sion­ner, c’était pré­vi­sible, il avait les mains liées.

La France a quand même vou­lu taxer les Ga­fa…

• F.V. Oui, mais c’est pu­re­ment décoratif car, au fi­nal, l’Eu­rope laisse s’éva­der en fraudes fis­cales mille mil­liards d’eu­ros par an. Les taxes sur les in­dus­tries sont

très faibles. Idem pour les co­losses du nu­mé­rique, qui ne paient que 9 % d’im­pôts. Ama­zon a réa­li­sé je ne sais com­bien de mil­lions de chiffres d’af­faires en France et ne paie pas d’im­pôts. Tout est in­ter­con­nec­té, nous sommes dans un monde sys­té­mique.

Vous êtes pour une crois­sance zé­ro ?

• F.V. Je suis d’ac­cord avec la GIEC : d’ici à 2035, il faut im­pé­ra­ti­ve­ment ré­duire les émis­sions de gaz à ef­fet de serre pour ar­ri­ver à 0 % d’ici à 2050. Ce n’est pas du tout le che­min pris par les gou­ver­nants. Trente pour cent des es­pèces d’oi­seaux ont dis­pa­ru, l’ex­tinc­tion des in­sectes est alar­mante en rai­son des pes­ti­cides qui les privent de nour­ri­ture. Les gens s’en foutent, mais ce n’est pas leur faute, car on ne les in­forme pas.

Les jeunes, comme Gre­ta Thun­berg et les pé­ti­tions, comme « L’af­faire du siècle » si­gnée par des mil­lions de per­sonnes, montrent que les ci­toyens se sentent concer­nés…

• F. V. De­puis six mois, je sens que ça bouge. Les gens ont be­soin de man­ger, de boire, de tra­vailler… Par­lons du tra­vail, jus­te­ment. La crise des Gi­lets jaunes est par­tie de cette ques­tion : « Com­ment va-t-on bou­cler nos fins de mois ? ». Tant de Fran­çais sont payés au Smic et n’ar­rivent pas à sub­ve­nir à leur be­soin. Ce mou­ve­ment est très com­plexe, hé­té­ro­gène po­li­ti­que­ment. Cer­tains sont ve­nus se joindre à la ré­cente ma­ni­fes­ta­tion sur le climat. Nous étions 70 000, et ce n’était pas as­sez, il au­rait fal­lu des mil­lions de per­sonnes. Du fait de la sé­che­resse, on a per­du, 12 à 20 % des ré­coltes en France. Ima­gi­nez lors­qu’on se­ra à 2 ou 5 de­grés de plus… Le pour­cen­tage de ren­de­ment agri­cole at­tein­dra un ni­veau ca­tas­tro­phique et il se­ra dif­fi­cile de nour­rir la po­pu­la­tion. La pro­duc­tion de fleurs baisse à cause du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Il est alar­mant de sa­voir qu’on ne peut plus les ar­ro­ser sans avoir re­cours à la dé­pol­lu­tion de l’eau. Au long de la Loire et de la Seine, douze cen­trales nu­cléaires sont im­plan­tées. Elles uti­lisent de l’eau en conti­nu, et n’ont pas le droit de la re­ver­se­ren rai­son de sa no­ci­vi­té et de sa tem­pé­ra­ture trop élevée. On ne pour­ra bien­tôt plus re­froi­dir les cen­trales faute de dé­bit d’eau. Plus le ré­chauf­fe­ment se­ra im­por­tant, plus le ni­veau des fleuves bais­se­ra, c’est un fait… dont je n’ai pas beau­coup par­lé, car je ne vou­lais pas pu­blier un gros vo­lume qui ef­fraie­rait les lec­teurs. C’est aus­si pour ce­la que j’ai choi­si un style très aty­pique pour ce livre, qui pro­pose des ac­tions, pas des so­lu­tions. Il est urgent d’an­ti­ci­per l’ave­nir.

Vous y faites des études com­pa­ra­tives. Quelle éner­gie al­ter­na­tive pro­po­sez-vous ?

