Pau­line Des­nuelles, Plon­gée en eaux troubles

D’une maî­trise im­pres­sion­nante, le nou­veau ro­man de l’au­teure fran­co-suisse nous em­mène au Cap-Vert, hors des sen­tiers bat­tus.

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Di­sons- le d’em­blée. 200 mètres nage libre est un pe­tit livre pré­cieux, qu’on devine pa­tiem­ment po­li et chan­tour­né. En quelque cent cin­quante pages, Pau­line Des­nuelles nous fait dé­cou­vrir le quo­ti­dien d’une île cap-ver­dienne comme ra­re­ment. On en­tend le tem­po de la mor­na, mu­sique du Cap-Vert, et le rythme ca­ho­tant des alu­guers, ces taxis col­lec­tifs où s’en­tassent les pas­sa­gers. Par pe­tites touches fu­gaces, on com­prend les pé­nu­ries, la vio­lence des gangs et le désoeu­vre­ment des jeunes qui rêvent de l’Oc­ci­dent, où « tout le monde a un or­di­na­teur » et où « toutes les femmes tra­vaillent ».

Mais, comme les étrangers qui viennent ici, on s’ac­croche d’abord au reste : le so­leil, le rhum, la mer et cette sen­sa­tion d’es­pace. Cet es­pace im­mense que les étrangers croient of­fert à leurs rêves. N’est-ce qu’un mi­rage ? À tro­pre­gar­der le ciel, on ou­blie ce qui se pro­file tout de­vant. C’est une des images ré­cur­rentes du livre : une voile qui s’em­balle et se fra­casse contre les ro­chers. Liam, le hé­ros, est mo­ni­teur de ki­te­surf. Il a quit­té l’Irlande, bri­sé par une rup­ture. Au Cap-Vert, il soigne ses bles­sures en don­nant des cours à des tou­ristes et en ap­pre­nant aux en­fants du coin à na­ger. Il s’est trou­vé une place par­mi les lo­caux : celle du bon vi­vant, bien que vé­gé­ta­rien, qui boit avec eux et les com­prend tant il est généreux et res­pec­tueux.

Bien­tôt, Liam ren­contre Es­ther, une jeune Po­lo­naise aux yeux clairs. La dis­pa­ri­tion d’Éléa, l’élève cap-ver­dienne la plus pro­met­teuse de ses cours de na­ta­tion, fait vo­ler en éclats le monde qu’il s’est créé. Vé­né­ré hier, le voi­là ac­cu­sé. Il pen­sait la connaître ; il réa­lise qu’il ne lui a ja­mais vrai­ment par­lé. La vie que Liam croyait vivre n’exis­tait en fait que pour lui-même.

Por­té par une langue ronde et heur­tée comme les vagues, 200 mètres nage libre nous parle avec sub­ti­li­té de ce que si­gni­fie être étran­ger, et de la pré­ca­ri­té de toute in­té­gra­tion. En in­ver­sant les profils ha­bi­tuels du mi­grant et du ré­sident, Pau­line Des­nuelles, au­teure d’un livre de té­moi­gnages sur les po­pu­la­tions émi­grées de Ge­nève ( D’ailleurs, les gens…, édi­tions des Sables, 2016), prouve sa finesse. Nous la sur­veille­rons de près.

Gla­dys Ma­ri­vat

 200 mètres nage libre par Pau­line Des­nuelles, 152 p., Em­ma­nuelle Col­las, 14 €

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