LUC FER­RY Les mots de la phi­lo­so­phie

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On tra­duit d’or­di­naire ce mot grec par « cha­ri­té ». C’est dom­mage, car on ne peut s’em­pê­cher d’en­tendre en fran­çais quelque chose de l’ordre de la pi­tié, ce qui ne cor­res­pond en rien au vé­ri­table sens du mot aga­pè. C’est ce que Si­mone Weil avait mon­tré en ré­fé­rence à la théo­rie juive du tsimt­soum, une hy­po­thèse rab­bi­nique se­lon la­quelle la créa­tion du monde ne se­rait pas une ma­ni­fes­ta­tion de la puis­sance de Dieu mais, tout à l’in­verse, l’ef­fet de son re­trait dé­li­bé­ré dans le des­sein de lais­ser l’autre exis­ter. Comme une vague dont le re­flux fait place au sable sur la grève, Dieu se se­rait re­ti­ré pour lais­ser de l’es­pace à ses créa­tures. Ce que vou­lait dé­voi­ler Si­mone Weil, en rat­ta­chant ce concept au tsimt­soum, c’est la gra­tui­té ab­so­lue de l’amour de Dieu pour les hu­mains. Il les aime à tel point qu’il se fait « manque d’être pour qu’il y ait de l’être ». Aga­pè ap­pa­raît ain­si comme le contraire de la pe­san­teur, comme la grâce même, le som­met de l’amour humain au­tant que di­vin. Le mal­heur des couples est sou­vent lié à la pe­san­teur dans la­quelle ils s’abîment. Ceux qui de­mandent sans cesse « Est-ce que tu m’aimes ? », s’ex­posent à en­tendre un « mais oui, bien sûr », sous-en­ten­du, « fiche-moi la paix… ». Quand la pe­san­teur s’ins­talle, que l’un at­tend plus que l’autre et qu’il fait pe­ser ce plus d’amour en ré­cla­mant sans cesse la ré­ci­proque, c’est gé­né­ra­le­ment l’amorce d’une rup­ture.

Aga­pè, c’est cette in­tel­li­gence de l’amour, cette sa­gesse qui consiste à lais­ser toute sa place à l’autre, à le lais­ser être, à ai­mer sa li­ber­té. Dans la théo­lo­gie chré­tienne,

qui est son vé­ri­table lieu de nais­sance, ce­la va en­core plus loin : en prin­cipe, jus­qu’à l’amour de l’en­ne­mi. Pen­dant long­temps, lorsque j’étais en­fant, au ca­té­chisme, je ne com­pre­nais pas ( et je pense que le prêtre ne le com­pre­nait pas da­van­tage…) ce que pou­vait bien vou­loir si­gni­fier ce pré­ten­du « amour de l’en­ne­mi ». Nous étions au len­de­main de la guerre, et j’ima­gi­nais mal le Juif ai­mer le na­zi qui avait ex­ter­mi­né sa fa­mille. Je ne voyais dans l’in­jonc­tion d’ai­mer l’en­ne­mi (et je crois bien que je n’avais pas tort…) qu’un « dis­cours de cu­ré », une li­ta­nie à l’eau bé­nite sans prise sur le réel. Dans l’Évan­gile, pour­tant, la clé de cette énigme ren­voie à une mé­ta­phore sou­vent pré­sente, celle des « pe­tits en­fants ». Et c’est vrai, lorsque nous ai­mons nos en­fants, nous fai­sons cette ex­pé­rience d’aga­pè. Non, bien sûr, qu’ils soient à pro­pre­ment par­ler nos en­ne­mis, mais parce que nous les ai­mons quoi qu’ils fassent, même quand ils sont mé­chants. C’est un mo­dèle – qu’on ne peut sans doute pas ap­pli­quer aux ty­rans et aux bour­reaux –, qui in­dique la na­ture d’un sen­ti­ment nous condui­sant à conti­nuer, mal­gré tout, de re­con­naître as­sez l’Homme der­rière le monstre pour le trai­ter hu­mai­ne­ment une fois qu’il est à terre. Aga­pè, c’est ce­la, cet étrange amour de l’humain qui va jus­qu’à l’abo­li­tion de la peine de mort pour l’en­ne­mi que l’on a haï dans la guerre. À l’op­po­sé d’Éros, un amour qui prend et qui consomme, aga­pè joue dans le re­gistre de la gra­tui­té. Il y a en lui une part d’ir­ra­tion­nel, voire d’an­ti­ra­tion­nel, qui ré­siste aux lectures ma­té­ria­listes et uti­li­ta­ristes.

Au len­de­main de la guerre, j’ima­gi­nais mal le Juif ai­mer le na­zi qui avait ex­ter­mi­né sa fa­mille

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