• F.V. Avant de par­ler des actes, j’ex­pose les prin­ci­paux axes d’in­for­ma­tions pour per­mettre aux gens de se mo­bi­li­ser afin de les mettre en oeuvre. Si on n’est pas in­for­més, on n’a au­cune rai­son d’agir. En trois jours, mon livre a été ven­du à 16 000 exem­plaires, je pen­sais n’en vendre que 1 000. Je me suis dit qu’en pu­bliant cet ou­vrage sous le nom de Fred Var­gas, ce­la re­bu­te­rait moins les gens que s’il avait été si­gné par un ex­pert. Flam­ma­rion l’a mis au ta­rif le plus bas pos­sible.

Que faites-vous, au quo­ti­dien, pour lut­ter contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ? • F.V. Des mi­cro-ac­tions : je n’uti­lise ma voi­ture que pour faire 260 ki­lo­mètres par an. Si­non, je prends les tran­sports en com­mun, je suis éco­nome en éner­gie. De­puis ce livre, je mange moins de viande. Avant de m’in­for­mer, j’étais un peu comme tout le monde, je fai­sais confiance à nos gou­ver­ne­ments, qui sont censés être res­pon­sables de nos vies. Pour se mo­bi­li­ser, il faut sa­voir pour­quoi.

Les Fran­çais qui peinent à bou­cler leurs fins de mois peuvent-ils avoir la li­ber­té de pen­ser à ces pro­blèmes ?

• F.V. Non, c’est pour­quoi j’ai écrit ce livre : les gens n’ont pas le temps de cher­cher ces in­for­ma­tions. J’ai dû trier des mil­liers de sources. J’ai été cher­cheuse pro­fes­sion­nelle pen­dant vingt ans, je sais m’in­for­mer, croi­ser les sources fiables… Une fois qu’on a un point fo­cal bien iden­ti­fié par des sources sé­rieuses, on peut l’uti­li­ser. Ce­la m’a pris deux mois de re­cherches avant de ti­rer un cor­pus d’in­for­ma­tions pour mon essai.

Quel par­ti po­li­tique pour­rait agir con­crè­te­ment sur ces ques­tions ?

• F.V. Il fau­drait un par­ti éco­lo­gique in­dé­pen­dant du gou­ver­ne­ment. Si Ni­co­las Hu­lot est par­ti, c’est parce qu’il ne pou­vait rien faire, l’État étant à la mer­ci des lob­bies. J’ai consul­té les sites mi­nis­té­riels, ils n’évoquent ja­mais le pou­voir ré­chauf­fant du mé­thane et le pro­toxyde d’azote : deux lob­bies qu’il est vi­tal de faire tom­ber. On parle d’un siècle où se joue l’ex­tinc­tion ou non de l’hu­ma­ni­té, c’est tout à fait clair, il n’y a pas d’am­bi­guï­té. Si on conti­nue sur cette tra­jec­toire, il fe­ra 10 de­grés de plus sur les conti­nents. La phy­sio­lo­gie de l’être humain ne pour­ra pas le sup­por­ter et on mour­ra tous !

N’est-il pas trop tard ?

• F.V. Pas tout à fait, mais il y a ur­gence. Un autre phé­no­mène, que j’évoque à la fin du livre, va s’ac­cé­lé­rer : le sur­en­det­te­ment des mé­nages et des en­tre­prises. Sur les onze crises éco­no­miques sur­ve­nues du­rant ce siècle, dix étaient liées à une crise éner­gé­tique. Les banques cen­trales prêtent aux en­tre­prises fran­çaises à des taux nuls. La bulle du sur­en­det­te­ment est mons­trueuse, l’ar­gent qu’on croit dé­te­nir a été fa­bri­qué. Le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique cause éga­le­ment très grave un pro­blème d’ali­men­ta­tion. Les ré­coltes risquent de de­ve­nir ca­la­mi­teuses. Si les gens ont beau­coup moins de nour­ri­ture, ce­la va pro­vo­quer une pa­nique gé­né­ra­li­sée. Sans comp­ter que la pro­duc­tion de pé­trole conven­tion­nel a dé­jà at­teint son pic his­to­rique en 2006. En 2025, nous al­lons fran­chir ce­lui du pé­trole non- conven­tion­nel. Pour main­te­nir ce mode de pro­duc­tion, on s’en­lise dans une forme de dé­ni : « la tech­no­lo­gie nous sau­ve­ra »… Mais il faut ré­agir vite, car en de­çà d’un cer­tain seuil de bio­di­ver­si­té et de pré­ser­va­tion des fo­rêts pri­maires, nous mour­rons. Pour­tant, il y a des so­lu­tions pour évi­ter le pire. Dans le sys­tème agri­cole ac­tuel, il existe un autre moyen, aux ren­de­ments égaux, voire su­pé­rieurs, à l’agri­cul­ture in­dus­trielle : l’agri­cul­ture bio­lo­gique, qui peut four­nir des mil­lions d’em­plois. Il faut se fixer des ob­jec­tifs : at­teindre 0 % d’émis­sions de gaz à ef­fet de serre d’ici à 2050, li­mi­ter le CO , le mé­thane, le pro­toxyde d’azote et les gaz fluo­rés, qui sont ter­ri­fiants, dont le NF3. Il est des mil­liers de fois plus ré­chauf­fant que le CO mais, comme il sert à la fa­bri­ca­tion d’écrans plats et que le sec­teur est en pleine ex­pan­sion, on conti­nue à l’ex­ploi­ter. Soit on garde ce mo­dèle et on meurt, soit on en change et on vit.

