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Lire - - LITTÉRATUR­E FRANÇAISE/PREMIER ROMAN AVANT-PREMIÈRE -

S’il n’est pas là, ce­la se com­pli­que­ra lé­gè­re­ment. Elle vous fe­ra pa­tien­ter, vous di­ra mon ma­ri n’est pas là et vous in­vi­te­ra à l’at­tendre au sa­lon. Vous l’at­ten­drez en­semble au sa­lon. Ce­la du­re­ra long­temps. Ce­la du­re­ra long­temps parce qu’elle se­ra en face de vous à ne rien faire, qu’elle vous au­ra pro­po­sé thé et pe­tits gâ­teaux que vous au­rez dé­cli­nés, et, comme elle ne par­le­ra pas, ou très peu, il ne se pas­se­ra rien de no­table. Elle se tou­che­ra les cheveux. Rien ne pour­ra être dit sans lui, sans sa pré­sence. Une heure plus tard, une heure ou deux, pre­nez tou­jours de la marge sur nos in­di­ca­tions, vers le dé­but de soi­rée, vous en­ten­drez s’abais­ser la poi­gnée de la porte d’en­trée. Le voi­là. Elle se lè­ve­ra avec em­pres­se­ment et joue­ra pour la pre­mière fois de­vant vous l’ar­ri­vée du ma­ri, telle qu’elle la conçoit, telle que vous l’ob­ser­ve­rez en­suite suf­fi­sam­ment pour que l’ha­bi­tude vous en voile l’as­pect mil­li­mé­tré qui, ce jour-là, le pre­mier, vous sau­te­ra aux yeux, de­vra vous sau­ter aux yeux, et dont vous de­vrez vous im­pré­gner dans les moindres dé­tails, en­trée du ma­ri, qu’elle re­join­dra dans le ves­ti­bule, ché­ri, lèvres qui s’ap­prochent jus­qu’à se tou­cher hâ­ti­ve­ment, ché­ri, à nou­veau, et vous com­pren­drez qu’il s’agit d’une phrase plus longue qui s’amorce, tout ce­la chu­cho­té et à peine au­dible à la dis­tance à la­quelle vous vous trou­ve­rez, sa main droite à elle au­tour de sa taille à lui, sa main gauche à hau­teur du nom­bril, in­di­quant le sa­lon d’un in­dex mol­le­ment ten­du, la jeune fille, Ber­trand, la jeune fille est là, à voix basse tou­jours, la jeune fille est là, et le re­gard ap­puyé pour si­gni­fier qu’un événement non or­di­naire a eu lieu, avant qu’il ne sus­pende son par­des­sus, ne jette un oeil à son vi­sage dans le mi­roir et qu’ils ne fran­chissent en­semble cette double porte à car­reaux vi­trés type ate­lier qui les sé­pa­re­ra du sa­lon où vous se­rez res­tée po­li­ment as­sise.

Il mar­que­ra un temps d’ar­rêt pour vous jau­ger, et un fris­son dé­jà le par­cour­ra, ou alors rien, un coup d’oeil sans ex­pres­sion par­ti­cu­lière. Il vous di­ra bon­soir. Il vous ten­dra sa main. Vous vous lè­ve­rez pour la sai­sir. Vous vous sen­ti­rez étran­ge­ment sou­mise. Alors, c’est vous qui allez nous ai­der avec Ele­na ? de­man­de­ra-t-il avec bien­veillance avant de dis­pa­raître. On l’en­ten­dra se la­ver les mains, l’eau qui coule et les mains l’une contre l’autre, le coui­ne­ment du ro­bi­net. Elle vous in­vi­te­ra à vous ras­seoir. Faites-le. Elle vous ex­pli­que­ra que son ma­ri exerce comme haut res­pon­sable dans l’in­dus­trie du luxe, ce qui fait qu’avec ses ho­raires, elle-même étant très sol­li­ci­tée par son tra­vail, ils ne s’en sortent pas. Et puis elle pas­se­ra une main dans ses cheveux, re­gar­de­ra l’hor­loge au mur, frot­te­ra ses ongles contre sa paume, re­ni­fle­ra, haus­se­ra les sour­cils, et il vous ap­pa­raî­tra clai­re­ment que quelque chose ne tourne pas rond, ou tourne en boucle, chez elle, chez cette femme dont vous au­rez l’im­pres­sion qu’elle a dé­jà com­men­cé de chu­ter.

Il re­vien­dra de la salle de bains et s’as­sié­ra du bout des fesses sur le fau­teuil mo­du­lable en face de vous, ayant pris soin de re­mon­ter, en pin­çant les doigts sur ses cuisses, la toile de son pan­ta­lon. Il se tien­dra coudes sur les ge­noux et mains jointes, sou­riant fai­ble­ment,

Vous de­vrez leur sem­bler sym­pa­thique, là, as­sise au bord de leur ca­na­pé crème

l’air sûr de lui. Il vous po­se­ra quelques ques­tions et fi­ni­ra par dire ok, pour nous, c’est ok. Il consul­te­ra sa montre et tout ren­tre­ra dans l’ordre, il pour­sui­vra, ma femme vous a sans doute ex­pli­qué, c’est une pe­tite fille très calme, vous n’au­rez pas de pro­blème avec elle, elle ap­prend tout juste à lire, elle sort de l’école à 16 heures tous les jours de la se­maine sauf le mer­cre­di. Ce qui nous ar­ran­ge­rait, c’est que vous vous ren­diez dis­po­nible pour elle le ma­tin et en fin d’après-mi­di. En jour­née nous au­rons peut-être quelques ser­vices à vous demander, du cour­rier, des choses de cet ordre, mais, dans l’en­semble, vous se­rez libre une fois que vous l’au­rez dé­po­sée à l’école. Vous bu­vez quelque chose ? Et, oui, ac­cep­tez, un Sch­weppes, par exemple.

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