Le sens de la for­mule

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Le silence la­bo­rieux d’une pré­pa­ra­tion contre la fa­ci­li­té mer­can­tile

Est-ce que ça vient trop tard ? En tout cas, bien après la salve des fé­li­ci­ta­tions qui ont ac­com­pa­gné les pre­mières bou­chées. Un presque silence mas­ti­ca­toire et dé­dié à la dé­glu­ti­tion a sui­vi, avec des ho­che­ments de tête ap­pro­ba­tifs et quelques « mm » dis­crè­te­ment vo­lup­tueux. Et puis voi­là. Tu me don­ne­ras la re­cette ! L’in­to­na­tion est plus ex­cla­ma­tive qu’in­ter­ro­ga­tive. Il faut ab­so­lu­ment que tu me donnes la re­cette ! En quelques mots, l’équilibre des rôles est bous­cu­lé. Les com­pli­ments qui ont pré­cé­dé semblent tout à coup dé­ri­soires. Trop di­thy­ram­biques, sans doute, mais sur­tout d’une im­mé­dia­te­té beau­coup trop for­melle et sys­té­ma­tique. Ils ap­pa­raissent, après coup, comme une es­pèce de carte ban­caire de la po­li­tesse.

Tu me don­ne­ras la re­cette ins­talle tel­le­ment autre chose. Le fu­tur de tu me don­ne­ras est d’une com­pli­ci­té dé­li­cieuse et lé­gè­re­ment per­verse. Nous au­rons en­semble des mots d’ar­rière-cui­sine, de solitude à deux dès ce soir, ou lors d’une toute pro­chaine fois. Nous nous connais­sons si bien. Je n’ai pas be­soin de te tres­ser des louanges hy­per­bo­liques. Mon témoignage n’est pas un usage so­cial, il s’ins­crit dé­jà dans la réa­li­té de ma vie fu­ture. Je sou­haite seule­ment faire aus­si bien que toi, ap­por­ter au­tant de bon­heur avec du temps don­né. Car c’est ce­la, une re­cette. Le temps contre l’ar­gent, le silence la­bo­rieux d’une pré­pa­ra­tion contre la fa­ci­li­té mer­can­tile. En di­sant tu me don­ne­ras la re­cette, je fais beau­coup plus que te flat­ter : je te prends

pour mo­dèle de la convi­via­li­té. Je ne cher­che­rai pas à sur­prendre, mais hum­ble­ment à imi­ter ta gé­né­ro­si­té. Certes, ce n’est pas une lutte, mais les autres convives se sentent dé­pas­sés. Ils pen­saient avoir mis très haut la barre en ma­ni­fes­tant ra­pi­de­ment leur en­thou­siasme. Et voi­là qu’une pe­tite phrase in­ci­dente je­tée sur le tard, par­fois la bouche pleine, en dit bien da­van­tage. Ré­cla­mer à leur tour la re­cette se­rait d’un pa­nur­gisme in­dé­cent. Et puis, ils le sentent bien, ils n’ont pas tout à fait le même sta­tut. Car il ne s’agit pas seule­ment de re­cette, mais de proxi­mi­té dans l’ami­tié, de pas­sé par­ta­gé, de confi­dences an­ciennes échan­gées qui, pour le coup, n’ont rien à voir avec ce qui se mange.

Ou plu­tôt, c’est que man­ger en­semble chez quel­qu’un est une cé­ré­mo­nie com­plexe, que tous les « très sim­ple­ment, à la for­tune du pot » n’al­lègent en rien. C’est le contraire. En pé­né­trant l’in­ti­mi­té, vous af­fi­nez les codes, en ap­pro­chant, vous des­si­nez les fron­tières de l’éloi­gne­ment. Il y a, bien sûr, une forme de ja­lou­sie, d’ex­clu­si­vi­té re­ven­di­quée dans tu me don­ne­ras la re­cette. Se­lon les cas, on pour­ra les trou­ver se­reines ou lé­gè­re­ment pi­toyables. Mais un cercle d’amis est une géo­mé­trie fra­gile, où les mots les plus lourds sont bien sou­vent les plus lé­gers. Ils ne tombent pas au ha­sard, dic­tés par une sorte de tem­po que l’on ne choi­sit pas, mais qui nous mène, et monte avec le soir, un peu d’al­cool, la fa­tigue se mê­lant à l’en­joue­ment. C’est vrai pour les des­serts et c’est vrai pour la vie. Tu me don­ne­ras la re­cette !

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