Au­riez-vous en­vie de por­ter ce mes­sage à des po­li­tiques ? Vous êtes re­con­nue, les gens aiment votre lit­té­ra­ture, vos per­son­nages, votre uni­vers, ils ont le sen­ti­ment de vous connaître…

• F.V. Vu ce que j’ai mis sur le dos aux gou­ver­ne­ments in­trin­sè­que­ment liés aux lob­bies, j’hé­site à le faire par­ve­nir à la Pré­si­dence. Je l’ai en­voyé à une per­son­na­li­té po­li­tique que j’ai connue, et Ni­co­las Hu­lot m’a contac­tée. Je ne l’ai, en re­vanche, pas en­voyé à Em­ma­nuel Ma­cron. Si ja­mais Édouard Phi­lippe, qui a lu Ef­fon­dre­ment de Ja­red Dia­mond, pou­vait s’y in­té­res­ser…

Vous qui n’êtes pas dé­mons­tra­tive, n’est-ce pas dif­fi­cile de vous re­trou­ver, avec ce livre, en pre­mière ligne ?

• F. V. J’ai été pous­sée à l’écrire, de ma­nière im­pé­rieuse et spon­ta­née. Il est très dif­fi­cile de trou­ver un livre qui traite de la to­ta­li­té du pro­blème. Je vou­lais qu’il soit ac­ces­sible à tous, qu’il se lise ai­sé­ment. J’y ai même glis­sé quelques touches d’hu­mour. Je l’ai écrit de ma­nière très libre. Il fal­lait que les gens com­prennent, qu’ils sachent qu’à cause des trai­te­ments de l’agri­cul­ture in­dus­trielle, cer­tains sols sont dé­pour­vus de vers, qu’on a dé­jà per­du 90 % des abeilles – qui servent à la pol­li­ni­sa­tion de 80 % des plantes –, que, dans cer­tains en­droits, on pol­li­nise à la main. En France, chaque an­née, 30 % des co­lo­nies d’abeilles meurent. On ne peut pas re­pro­cher à l’Asie d’uti­li­ser leurs usines à char­bon puisque ce sont la France et les États- Unis qui leur ont mon­tré l’exemple. À Pé­kin, les en­fants ne savent pas que le ciel est bleu. L’Ama­zo­nie est en train d’ex­pul­ser plus de CO qu’elle n’en pro­duit. Le lobby agroa­li­men­taire m’ob­sède. Il sert à l’éle­vage de chep­tels im­menses : de­puis 1950, les pays riches ont mul­ti­plié par cinq leur consommati­on de viande. Au­jourd’hui, on compte quatre

Au vu de la si­tua­tion, écrire un ro­man po­li­cier me pa­raît dé­ri­soire

têtes d’ani­maux par être humain, c’est un poids consi­dé­rable pour la pla­nète. Le lobby d’éle­vage agri­cole uti­lise les sols pour plan­ter du so­ja trans­gé­nique afin de nour­rir le bé­tail, qui émet beau­coup plus de mé­thane que s’il consom­mait de l’herbe. La dé­fo­res­ta­tion sert à la culture du col­za et de l’huile de palme, per­met­tant de pro­duire des bio­car­bu­rants. Ces cultures, qui oc­cupent des ter­ri­toires im­menses, sont scan­da­leuses. Les bio­car­bu­rants sont trois fois plus pol­luants que le die­sel. C’est un lobby co­los­sal qui ne ré­tro­cède pas l’ar­gent aux po­pu­la­tions pauvres. Les Bré­si­liens, par exemple, ne pro­fitent pas de cet ar­gent. Il y a deux grands im­por­ta­teurs de viandes éle­vées au Bré­sil : les États-Unis et l’Eu­rope. Si ce pe­tit livre marche, j’es­père qu’il se­ra tra­duit en Eu­rope, comme mes po­lars.

