GÉRARD OBER­LÉ

Livres ou­bliés ou mé­con­nus

Lire - - CONTENTS - GÉRARD OBER­LÉ

Près du Pa­lais-Royal, à Pa­ris, il est une rue des Bons-En­fants. Plus suc­cinte, la rue des Mau­vaisGar­çons se trouve dans le quar­tier Saint-Ger­vais. Je laisse les bons en­fants aux chro­ni­queurs ver­tueux. Les mau­vais gar­çons qui ont don­né leur nom à cette rue sont ceux qui font rage dans Les Mau­vais Gar­çons, un ro­man ano­nyme pu­blié en 1830 par Eu­gène Ren­duel, le phé­nix des édi­teurs ro­man­tiques ; deux vo­lumes or­nés de gra­vures fré­né­tiques sur les titres.

En 1525, alors que Fran­çois Ier, vain­cu à Pa­vie, lan­guit cap­tif dans l’Al­ca­zar de Ma­drid, des bandes de bri­gands mas­qués, gueux et men­diants, bo­hé­miens, sol­dats dé­ser­teurs, clercs et éco­liers dé­pra­vés, sèment la ter­reur dans Pa­ris. Au cri de « À sac ! À sac ! Vive Bour­gogne ! », ils in­ves­tissent les rues la nuit, pillent les bou­tiques, volent, as­sas­sinent et ba­lancent à la Seine les bour­geois at­tar­dés. Ter­ro­ri­sés, les po­li­ciers du guet dé­guer­pissent à leur as­pect. Ce sont les mau­vais gar­çons. Leurs chefs s’ap­pellent Es­clai­reau, Jean Char­rot, Guillaume Ogier et Jean de Metz. Ils vivent comme gens de guerre, tou­jours ar­més et prêts à se battre au moindre si­gnal avec des ar­que­buses, des dagues et des cou­te­las.

Les prin­ci­paux pro­ta­go­nistes du ro­man sont les étu­diants des nom­breux col­lèges pa­ri­siens, les élèves de Mon­tai­gu, Clu­ny et Har­court, les sor­bo­nistes et les ber­nar­dins, les clercs de la Ba­zoche et leur roi, une joyeuse co­horte éco­lière, tur­bu­lente et dé­bau­chée. « Faire re­vivre Pa­ris au

e siècle, avec l’insolence de ses gen­tils­hommes, ses ab­bés xvi tur­bu­lents, ses désor­don­nés sou­dards, son luxe et sa mi­sère, telle est la tâche qu’a en­tre­prise M. Al­phonse Royer. […] Le livre est un ta­bleau large et va­rié, qui nous montre tour à tour les écoles de l’uni­ver­si­té, la ba­soche et les mys­tères de la table de marbre ; l’hô­tel royal des Tour­nelles, une passe d’armes dans la rue Saint-An­toine, les ou­bliettes de l’ab­baye de Saint-Ger­main, les sa­lons du chan­ce­lier Du­prat, des bals et des sup­plices, des or­gies de bri­gands avec leur ar­got […], un drame co­lo­ré par un style for­mé à l’école de Ra­be­lais,

de Fleu­range et du dé­li­cieux chro­ni­queur de Bayard »,

écri­vait en 1 839 Gi­rault de Saint-Far­geau dans sa Re­vue des ro­mans. Lors d’un spec­tacle des ba­zo­chiens, on croise le poète Pierre Grin­goire, au­teur, met­teur en scène et dé­co­ra­teur des pièces al­lé­go­riques jouées par les étu­diants. Vic­tor Hugo avait peut-être lu Les Mau­vais Gar­çons

lors­qu’il en­tre­prit, en 1830, la ré­dac­tion de Notre-Dame de Pa­ris, où l’on re­trouve aus­si, mais par ana­chro­nisme, Pierre Grin­goire, ce poète fa­mé­lique qui suit Es­me­ral­da jus­qu’à la Cour des Mi­racles. La pre­mière édi­tion du ro­man de Vic­tor Hugo a pa­ru en mars 1831 chez l’éditeur Gos­se­lin, non sans tra­cas­se­ries. Li­bé­ré de son contrat avec ce der­nier, Hugo choi­si­ra Eu­gène Ren­duel, l’éditeur des Mau­vais Gar­çons, pour pu­blier en 1832 une se­conde édi­tion, aug­men­tée de trois cha­pitres, la ver­sion dé­fi­ni­tive du ro­man.

Ren­duel com­men­ça à ré­gner dans l’édi­tion après les Trois Glorieuses. Il eut le flair et le mé­rite de pres­sen­tir l’ave­nir du mou­ve­ment littéraire qui venait de naître et d’ac­cueillir les mo­destes dé­bu­tants qui frap­paient à sa porte. Les au­teurs des

Mau­vais Gar­çons étaient de ceux-là, deux jeunes gens alors in­con­nus : Al­phonse Royer, né en 1803, et Au­guste Bar­bier, de deux ans son ca­det. Royer don­ne­ra chez Ren­duel, en 1834, Ve­ne­zia la bel­la, un su­perbe ro­man his­to­rique. Au­jourd’hui, il reste sur­tout connu comme li­bret­tiste de Do­ni­zet­ti ( La Fa­vo­rite et Lu­cia di Lam­mer­moor) et de Ros­si­ni (Othel­lo). Au­guste Bar­bier était un jeune homme de 25 ans lors­qu’il écri­vit les Iambes et Poèmes, lors de la révolution de 1830. L’école com­mu­nale a long­temps ré­ci­té : « Ô Corse à cheveux plats ! que ta France était belle/ Au grand so­leil de mes­si­dor ! » Iambes a pa­ru en 1831, mais pas chez Ren­duel. Bar­bier a ri­mé des sa­tires, des rimes hé­roïques, des rimes lé­gères, des chants ci­vils et religieux et des silves. Il a si bien ri­mé qu’il fut élu à l’Aca­dé­mie fran­çaise en 1869, en bat­tant Théo­phile Gau­tier. Pour Ber­lioz, il a ré­di­gé le li­vret de l’opé­ra Ben­ve­nu­to Cel­li­ni.

Ils in­ves­tissent les rues la nuit, pillent les bou­tiques, volent, as­sas­sinent

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.