Allez-vous conti­nuer sur cette lan­cée ? • F. V. Pour le mo­ment, au vu de la si­tua­tion, écrire un ro­man po­li­cier me pa­raît dé­ri­soire. Je me ré­fu­gie dans la lit­té­ra­ture quand je n’en peux plus. En ce mo­ment, je me re­plonge dans le xix e siècle, je re­lis Alexandre Du­mas. Je ne sais pas en­core ce que je vais faire, je n’en suis pas là, je vais voir com­ment j’évo­lue. Je ne peux pas aban­don­ner le com­bat. J’ai vou­lu in­for­mer les gens pour les mo­ti­ver à se battre. De­puis soixante ans, on es­père que nos élus fassent quelque chose pour nos vies. Si le gou­ver­ne­ment taxait Google, il pour­rait aug­men­ter le smic. C’est trop tôt, trop grave, pour que je me mette à ré­écrire un nou­veau livre de fic­tion.

Vous ne pou­vez pas aban­don­ner les lec­teurs qui connaissen­t et aiment votre uni­vers…

• F.V. Je ne vais pas les aban­don­ner, on va voir ce qui se passe. J’ai du mal à m’in­té­res­ser à « qui a tué qui ? ». Dans L’Hu­ma­ni­té en pé­ril, je ne ra­conte pas un crime, mais le plus grand crime qui ait ja­mais été per­pé­tré.

Il n’y a pas de vio­lence dans ce livre mais quelque chose de l’ordre du cri, qui dé­tonne avec votre style.

• F. V. C’est un cri de cha­grin et de co­lère com­plè­te­ment jus­ti­fié. Tout ce­la me met dans un état de choc car je suis de na­ture em­pa­thique. En sor­tant de la COP24, je me suis dit que c’était ter­mi­né, qu’on ne pou­vait plus comp­ter sur les po­li­tiques. Il faut que, nous-mêmes, nous lan­cions la ba­taille du siècle, c’est notre seule voie de sor­tie. Pen­sez-vous que vous au­riez dû l’écrire plus tôt ?

• F.V. Non, les choses ar­rivent quand elles doivent ar­ri­ver. Après avoir consul­té les re­com­man­da­tions as­sez im­pé­ra­tives du GIEC, un soir, alors que je n’ar­ri­vais pas à dor­mir, je me suis dit que j’al­lais es­sayer de faire quelque chose à la hau­teur de mes moyens pour in­for­mer les gens. Après l’in­for­ma­tion vient le choc puis l’ac­cep­ta­tion et la mo­bi­li­sa­tion.

Ce­la vous a-t-il apai­sé ?

• F.V. Pas vrai­ment, je conti­nue à cher­cher des in­for­ma­tions sur le su­jet tous les jours, ce n’est pas une pé­riode fa­cile. Je suis tou­jours pas­sion­née, mais ja­mais apaisée…

Com­ment vivez-vous avec cette ob­ses­sion très forte ?

• F. V. Je ne suis pas ob­sé­dée au sens cli­nique du terme. Ce­la me pa­raît normal d’être pré­oc­cu­pée par la mort de l’hu­ma­ni­té, par la sur­vie des en­fants dans le monde, de ma propre fa­mille.

Vous ne vou­driez pas es­sayer de dé­li­vrer ce mes­sage dans un livre de fic­tion ?

• F. V. Non, car je suis convain­cue qu’écrire un ro­man pour faire pas­ser un mes­sage, ce sont deux élé­ments contra­dic­toires et le livre se casse la gueule. Comme di­sait Sten­dhal : « La po­li­tique est une pierre at­ta­chée au cou de la lit­té­ra­ture. »

HHHII L’hu­ma­ni­té en pé­ril. Vi­rons de bord, toute ! par Fred Var­gas, 256 p., Flam­ma­rion, 15 €

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